Pierre Creton : « La poésie c’est : faire une tarte aux pommes ; plus aujourd’hui que jamais » (Le bel été)

Deux ans après son film Va toto ! qui dépeignait le tendre attachement que sa voisine Madeleine développait pour un marcassin sauvé des chasseurs, Pierre Creton continue avec Le bel été de creuser le sillon – à l’instar de son activité d’ouvrier agricole – d’un cinéma authentique, comme un temps et un lieu de refuge, à l’abri de la bêtise, de la brutalité, de l’accélération dictée par le capitalisme.

La brutalité, elle, hantera sans doute à jamais la terre où fut construite la Jungle de Calais. Sophie, Robert et Simon y retournent dès le début pour dire la sidération et l’incompréhension. C’est là que ces derniers ont rencontré Nessim, désormais leur amant. Mohamed et Amed, deux jeunes migrants mineurs isolés, rejoignent eux aussi naturellement cette famille. Les indices d’un véritable sens de l’hospitalité sont discrets, contenus dans des gestes fugaces et précieux, révélés par une mise en scène pudique et résolument positive.

Car, sans jamais se faire le théâtre hideux d’un universalisme condescendant à l’endroit des migrant.e.s dont les représentations nous abreuvent, le film prend le juste parti de la joie, en considérant les histoires – parfois difficiles – de chacun.e.. La poésie sauve, évidemment. Pierre la fait tenir dans la préparation d’une tarte aux pommes, mais aussi dans le jardinage, la danse, la baignade, les balades, l’amour, le sens des mots, un bon vin, un bon repas, des rires, toujours partagés.

Émane alors un sentiment de profonde liberté et d’espoir à l’endroit de cette famille composée, résolument tournée vers un monde plus juste, emportée par un élan grave et lumineux. Un sentiment de l’été, arrivant dans les salles cet automne. Complétons alors -le visionnage du film par la lecture du sublime ouvrage de Ryoko Sekiguchi, Nagori, deux œuvres qui s’accommodent sans doute à merveille.

Pierre Creton © Vincent Barré

Entretien avec Pierre Creton.

Ma première question porte sur la genèse de votre film. Après le magnifique Va toto !, il me semble que vous continuez sur un récit qui part de l’intime ou gravite autour, qui s’ancre dans votre région à Vattetot-sur-mer, avec des interprètes qui sont vos ami.e.s, amants, voisin.ne.s. Mohamed et Amed, deux migrants mineurs isolés que vous accueillez, prennent en quelque sorte ici la suite, la place centrale qu’occupait Madeleine…

Je suis parti comme pour mes autres films d’une rencontre, d’une expérience vécue : l’arrivée de Nessim fuyant le Soudan, passant par la Jungle de Calais, et celle de Amed et Mohamed au Havre, pour lesquels nous allions devenir Tiers accueillants. Le désir de faire un film est venu assez vite, lors d’un premier été, dans le plaisir simple d’être avec eux, sauvés (partiellement) d’une tragédie. Je suis donc parti de l’intime, au plus proche, faisant appel aux voisins en effet. Pas de repérages, pas de casting ; mais plutôt les amis et les paysages familiers. Tout cela comme un terreau sur lequel poussent de nouvelles images : l’arrivée de Nessim et des garçons qui ont changé nos vies.


Cela se voit et se ressent dans le film, et vous aimez le rappeler : il ne s’agit pourtant (heureusement) pas d’un film sur mais avec Mohamed et Amed, pris dans le quotidien qui est celui des autres personnages, le temps de cet été. On comprend néanmoins leur situation particulière via les discussions lors des réunions avec l’association. Plus tard, je retiens cette question notable qui les trouble : « Es-tu en Afrique ou en Europe ? »

Pas sur mais avec en effet. Je n’ai jamais été à la quête de sujets pour faire des films ; je préfère attendre (mais toujours cela vient si vite) qu’un désir s’impose. Je pense que Amed a raison lorsqu’il dit : Je suis moitié en Afrique, moitié en Europe ; je crois que l’on a toujours une moitié ailleurs.

Quels enjeux y avait-il à fictionnaliser certains aspects de cette histoire apparaissant comme documentaire ? La structure narrative est en partie portée par la voix off ou intérieure du personnage de Sophie, lorsque par exemple elle introduit comme un nouveau chapitre : « Et maintenant, que Simon commence »

La vie est pour moi une matière à filmer. Le bel été, je ne l’ai pas inventé, la base est réelle. Enjeux, je ne sais pas. Disons : par goût du romanesque. La vie ne suffit pas, l’art et le cinéma non plus. Dans le scénario chacun a une voix off (intérieure). La grande décision du montage a été, tout de suite, de ne garder que la voix de Sophie, peut-être parce qu’elle est seule (qu’elle n’est pas embringuée dans des rapports sexuels) comme si seule la solitude permettait de faire récit.

Ses premiers mots ouvrant le film m’ont marqué : « Est-ce que pour toi aussi Nessim, c’est une histoire d’amour ? » Au-delà de cette relation que Nessim a avec Robert et Simon, le film veut-il donc raconter une histoire d’amour ?

Si le film a un sujet, ce serait celui-là : L’amour.

Et il y a cet arpentage impossible qu’évoque Sophie alors qu’elle est sur le terrain laissé vague de la Jungle de Calais avec Simon et Robert : « Nous filmons ce qui reste » « Je me demande ce qui est juste, ce qui justifie l’image. Elle est faite d’un rapport impossible, d’un enfermement partagé. » « Face à cet cet événement qui est comme une frontière pour la pensée ». Comme un surgissement, viennent des images de L’héroïque Lande : la frontière brûle de Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz. Les trois dorment ensuite dans la voiture. S’agit-il de basculer dans le rêve pour contourner ou mieux accéder à l’image, proposer un récit lumineux ?

Je ne suis pas sûr qu’ils dorment vraiment. Cela fait plus appel à la mémoire qu’au rêve. Ce qui est important, c’est qu’ils se souviennent collectivement.

Quel sens revêt d’ailleurs pour vous ce titre – Le bel été – alors qu’un plan discret révèle le personnage de Flora lisant l’ouvrage homonyme de Cesare Pavese dans la cuisine ?

Il signifie la jeunesse, la sensualité, l’innocence, et dans le fond (en toile de fond comme on dit) : la tragédie, la mort : celle des migrants.

Ce qui me frappe aussi, c’est le soin avec lequel vous cadrez, avec lequel vous composez spatialement vos plans. Pour exemples : celui avec Flora évoqué précédemment, le déjeuner avec Sophie et Simon surcadrés par l’architecture, Nessim et Simon sur le chemin de campagne avec Robert perché dans l’arbre… Ou encore le plan dans la porte-fenêtre très plastique, comme une surimpression de Flora et Sophie sur Mohamed et Robert.

Le soin est peut-être toute la tentative du film.

Il y a cette attention portée aux gestes ; déblayer un chemin, faire la cuisine, trier des baies, façonner une œuvre d’art, des gestes toujours collectifs, comme des lieux et instants essentiels du partage. Tout comme manger de pâtisseries, se baigner, lire, transmettre et apprendre. Ou plus intimes : le câlin entre Simon et Robert, le massage que le personnage de Mathieu Amalric fait à Simon…

Il y a une vie pratique dans le film. Le quotidien est ce qui échappe, mes films sont une tentative de capter ce quotidien. La poésie c’est : faire une tarte aux pommes ; plus aujourd’hui que jamais.

Sophie a cette phrase bouleversante : « J’ai envie de boire, danser, faire l’amour, et mourir », dans laquelle je vois une contraction de cet éveil absolu des sens comme pulsion de vie…

Je n’ai ni n’écrit ni réalisé Le bel été seul, il y a les sculptures de Vincent Barré et les mots de Mathilde Girard ; l’art et la pensée comme soin, mais on est toujours au bord du gouffre.

Quelle place la littérature tient-elle dans votre vie, alors qu’elle jalonne tout le film ? La langue est dite, lue, apprise, expliquée, chuchotée, mise en débat : Flora / fleurs ; dit-on « avec plaisir » ou « pour le plaisir » ? Est-il question de redonner une place au sens des mots ?

Les séquences et les dialogues auxquelles vous faites allusion sont précisément improvisés. Le scénario était suffisamment ouvert pour laisser la place à ce qui advenait naturellement : les gestes comme les mots.

Les animaux sont eux aussi très présents. La ruche, le chien, la petite grenouille, l’âne… Quel est donc ce qui vous lie à eux, comment caractériseriez-vous cette relation ?

J’ai eu la chance dans mon enfance d’habiter la campagne, d’être toujours avec les animaux. D’une certaine façon ce sont eux qui m’ont élevé, dans la solitude. Dans le film il y a les animaux vivants et les animaux morts que l’on cuisine et que l’on mange : les poissons, les crustacés (Sophie dégoutée par la cuisson, par la mort du homard). Ça commence par Baleine, le texte de Paul Gadenne que lisent Robert et Wally, histoire d’une baleine échouée : échouement et cimetière marin. Ce qui me lie aux animaux est la vie, une possibilité (fragile) de continuer à vivre.

La musique ponctue la dramaturgie du film, elle commence et s’arrête brutalement, fait souvent penser à une BO de western, ou provoque un sentiment d’étrangeté lorsque Robert sculpte. De quelle manière avez-vous travaillé la composition avec Lionel Limiñana ainsi que le rapport avec les images ?

Lionel Limiñana a écrit la musique à partir du scénario pendant la période du tournage et le mois qui s’est écoulé avant que je ne commence le montage. C’est en écoutant chacun des thèmes que Lionel m’envoyait au fur à mesure que j’ai imaginé les séquences. C’est donc à partir de la musique que j’ai construit le film, ce qui en a fait un film musical. Le soir, parce ce que ce fut un tournage joyeux nous dansions sur le 45 tour Maria’s theme aux intonations eniomorriconiennes (Théorème).

Je finirais avec la dernière séquence du film, mettant en scène cet élan collectif vers la mer alors qu’elles et ils dévalent l’escalier à toute vitesse… J’ai pensé à la fin des 400 coups, mais aussi à la course du trio dans Jules et Jim. En tous cas, un sentiment de liberté teinté d’une certaine gravité par les ultimes mots de Sophie : « Je voudrais que l’amour nous protège, chacun les uns des autres, aussi. »

J’entends Que l’amour nous protège comme une pensée magique. Ils dévalent à l’angle des Roches noirs à Trouville-sur-mer dans « un élan collectif », l’Escalier Marguerite Duras, qui elle-même disait : Tout est politique. Il me semble qu’aujourd’hui, nous ne nous sommes jamais tenus aussi loin de cette pensée. Il y a un sentiment de liberté qui s’arrête net, à la disparition de Nessim dans les vagues ; la coupe est décisive : I lost my son chante Etienne Daho qui d’une certaine façon, prend le relais de Robert resté seul sur la plage, face aux innombrables morts en Méditerranée.

Le Bel été, un film de Pierre Creton, France, 1h20. Scénario : Pierre Creton (avec l’aide de Mathilde Girard et Vincent Barré). Avec Yves Edouard, Sébastien Frère, Sophie Lebel, Gaston Ouedraogo, Mohamed Samoura, Amed Kromah, Wally Toure, Pauline Haudepin, Mathieu Amalric, Ariane Doublet, Marie Imbert, Nicolas Klotz. En salles le 13 novembre 2019.