Hashtag Mytho

Disponible en replay sur Arte.tv jusqu’au 30 octobre, Mytho fait une entrée remarquable dans la trop courte liste des séries françaises dont on peut s’enorgueillir sans passer pour un élitiste forcené qui préfère la noirceur esthétisée des drames intimistes aux imbécillités mal écrites d’access prime time.

Derrière le pitch de Mytho, l’histoire d’Elvira (Marina Hands), mère de famille au désespoir, qui vit très mal sa transparence face à un mari infidèle, un patron harceleur, des enfants ingrats et un voisinage qui oscille entre jugement et indifférence, et une série qui convoque de nombreuses références visuelles, emballées avec brio dans une réalisation soignée.

L’image est glacée, glaçante. La scène d’ouverture immerge d’emblée le spectateur avec un long travelling horizontal qui passe en revue des façades, des passants, vision idéalisée d’une banlieue pavillonnaire quelconque. La caméra progresse, on voit les regards tournés dans la même direction, le centre d’intérêt qui se dessine : une scène de crime a priori, avec la police et les pompiers qui évacuent un corps, les badauds qui observent. On dépasse le lieu, pour arriver au domicile d’Elvira et Patrick, une maison qui détone par son aspect inachevé au milieu de ces maisons individuelles irréprochables. Le cadre de Mytho, c’est un peu la Wisteria Lane de Desperate Houseviwes transportée dans la grisaille suburbaine en bordure de ZAC de province. Du moins celle de Laurent Canter dans L’Emploi du temps (qui adaptait librement L’adversaire d’Emmanuel Carrère).

Elvira et Patrick ont trois enfants, des métiers qui les absorbent, un quotidien qui les submerge fait de courses au supermarché, d’enfants à aller chercher à l’école, d’heures de bureau et de tâches que l’on fait à reculons. Ses enfants et son mari l’ignorent, le couple non marié s’enlise dans la routine, Elvira a de plus en plus l’impression (à juste titre) de n’être plus qu’une pourvoyeuse de repas, de réconfort, de signatures sur les carnets de notes. L’épouse et mère, non contente d’être débordée, s’enfonce peu à peu dans une déprime faite de sentiment d’isolement et de manque de considération avéré.

C’est un mensonge qui va la ramener sur le devant de la scène : après un examen médical qui lui révèle qu’elle n’est pas malade, Elvira va néanmoins s’inventer un cancer du sein, peut-être pour tester son entourage, peut-être pour regagner un peu d’attention, sûrement en désespoir de cause… Par goût du mensonge ? Mentir à ceux qu’on aime, à ceux qui nous aiment, mais qui ne nous le montrent pas ou plus ? Elvira se dit malade. Elle va d’abord récolter les fruits de ce petit arrangement. Et le mensonge de se transformer en catalyseur, voire en révélateur d’un mal bien plus profond. La série met à mal le politiquement correct, détaille les réactions des proches, entre compassion, empathie et égoïsme(s).

Si Mytho explore la psyché d’Elvira enferrée dans son mensonge, la série dresse aussi un portrait clinique des relations humaines, s’attachant à cerner chaque personnage avec acuité et férocité. Il y a d’abord le mari, Patrick (Mathieu Demy) velléitaire et volage ; les enfants : Carole (Marie Drion), ado rebelle en perte de repères, Virginie (Zellie Rixhon) la benjamine surdouée et Sam (Jérémy Gillet) jeune garçon qui refuse son genre et s’habille, se voit et se vit en jeune fille. Il y a ensuite l’entourage plus lointain, tout aussi nocif : le patron acariâtre, la collègue de bureau, les voisins à la fois aussi proches et distants qu’il est possible de l’être.

Mytho raconte aussi les différences, la tolérance et les marges : Sam est amoureux.se de son correspondant allemand sans lui avoir dit qu’il est du même sexe que lui. Carole et Virginie cherchent chacune de leur côté des échappatoires – la première dans la drogue, la fête et l’alcool, la seconde sur Internet où elle raconte la maladie de sa mère. Patrick, lui, culpabilisant d’avoir trompé sa femme, la demande en mariage après l’annonce du verdict médical supposé. Les créateurs (Anne Berest et Fabrice Gobert) ont laissé infuser ce récit d’un mensonge coupable et ses conséquences dans une atmosphère tour à tour pesante et cynique, drôle et décalée, laissant à Marina Hands le soin de camper à merveille cette femme inquiétante prête à tout pour exister. Avec, à côté d’elle, le casting est parfait de justesse et de retenue. On pardonnera volontiers aux réalisateurs quelques errements scénaristiques – pour préparer le spectateur à une possible deuxième saison le temps d’un épisode presque inutile ? –, la première saison de Mytho s’achève comme elle a commencé, en suggérant à bonne distance ce qui se trame derrière les fenêtres des maisons d’en face, au-delà des murs des apparences. Rien moins que l’inconnu, des vies pleines et entières, avec les secrets, les drames sous-jacents. La part d’intime qui est en chacun de nous.

Mytho, Série d’Anne Berest et Fabrice Gobert (France, 2019, 6x52mn) – Réalisation : Fabrice Gobert – Scénario : Anne Berest – Avec : Marina Hands (Elvira Lambert), Mathieu Demy (Patrick Lambert), Jérémy Gillet (Sam), Marie Drion (Carole), Zélie Rixhon (Virginie), Linh-Dan Pham (Brigitte) – Coproduction : ARTE France, Unité de Production

Prix du public et prix d’interprétation féminine (Marina Hands), Compétition internationale, Séries Mania 2019