Fox News : la voix du plus fort (The Loudest Voice)

Vu de France, Fox News est cette chaîne d’info en continu dont Quotidien s’est allègrement moqué quand un « reporter spécialiste des zones de conflit » avait martelé à l’antenne que certains quartiers de Paris étaient des « No-Go zones ». Lancée en 1996, Fox News est la chaîne d’information la plus regardée sur le câble aux États-Unis, accessible à 85 millions de foyers. Depuis sa création, la chaîne de Rupert Murdoch est régulièrement critiquée pour son influence et ses prises de position conservatrices, plusieurs fois accusée de défendre des théories conspirationnistes et de désinformation.

Mini-série diffusée sur Canal+, The Loudest Voice relate non seulement la naissance de Fox News mais aussi et surtout l’ascension et la chute d’un homme de pouvoir, le producteur, idéologue, consultant médias, faiseur de présidents qu’était Roger Ailes, premier PDG de la chaîne. Campé par Russell Crowe (adipeux, terrifiant), Roger Ailes est républicain, misogyne, homophobe, raciste, hâbleur et sûr de son credo conservateur. Grand professionnel de la télévision, Roger Ailes assume parfaitement son statut de faiseur d’opinion et son image :

Je sais ce que les gens diront de moi : de droite, paranoïaque, gros. Je ne le conteste pas, je suis conservateur, j’aime manger. Et je crois au pouvoir de la télévision. On donne au public ce qu’il veut. Même s’il ne sait pas ce qu’il veut.

L’éminence grise des politiques et des médias possède une part bien plus sombre : despotique, agressif, harceleur moral et sexuel jusqu’à la prédation. Toutes ces années (déjà à CNBC, un « problème RH » est évoqué), Roger Ailes use de son pouvoir pour satisfaire tous ses appétits : il entend bien peser sur la fabrique des idées dans un paysage audiovisuel où selon lui « les services d’infos penchent à gauche » et s’adressent « à une élite progressiste ». Appelé par le magnat Rupert Murdoch pour créer un nouveau média d’information, la cible (la niche, dans le jargon de la communication) est toute trouvée : « les conservateurs. En gros, la moitié du pays. » Selon lui, « en Amérique, 60 % des gens pensent que les médias sont négatifs, qu’ils mentent, sont de parti pris, racontent des conneries. » Roger Ailes entend bien « donner aux gens ce qu’ils veulent. » Si dans le même temps, il assouvit ses pulsions dans une totale impunité, brisant les hommes qu’il emploie et les femmes qu’il abuse, il se sent investi d’une mission.

Fascinante bio-fiction, The Loudest Voice revient en sept épisodes sur sept grandes dates de l’histoire politique et sociale des États-Unis. Initialement diffusée sur Showtime et créée par Tom McCarthy (Oscar du meilleur scénario pour Spotlight) et Alex Metcalf (Sharp ObjectsMindhunter), The Loudest Voice est une plongée dans les eaux troubles du business des médias US.

La série repose sur les articles de Gabriel Sherman, journaliste au New York Magazine et son livre The Loudest Voice in the Room : How the Brilliant, Bombastic Roger Ailes Built Fox News – and Divided a Country (La voix la plus forte de la pièce : comment le brillant et grandiloquent Roger Ailes a construit Fox News et divisé un pays, non traduit en France). Elle passe en revue les marqueurs de la chaîne en miroir de ceux de la société américaine : la fondation en 1996, le 11 septembre 2001 (au moment où le second avion s’écrase sur le WTC, Fox News diffuse du sport… mais se rattrape très vite en diffusant les images des victimes de l’attentat se jetant dans le vide), 2008 (l’élection de Barack Obama et les insinuations sur sa nationalité), 2009, 2016 (la montée et l’élection de Donald Trump).

Dans The Loudest Voice, les créateurs explorent, détaillent les motivations et l’ambition d’un homme qui a passé sa vie à vouloir imprimer sa marque sur les esprits des téléspectateurs, si possible à l’aune de ses croyances les plus extrêmes, voire extrémistes. Et ils montrent la foxisation des mentalités. Conservateur jusqu’au traditionalisme, avec Dieu, la patrie et la famille en étendard des valeurs d’une certaine Amérique, Roger Ailes (pré)figure le populisme politique et médiatique tel que nous le connaissons aujourd’hui : les outrances verbales emballées dans la sacrosainte liberté d’expression défendue par le 1er amendement de la Constitution ; une certaine conception de l’équité et de l’indépendance journalistique (le fameux « fair and balanced » initial, battu en brèche à la première occasion) ; la quête du sensationnalisme (c’est la naissance de la « télétabloïd ») ; l’invention du bandeau défilant en bas de l’écran, racoleur et anxiogène ; les images diffusées sans filtre (parce que cela sert l’audience) ; les infos non vérifiées (quand elles ne sont pas mensongères)… pour mieux orienter l’opinion publique — évidemment du côté des idées mégalomanes et dangereuses de Roger Ailes.

Mais la monstruosité de Roger Ailes n’est pas que politique, elle est avant tout humaine, intime, quand il harcèle moralement celle et ceux qui l’entourent (dont sa propre épouse) et abuse physiquement les femmes de son entourage, ses collaboratrices sous ses ordres, ses maîtresses sous sa coupe. Jusqu’à sa chute (il sera finalement lâché par les actionnaires de Fox News avides de sauver leurs dividendes), Roger Ailes fut un insidieux idéologue télévisuel et un terrible prédateur sexuel.

De ce côté-ci de l’Atlantique, une telle ascension est incompréhensible. La conception française de la presse et les lois en la matière empêchent a priori de telles manipulations. Construit comme un biopic, The Loudest Voice dresse en creux un portrait de l’Amérique des connivences coupables et de l’inconséquence au pouvoir. Et la série ne manque pas de rappeler les dangers d’un média aux ordres (sinon du pouvoir en place, du moins de son dirigeant autocratique voire fanatique) et leurs effets funestes à long terme.

Les séquences de 2015 et 2016 sont d’ailleurs effrayantes et tournent autant au plaidoyer anti-Trump qu’à la démonstration. The Loudest Voice donnerait les clés de la victoire de l’actuel président des États-Unis et l’Amérique semblerait avoir nourri l’inéluctable. Même si l’on peut envisager un réel effet Fox News, la chaîne du câble et Roger Ailes ne sont pas les seuls responsables de la montée en puissance de l’extrémisme mais des acteurs de sa popularité. Rappelons qu’en France on parle actuellement de BFMisation de l’information. À bon entendeur…

The Loudest Voice, créé par Tom McCarthy et Alex Metcalf. Avec Russell Crowe, Sienna Miller, Naomi Watts, Seth Mc Farlane, Annabelle Wallis, Josh Stamberg, Simon McBurney, Aleksa Palladino dans les rôles principaux. Produit par Showtime, diffusé en France sur Canal+, intégrale disponible sur MyCanal.