Carolin Emcke : un oui qui contient des non

Caroline Emcke par Andreas Labes

Fin 2017, nous rendions compte ici même du puissant Contre la haine que venait de publier Carolin Emcke. Nous revenons aujourd’hui à la même auteure pour saluer la parution, au Seuil encore, de Quand je dis oui…, essai féministe s’interrogeant notamment sur la pertinence du phénomène « MeToo ».
Pour rappel, Emcke est sans nul doute une des hautes figures de la vie intellectuelle allemande. Qu’on en juge : cette philosophe, disciple de Jürgen Habermas et de l’école de Francfort, a soutenu une thèse de doctorat sur le thème des identités collectives ; journaliste, elle fut reporter de guerre sur plusieurs fronts entre 1999 et 2003 ; lesbienne et queer, elle est au cœur du combat féministe au nom d’une radicalité magnifique et sans restriction.

Elle est donc l’auteure de Ja heißt ja und (Quand je dis oui …) dont nous traiterons ici même et dont elle tira un performance scénique présentée à la Schaubühne de Berlin. Il n’est pas aisé de rendre compte de cet essai virevoltant qui se nourrit des situations les plus diverses et dont on peut dire que, en matière de sexualités et d’appartenances génériques, il fait le choix de la plus grande liberté et de la plus large ouverture.

Comme dit son auteure d’entrée de jeu, face à tout abus, il faut commencer par le doute et voir si les apparences ne sont pas trompeuses. Un « gros dégueulasse » peut n’avoir pas commis tel crime sexuel dont on l’accuse. Un type convenable peut, à l’inverse, s’être méconduit sur le même registre. Et d’autant plus que le domaine est trouble et que le plaisir des uns n’est pas celui des autres.

L’ouvrage de la philosophe-journaliste est certes centré sur la manière dont les femmes sont harcelées dans leur quotidien et quel que soit leur statut. À cet égard, une sorte de parabole presque divertissante et sans doute typiquement allemande ouvre le volume. Il s’agit de ce qui se ferait et se dirait dans les entreprises, les administrations, les rédactions… à propos d’un très symbolique peignoir en tissu éponge. Soit un cas parmi d’autres : un patron convoque en son bureau une de ses employées et la reçoit en peignoir — blanc de préférence. Propositions, caresses et attouchements vont suivre. La victime pourra fuir, appeler au secours ou même se présentera accompagnée d’un collègue à même de la protéger. Mais elle peut aussi être dans une situation de dépendance telle qu’il lui faudra bien céder. S’agissant de domination et de dépendance, Emcke juge utile d’élargir et de prendre un exemple qui inverse la perspective. Soit cette fois un homme harcelé par une femme. Et c’est l’exemple de ce doctorant queer qui prépare une thèse pour sa prof non moins queer qu’il admire et dont il n’ose repousser les avances. Il faudrait dresser, observe Emcke à cet endroit, « une phénoménologie de ces dépendances émotionnelles qui s’effacent derrière une idée du pouvoir en tant que domination. » (p. 29). Et cela ne vaut pas que pour le registre sexuel, bien entendu.

Pour évoquer les cas qu’elle passe en revue, l’auteure s’appuie sur une théorie de l’anthropologue Clifford Geerts qui aime à distinguer entre description mince et description dense dans l’analyse de différents actes. Face aux divers abus, les témoignages s’appuient le plus souvent sur des descriptions « minces », c’est-à-dire des évocations en surface et hors contexte. Et l’auteure de conclure à ce propos : « Si l’on veut juger équitablement et de manière différenciée, si l’on veut éviter de diaboliser les actes sexuels en tant que tels, il faut des descriptions denses. » (p. 51) De fait, il est si facile dans le domaine de céder à la tentation de simplifier pour mieux proscrire et condamner.

La force toute démocratique d’un point de vue comme celui que défend Carolin Emcke est de nous transmettre l’idée selon laquelle tout le monde est embarqué, autrement dit, que tout ensemble nous sommes en situation potentielle de risque comme en situation potentielle d’intervenir et de juger. Et que cette exhortation vaut en particulier pour les plus protégés mis en présence des plus exposés — pauvres, migrants, vieux, etc. Nous avons en ces cas à rompre avec notre appartenance aux fins de penser à l’autre, à reconnaître l’autre. Et l’on s’étonne de ne pas voir apparaître ici le nom d’Axel Honneth, autre membre de l’école de Francfort et grand théoricien du fait de la reconnaissance sociale. Reconnaître la victime pour ce qu’elle est, c’est, en effet, une fort belle façon de « dire oui ». D’Emcke encore : « Un discours dans lequel seuls nos propres besoins, seuls nos propres perspectives et seuls nos propres intérêts peuvent être articulés à long terme, un tel discours est ravalé au rang de complainte collective aussi plate qu’une piste mono. » Autant dire qu’un altruisme radical et qu’une générosité sans réserve sont requis par notre philosophe en maintes circonstances et jusqu’au plus bas de l’échelle sociale.

Un aspect pourra dérouter dans le beau texte de Carolin Emke : sa fragmentation ou encore sa disparate. Mais c’est là une marque de style qui possède son efficace, dramatisant les situations et les faisant se recouper. L’auteure n’entend pas écrire un manifeste ; elle préfère nous entraîner dans un pathos très raisonné et qui fait alterner exemples concrets avec règles de vie et conduites toutes politiques. Dialectique du oui et du non, avec, travaillant par-dessous le oui de l’espoir d’un monde meilleur un non pluriel face à tous les abus de pouvoir.

Carolin Emcke, Quand je dis oui…, traduit de l’allemand par Alexandre Pateau, Seuil, octobre 2019, 132 p., 16 €