Chromatics : « C’est merveilleux d’écouter la musique d’un artiste qui a retiré sa jambe de la tombe qui s’ouvrait à lui »

L’écoute de « Closer to grey », nouvel album des américains Chromatics qui se produiront à la fin du mois à Paris en tête d’affiche du festival Pitchfork mène à l’inverse de son titre vers l’illumination. C’est un disque pop parfait pour sortir de la réalité, pour la contrer. Voici les conditions dans lesquelles j’en ai fait l’expérience précise.

8h37 au café de l’Arc, au bas de l’avenue Carnot dans le 17ème arrondissement. Tant de choses se jouent ici. Pour en prendre la mesure il suffit d’écouter les conversations : préparations de plaidoiries aux enjeux vertigineux, mise en place d’éléments de langage pour la communication ou la politique (impossible de les différencier), évaluations des trajectoires stratégiques d’entreprises ou de familles (il est apparemment possible de gérer un enfant comme un employé et inversement). Le quartier, quasiment inhabité, se réveille de mauvaise humeur et plonge tête baissée dans l’hypnose du travail et de ses mots. Plus les mois passent, plus le prix du café s’approche de la barre fatidique des cinq euros, comme si le système se vengeait par l’intérieur des inscriptions anarchistes qui sont apparues ci et là les samedis sur les murs durant l’année. Mais enfin vivant ici par pur hasard, je peux dire que j’ai pris goût à l’anonymat délicieux que ce quartier de pouvoir me propose : il ne faut pas trop le dire pour ne pas gâcher mon secret mais j’y fais ce que je veux.

Ce matin, lecture de la réédition du livre d’un ami tombé en extase devant une tapisserie de la Renaissance et puis écoute du disque des Chromatics, apparu dans la nuit sur Spotify. Douze titres qui s’ouvrent sur une reprise de Simon and Garfunkel « The sound of silence », grésillement de vinyle et puis voix fine de Ruth Radelet saluant directement les ténèbres « Hello darkness my old friend, I’ve come to talk with you again« … C’est merveilleux d’écouter l’album d’un musicien qui a retiré sa jambe de la tombe qui s’ouvrait à lui. Johnny Jewel, tête pensante du groupe et du label Italians do it better qui sort le disque a failli mourir le jour de Noël 2015. Il a ensuite détruit les copies de « Dear Tommy », un album promis au public depuis de nombreuses années et inédit à ce jour. Je pense que dans Jewel, on peut entendre à la fois jew (juif), jewel (bijou) et well (bien). Puis je revois en pensée la merveilleuse dernière scène musicale du premier épisode de la troisième saison de Twin Peaks où Chromatics apparaissent pour jouer le titre « Shadow » sur la scène du Bang Bang Bar. Chef-d’œuvre dans un chef-d’œuvre.

Dans le bar réel un type qui porte une grosse montre serre la main d’un autre qui semble un peu plus âgé. Le premier est de toute évidence le patron du second et commence :
« — Comme tu le sais, si je t’ai convoqué ce matin c’est parce qu’il faut qu’on fasse un point sur les derniers évènements. Qu’as-tu à me dire sur ce qui s’est passé ? Deux cafés s’il vous plaît. Tu prends un café n’est-ce pas ?
— Oui, euh oui. J’ai fait une crise, je n’en pouvais plus. S’il faut en parler…
— Il n’y a pas de sujet. C’est inacceptable. »

Pause. Comment peut-on dire à quelqu’un qu’il n’y a pas de sujet ? Qui a inventé cette expression ? Comment ce type fait-il pour accepter qu’on le nie ainsi ? Il n’y a pas de sujet veut dire : tu n’existes pas en tant que sujet propre mais aussi que ta parole, quelle qu’en soit le sujet, n’existe pas non plus. Play. Ruth chante sur les synthétiseurs de Johnny Jewel « Tu pourrais m’apprendre à être cruel, de la même manière qu’ils t’ont torturé. » Je me dis qu’elle a compris que la violence vient de la violence. Que ce titre « Twist the knife » se pose là à point nommé. Que le suivant « Light as a feather », aux orchestrations si délicates, serait une consolation pour ce monsieur qui est train de se faire engueuler pour avoir fait une crise de nerfs sur son lieu de travail tout près d’ici.

« — Est-ce un exemple ? Tu es manager, tu dois leader ton groupe. Tu es un meneur. »

La musique comme réponse à la réalité, la lourdeur environnante percée par la légèreté d’une plume et la beauté d’une voix doublée répétant la brisure du visage de la chanteuse sur la couverture de l’album. Sang, synthétiseurs. Boîte à rythmes, guitare, boîte à rythmes. Le type s’énerve en regardant sa grosse montre, il a dû préparer son coup et mesurer le temps qu’il pouvait raisonnablement consacrer à passer un soufflon à son employé. Le temps étant de l’argent, il lui faut se dépêcher. Accélération, ils parlent sur « A mountain » où la chanteuse explique qu’elle n’a pas été seule depuis longtemps, qu’elle le regrette. Arpèges de « Throught the looking glass », le temps de fermer les yeux et d’arriver vers « Whispers in the hall », où, je le jure et c’est tout à fait vérifiable, Ruth Radelet sussure : « Ne sais-tu pas qu’ils ne peuvent offrir que la peur ? Pars. »

Il faut que je lui propose mon casque, il faut absolument qu’il écoute cette chanson et qu’il se barre d’ici. Qu’il continue sa crise sur le champ et qu’il n’aille plus jamais travailler. Que sa folie c’est sa chance. Qu’il peut vendre sur monvidedressing.com toute la garde robe de sa famille, que c’est facile. Que c’est même ok de voler s’il en a besoin. Qu’il lui suffira de lire les textes d’Aurélien Barrau sur Diacritik pour sauter à pieds joints dans la décroissance et qu’il appréciera alors sans vertige l’étendue de son innocence.

Le serveur arrive avec la note. La grosse montre sort une liasse de billets dont l’épaisseur dit tout, écrase tout. Pourboire jeté sur la table. Ils se lèvent, ils s’en vont, font semblant de sourire, c’est sûr il y aura d’autres entretiens informels comme celui-là. Et puis la grosse montre finira par virer son employé. J’ai envie de le rattraper, de le prendre dans mes bras, comme ça. Je me dis que ce serait un geste fou mais qu’il aurait plus de valeur que la moindre phrase d’Édouard Louis. Je remets le disque au début, la journée a commencé. Vivement le concert de Chromatics.

Chromatics, Closer to grey, Italians do it better / Octobre 2019
En concert le vendredi 1er novembre Pitchfork Festival / Grand Hall de la Villette, Paris