Convoi n° 20 : Sylvestre Sbille (J’écris ton nom)

Nous connaissons tous plus ou moins bien l’action durant la Seconde guerre mondiale de grandes figures féminines et masculines de la Résistance française comme Germaine Tillion, Danielle Casanova, Lucie Aubrac, Jean Moulin, Henri Frenay ou Fred Scamaroni.
Youra Livichtz… son nom ne vous dit peut-être rien même s’il a joué un rôle important dans cette lutte contre l’occupation allemande. Youra Livichtz est né à Kiev en 1917. Georges était son nom de guerre. Il est exécuté à Schaerbeek par les Allemands, le 17 février 1944 à 7h35 pour avoir dirigé l’attaque du vingtième convoi parti de Malines en Belgique à destination d’Auschwitz le 19 avril 1943. Youra Livichtz est un héros juif de la résistance belge.

La lecture de J’écris ton nom de Sylvestre Sbille nous renvoie à ces pages indicibles de l’Histoire. Un renvoi forcément romancé parce qu’il ne peut en être autrement pour tenter simplement de regarder, essayer d’entendre cette vérité invisible, inaudible, puisqu’elle n’appartient qu’à celles et à ceux qui ne sont pas revenus et dont les rescapés – peut-être serait-il plus juste d’écrire « les survivants » – nous ont raconté les silences si criants, les absences si présentes. Des pages inhumaines que nous pensons connaître par les témoignages des survivants, les recherches des historiens, mais dont nous ne saurons jamais rien parce que nous, vivants, sommes incapables de savoir ce qu’est l’inconcevable, l’épouvantable, l’innommable.

L’auteur de ce premier roman, J’écris ton nom nous permet d’aller à la rencontre de ces femmes et de ces hommes peu ou pas reconnus, qui se sont engagés dans la voie héroïque non sans subir les blessures – parfois mortelles – de la Résistance pour défendre au-delà des hommes, « une cause avec une majuscule ».

Sylvestre Sbille © Xavier Istasse pour les éditions Belfond

Sylvestre Sbille nous donne à lire une page d’histoire belge qui, si elle peut faire sourire parfois, nous donne l’effroyable possibilité d’accompagner dans leur quotidien les personnages, devenus fictifs, de son roman. Il nous donne à voir dans ce qui n’est en 1943 qu’un présent de destructions, d’anéantissements et de disparitions, le regard de braves, de victimes et de bourreaux.

Regard du résistant  dont il dit de son prénom qu’il commence comme youpin et se finit comme  hourra :

« Youra se faufile entre les arbres vers l’avant du train, encore trente ou quarante mètres et il sera en place, à pied d’œuvre pour tout voir et tenter de contrôler. » 

Youra « n’est pas juif comme son ami Gabriel, qui doit apprendre par cœur des prières compliquées en araméen sans rien y comprendre ». Il est juif comme son frère Choura et sa mère Rachel, c’est à dire non-pratiquant. Ce qui le classe dans « le même sac que Freud, Einstein, Zweig, Malher » et tant d’autres !

Youra, c’est l’idéaliste. Il se perd très tôt dans les mondes qu’il s’invente, au gré de ses réflexions, de ses rêves d’enfance. Un idéal qu’il poursuivra aussi par ses activités de résistant. Son engagement, il le doit certainement à sa prise de conscience, dès son plus jeune âge, que la vie n’est, en fait, qu’une banalité, une futilité puisque les jours coulent, les enfants grandissent, les ventres ont faim, sont nourris, les gens se marient et meurent. Pourquoi ceux qui l’entourent ne s’en rendent-ils pas compte ? Comment les aider à accepter cette la réalité qui a minima se regarde, s’entend. Mais regarder n’est pas voir, entendre n’est pas écouter. Youra fait partie de ceux qui voient presque intuitivement, écoutent « ce qui est obscur la première fois, qu’on ne comprend jamais mais qui est là » et « qui se trouve au-dessus, au-delà du voile des existences ».

Le 19 avril 1943, Youra a 25 ans. Youra est médecin. Mais – et tout est contenu dans ce « mais » – Youra n’a pas le droit d’exercer car « Hitler est en Belgique. Le petit tyran d’Allemagne, règne sur une Bruxelles où à présent on traque les Juifs ». Fin de l’histoire ? Non, juste une page qui se tourne malgré lui, contre ce qu’il est, pour en écrire une autre. Celle d’un jeune homme qui, parce qu’il a pris conscience dès sa prime jeunesse de sa mortalité et a su vivre avec ce sentiment de solitude, va prendre en main son destin, refuser d’abdiquer face à cette fatalité « contre laquelle il ne sait comment lutter ». Youra ne sera peut-être pas médecin mais il sera un de ces hommes d’action puisque sa mère lui « a transmis cette vérité fondamentale, le monde attend quelque chose de lui ». Ce qu’il ne pourra jamais savoir, c’est que la Belgique, le monde lui en seront reconnaissants.

Youra Livchitz (DR)

Regard d’une victime, passagère d’un des convois de 1943 :

« En trois mois, Régine a vu les Boches à l’œuvre : leur enlever leur humanité par couche, comme on épluche un oignon. »

Régine est une jeune infirmière de vingt ans, emprisonnée dans le camp de transit à Malines en vue d’être déportée vers les camps d’extermination. Le docteur Basch le lui a bien dit qu’elle serait gazée, qu’elle serait brulée. Mais comment peut-elle le croire ? Elle porte autour du cou, le numéro 263. « Chaque wagon compte exactement cinquante unités. L’unité étant : le Juif. » Elle est donc censée monter dans le sixième wagon mais elle est « affectée dans l’avant-dernier avec les malades, les mourants, » les cadavres, peut-être pas tout à fait anormal quand on est infirmière ! Avant que la porte du wagon ne se referme, le docteur Basch lui glisse un couteau dans la manche. Comprendra-t-elle que ce dernier geste doit lui permettre d’échapper à une mort pourtant annoncée ? Un dernier geste salvateur, d’humanité de la part d’un docteur qui sait réellement pourquoi Régine est enfermée dans ce train avec tant d’autres. Un dernier acte de la part de ce médecin, qui résonne aussi comme une tentative de rachat d’une conscience devenue mauvaise. Enfin, peut-être une manière « d’éviter la mort pour lui-même » et de désobéir aux ordres des chiens.

Regard du Nazi, Kurt Asche, responsable de la question juive en Belgique.

« Kurt s’essuie le visage et sourit à son reflet. Il n’est pas bel homme. Mais la certitude d’un travail bien fait lui donne aujourd’hui une assurance qui transparait. »

Rassembler les juifs, en remplir des wagons et les envoyer en Pologne, voilà la mission de cet homme devenu monstre. Ses prérogatives, son pouvoir destructeur, voilà ce qui le fait jouir ! Jouir au sens propre avec la complicité des putains de la rue Berger. Au sens figuré, au bureau quand les filles de bonne famille du Judenrat viennent plaider la cause de leur vieux père, de leur vieille mère, de leur cher frère, enfermés par erreur. Une jouissance extrême quand il les pénètre psychiquement avec cette excroissance invisible pour mieux les détruire, lorsqu’il enfonce son pénis mental au plus profond de leur être, jusqu’à trouver la cache de leur peur ; lorsqu’il entreprend ce subtil mouvement de va-et-vient sémantique pour leur faire croire à une possible libération, si elles acceptent en échange d’un marché, sous forme de billets facilement gagnés ou d’une autre profanation, d’une autre souillure cette fois-ci physique, qu’elles auront elles-mêmes proposée dépassant leur honte, leur humiliation pour simplement sauver celles et ceux qu’elles tenteront de protéger, mais en vain.

Et puis il y a les regards des autres, de tous les autres.

Celui de Malka, l’amie d’enfance qui aimerait bien que Youra ne la considère pas simplement comme la bonne copine. Ou de Choura, son frère, le vrai héros de la famille, membre des Partisans armés qui s’est pris une balle dans chaque jambe alors qu’il attaquait un commissariat. Mais aussi de Robert et Jean, les deux amis qu’il embarque dans son aventure, ou plutôt ce risque que les partisans n’ont pas voulu prendre parce qu’ils n’y croyaient pas, parce que le jeu n’en valait pas la chandelle, parce qu’ils avaient vu dix-huit de leurs camarades et des otages exécutés par les Boches. Un risque qu’ils vont prendre en suivant Youra dans son projet, fou. Un projet, celui de saboter une nuit, un convoi pour tenter de sauver le maximum d’innocents. Une folie puisque ce sabotage sera effectué sans bombe, sans fusil, sans munition mais avec de simples pinces afin de couper les fils de fer assemblés autour des cadenas qui verrouillent les portes des wagons de la mort.

Et enfin de Pierre Romanovitch, dit le comte, le plus grand manipulateur de Bruxelles que Youra veut manipuler à son tour pour faire tomber le Gros Jacques, de son vrai nom Icek Glogowski. Qui manipule qui quand on sait que Pierre Romanovitch est à la solde de Kurt Asche ? Peu importe, Youra veut la peau de ce juif de Glogowski, qui tel un Faust a conclu un pacte avec l’ennemi parce qu’en septembre 42 sa femme et ses enfants ont été raflés, et espère sans pourtant y croire qu’on les lui rendra s’il en donne d’autres, beaucoup d’autres !

Lire J’écris ton nom, c’est accepter de nager dans les eaux troubles de l’Occupation mais c’est aussi plonger dans nos propres abîmes. Car c’est peut-être tout simplement se poser l’unique question sans réponse : et nous, qu’aurions-nous fait ? Aurions-nous rejoint les rangs de ces noms connus ou prénoms anonymes de la Résistance, à l’instar de ce jeune médecin ? Ou, au contraire aurions-nous refusé de combattre l’ennemi, figés dans nos faiblesses physiques ou morales, enfermés dans nos peurs, vaincus par notre lâcheté…?

Lire J’écris ton nom, c’est écrire bien évidemment le nom, Livichtz, de ce jeune médecin belge juif devenu héros. Mais c’est aussi lire dans chaque page de ce roman ce mot, avec une majuscule, si invisible et intensément présent. C’est le nommer, l’é-lire, l’écrire avec les mots de Paul Éluard : Liberté.

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nom

Sur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom […]

Sylvestre Sbille, J’écris ton nom, éd. Belfond « Pointillés », août 2019, 320 p., 17 €