Mindhunter : dans la tête du FBI (et des serial killers)

Ed Kemper, Dennis Rader, Jerry Brudos, Richard Speck, ces noms ne diront sûrement rien au public français mais de l’autre côté de l’Atlantique, ils appartiennent à un panthéon monstrueux : celui des plus célèbres tueurs en série des États-Unis. Diffusé depuis le 13 octobre sur Netflix, Mindhunter remonte le temps et opère une plongée morbide dans les arcanes de l’investigation policière et dans la psyché de ceux que l’on n’appelait pas encore des serial killers.

Produit et réalisé en partie par David Fincher, réalisateur de Se7en ou Zodiac – ce qui dit déjà de l’intérêt du metteur en scène pour les tueurs en série –, et inspiré du livre Mind Hunter: Inside the FBI’s Elite Serial Crime Unit écrit par John E. Douglas et Mark Olshaker (Dans la tête d’un profileur, Michel Lafon, 2017), Mindhunter dépasse de loin ses aînés True Detective ou Criminal Minds par sa dimension historiographique (et à certains égards documentaire) revendiquée. Et le spectateur de se retrouver face à une série qui déploie l’histoire fictionnalisée de vrais profileurs du FBI, Holden Ford (Jonathan Groff) à la curiosité scientifique déconcertante et Bill Tench (Holt McCallanay), vieux routier du Bureau aussi manichéen que son partenaire est ambivalent.

Les deux agents ayant a cœur de percer le(s) mystère(s) de l’âme criminelle, ils se confrontent avec l’origine du mal : des tueurs ayant réellement existé et racontant leurs crimes par le menu. Les faits avérés relatés avec force détails glaçants, renforcés par les interprétations cliniques de Cameron Britton ou Sam Strike (dans les rôles d’Ed Kemper et Monte Rissel) au cours des interviews menées par les deux agents sont le cœur et l’essence de la série. Ce qui se présente comme une fiction est dès lors sous-tendu par une cruelle vérité : des personnages et des situations de ce récit ne sont pas fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé n’est pas fortuite.

Le visionnage de Mindhunter se mue dès lors en une expérience dans laquelle la sidération est peu à peu remplacée par une fascination effrayante qui tient régulièrement de l’épreuve à l’énoncé froid de certains actes :

La mise en scène sous haute tension est à la mesure des ambitions de la série : pour cette plongée dans l’Amérique des années 70, la reconstitution est parfaite jusque dans ces détails oubliés qui ont fait les beaux jours de Mad Men (vêtements, lieux, voitures, bars et avions enfumés, codes sociaux et peurs d’époque). Rehaussée par une bande son jouant avec ironie des titres et paroles des standards d’alors, jusqu’à tutoyer le second degré quand résonnent I’m not in love de 10cc (pour accompagner une scène supposée romantique) ou Psycho Killer des Talking Heads pour conclure un épisode effrayant, l’image est granuleuse, parfois saturée de technicolor tout en restant très loin de l’esthétique 70’s des Rues de San Francisco ou de Police Story (série de référence citée par Ed Kemper lui-même qui dit avoir beaucoup regardé cette dernière afin de connaître les méthodes policières).

Dès le générique avec sa mélopée suave et ses images stroboscopiques horribles qui viennent imprimer la rétine à la limite du subliminal (souvenez-vous de Tyler Durden dans Fight Club), on est à mille lieues des ambiances clippées de NYPD Blue ou désabusées de Kojak : la violence est brute, frontale. Et tout entière contenue dans les dialogues, les interviews, les photos de scènes de crimes, dans chaque détail ignoble relaté (ou du moins interprété) par ceux qui les ont commis. Le brouillage est tel que même l’apparition du banc-titre indiquant le lieu dans lequel se situe l’action, en lettres blanches étalées sur l’ensemble de l’écran, renvoie non seulement à une iconographie de tabloïd mais renforce cette sensation de violence omniprésente.

Mais Mindhunter n’est pas qu’une série en prise avec son époque, celle de ces faits révolus qui ont permis des avancées significatives dans la perception et le combat contre crime en série. Que dire en effet de cette scène quand Holden Ford après une prise d’otage qui a mal tourné entend ces mots ? : « Quand on cherche un motif compréhensible, on n’en trouve aucun. Le trou noir. Il y a 40 ans le FBI s’est retrouvé à traquer John Dillinger, Baby Face Nelson, Machine Gun Kelly, ces criminels faisaient des pieds de nez à la société, mais se remplissaient les poches. Aujourd’hui, on voit de la violence extrême entre inconnus. Que faire… quand le motif est insaisissable ? »

L’état d’esprit, l’analyse des motivations profondes (exprimées ou non) du criminel deviennent dès lors les prémisses de la quête d’Holden Ford. Et renvoient à des questionnements très actuels (évoqués vers le milieu du premier épisode) en regard des tueries de masse ou des actes terroristes récents : « les temps ont changé, le « tenez-vous en aux faits », ça ne marche plus… Seulement à la télé. Les rediffusions.
– La criminalité a changé
– Exact. (…)
– C’est de cela qu’il s’agit ? Une réaction aux bouleversements ? (…)
Le monde n’a plus aucun sens. Le crime non plus, du coup. (…)
Personne ne comprend »…

Savoir, découvrir, comprendre… La résolution de l’enquête (identifier le coupable) n’est plus la question centrale mais la condition première d’un questionnement d’importance : pourquoi ?

Cette série à ne pas manquer repose sur un paradoxe fascinant : dans les premiers épisodes, elle ne montre pas le sang qui coule, la cruauté première des crimes (le sang est figé sur les photos glacées prises sur les lieux, post-crime). Elle en est d’autant plus terrifiante. Les meurtres sont en quelque sorte dans un entre-deux : dans l’après (les photos, l’enquête en cours ou le retour sur les hauts faits de grands serial killers) et cet avant que les deux profilers tentent de construire, le grand pourquoi de la psychologie de ces « meurtriers en séquence », comme ils les appellent alors. Face à face, dans un jeu de miroir/contre-modèle tout aussi inquiétant, les deux enquêteurs du FBI (et instructeurs à leurs heures), sont tout aussi tourmentés que les cas qu’ils tentent de comprendre. Leur travail repose sur l’idée que les tueurs en série sont avant tout inadaptés à toute vie sociale, que leur histoire, souvent lourde, tissée de traumatismes et stress de tout ordre, leur dicte des réponses et comportements déviants.

Enfin, Mindhunter fait bien plus que dérouler les codes de la série criminelle : les créateurs de la série les inventent au fur et à mesure que les agents du FBI peaufinent leurs méthodes d’enquêtes. David Fincher impose la psychologie comme ressort et moteur de sa série de la même manière que les combattants du crime ne doivent plus simplement rechercher le classique quoi, qui, comment.
Mindhunter devient dès lors un objet autoréférentiel et de référence pour les représentations télévisuelles à suivre. « On verra si ça prend ».

MINDHUNTER. Série créée par Joe Penhall, réalisée par David Fincher, Asif Kapadia, Tobias Lindholm et Andrew Douglas. Interprétée par Jonathan Groff, Holt McCallanay, Anna Torv et Hannah Gross… Producteurs : David Fincher, Joshua Donen, Charlize Theron et Ceán Chaffin. Diffusé mondialement sur Netflix. Crédit photos : © Netflix