Julien Battesti : une pierre qui reste en l’air (L’Imitation de Bartleby)

Julien Battesti © Mantovani

L’imitation de Bartleby, premier roman de Julien Battesti qui vient de paraître dans la collection l’Infini aux éditions Gallimard est une immense et réjouissante vibration littéraire.
Parfois la littérature intervient directement dans un corps. Le narrateur est étudiant en théologie à l’Institut catholique de Paris. Il aimerait préparer un mémoire intitulé « Qu’est-ce que la chandeleur ? » mais le voilà cloué horizontalement au sol de sa chambre tel un Christ inversé : son dos ne répond plus, victime d’une trinité d’hernies discales. Bénéfice détourné de ce symptôme (merci Freud), sa pensée s’en trouve décuplée. C’est la position exacte de l’exergue du livre, citation de l’œuvre du Moyen Âge « L’Imitation de Jésus-Christ » : « Dans le silence et le repos, l’âme pieuse fait de grand progrès et pénètre ce qu’il y a de caché dans l’Écriture. »

Projeté dans l’existence, sans amis, tout juste aidé par quelques illuminations, il est en train de réunir toutes les conditions pour écrire. Qui est cet écrivain avec qui il boit toute une nuit à Montparnasse en notant alcools et noms propres cités dans la conversation sur un ticket d’addition ? Un double qui ne serait ni un jumeau ni un modèle, mais un appel d’air, une confirmation de sa curieuse solitude.

« Je dis « la solitude » mais, sur un ton moins tragique, je pourrais tout aussi bien dire « le silence », ou mieux : « la nature ». Les choses naturelles et moi avons longtemps vécu chacun de son côté. Je ne parle pas seulement des végétaux, bien sûr, mais de toutes les choses qui savent durer dans l’état naissant, comme les rafales de vent ou les phrases d’un beau livre. Car c’est la littérature qui fit pour moi office de lieu naturel : le lieu le plus sauvage et le seul respirable. »

Il y a un côté candide dans l’écriture pourtant érudite de Battesti qui est le signe d’une pensée patiente avançant sereinement vers la bonne onde. Alors, que peut dire un écrivain aujourd’hui depuis le site de la littérature ?

« Vers la fin du vingtième siècle, le milieu dans lequel je suis né, celui des gens ordinaires, n’était déjà plus un milieu, mais une forme de vie spectrale qui ne saurait ici faire l’objet d’aucun réalisme. »
Nous évoluons parmi des vivants déjà morts, peut-être même qu’ils ne sont jamais nés. Proust dans une lettre : « Les romanciers devinent à travers les murs ». C’est l’action même de Battesti, celle d’un regard qui scanne plus loin que ce mur des spectres contemporains.

Julien Battesti © Mantovani

Le narrateur tombe sur un film en ligne, « Dignitas, la mort sur ordonnance«  dans lequel la grande traductrice Michèle Causse accède à sa « dé-naissance ». Comprenez qu’elle se tue en avalant consciemment un poison devant une caméra, dans une grande simplicité, à Zurich en 2010, au sein de l’association Dignitas qui accompagne vers la mort toute personne le désirant. Ces images agissent comme une obsession, mais une obsession constructive pour le narrateur qui va la dérouler jusqu’au bout, l’épuiser, pour lui donner sens.

Le livre prend alors sa forme, commentaire précis de la trajectoire de Causse, « une vie pleine de rimes à longue distance », celle d’une féministe radicale dont le discours et l’œuvre rendent par comparaison le mouvement #Metoo bien pâle. Le narrateur voyage à Zurich, ville à la propreté compulsive et prétexte à une scène descriptive absolument hilarante entamée par la présence angoissante d’un petit flacon de Gel Hydroalcoolique.

Il lui faut voir, il lui faut se documenter pour son « texte théologico-biographique« . Car une intuition le tient et tout porte à croire qu’elle va mener à une révélation : Causse qui a traduit « Bartleby le scribe », la fameuse nouvelle d’Herman Melville, entretient des rapports symboliques cachés avec ce héros qui répète sans cesse à son patron (c’est à dire à la société dans son ensemble) l’étonnant et bien connu mantra « I would prefer not to », « J’aimerais mieux pas » s’extrayant ainsi par la parole de tout pour mieux affirmer son être. Battesti dévoile que le suicide conscient de Causse double l’effacement de Bartleby, qu’il lui offre une citation secrète dans le Temps, que ce dernier geste est la plus véritable des traductions, absolue et parfaite. Le lecteur découvrira plus loin un autre rapprochement lumineux entre la figure de Moïse et la traductrice. Il suivra aussi le narrateur autour de la tombe de James Joyce.

Dans la première partie de la correspondance entre Dominique Rolin et Philippe Sollers parue il y a deux ans, le directeur de la collection l’Infini, alors jeune écrivain, donne une définition du travail de l’écriture sous la forme d’une question : « Comment jeter une pierre en l’air, et faire qu’elle ne retombe pas ? » Ce premier livre est une réalisation claire et évidente qui tient en l’air comme un très grand roman.

Julien Battesti, L’Imitation de Bartleby, L’Infini / Gallimard, octobre 2019, 128 p., 12 € — Lire un extrait