La fin du monde en trinquant : fable éthylique

La critique abuse parfois du terme « jubilatoire » pour exprimer la joie expansive procurée par la lecture d’une œuvre ou pour décrire l’atmosphère régnant dans celle-ci. On n’osera donc pas recourir à cet adjectif souvent galvaudé (mais pourtant bien pratique) pour parler de La fin du monde en trinquant de Jean-Paul Krassinsky. Même si ce n’est pas l’envie qui manque…

Il nous avait déjà ravi avec son Crépuscule des idiots (Casterman, 2016) et ses singes parlants qui refusaient de s’en remettre à un quelconque dieu après avoir compris (eux) que la religion peut être un formidable et terrible outil d’asservissement des masses mal comprenantes par les prosélytes de tous poils. Il nous revient avec une fable non moins jouissive et tout aussi désespérée : La fin du monde en trinquant, qui relate les aventures picaresques de Nikita Petrovitch Simonov et d’Ivan Zaporoszakovitzkayovitch Polansky dans la grande Russie du XVIIIe siècle.

Jeune écervelé velléitaire (mais protégé en haut lieu), Ivan est placé sous la responsabilité d’un éminent scientifique afin qu’il s’assagisse et trouve enfin sa voie pour le plus grand bonheur de sa mère qui n’a pas ménagé ses efforts dans le lit de son amant, chancelier auquel on ne refuse rien. De son côté, Nikita Petrovitch occupe la prestigieuse chaire d’astronomie de l’académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg et ne peut refuser la demande qui lui est faite. Il doit donc à regret prendre Ivan sous son aile. D’autant que ses récents travaux lui ont fait entrevoir le pire : une comète va s’écraser en Sibérie et faire des centaines, des milliers de morts. La fin du monde est proche.

Fable anthropomorphe, avec ces personnages animaliers qui parlent, se vêtissent, pensent, vivent comme des hommes et des femmes de leur temps, La fin du monde en trinquant est un conte cruel, un récit d’aventures qui permet à Jean-Paul Krassinsky de brocarder à tout va les puissants, les veules, les assoiffés de pouvoir et les ignorants… Dans ce zoo humanoïde, où le népotisme et les passe-droits le disputent à l’ambition et à la préservation des privilèges, les incapables règnent en maîtres. Krassinsky s’amuse comme un fou (et le lecteur avec lui) des travers de l’humanité. Faits prisonniers par des bandits de grands chemins, le brave Ivan et l’infortuné Nikita vont être livrés à eux-mêmes, abandonnés par leurs pairs. Soumis par les pillards, subissant les outrages des miséreux, les deux compagnons malheureux vont devoir ruser, s’adapter, jusqu’à trouver le sens qui manquait à leur vie de soumission à l’ordre établi dévoyé.

Parce qu’il a voulu ouvrir les yeux des ignares qui ne rêvent que de pouvoir et de privilèges, le scientifique contraint d’aller vérifier ses théories apocalyptiques va trouver bien plus qu’une récompense à sa quête ; et le jeune fantasque un peu idiot rencontrera l’amour et trouvera enfin sa voie. Une fois encore, avec La fin du monde en trinquant, Jean-Paul Krassinsky manie à merveille l’humour noir et cinglant, balaie les convenances pour insuffler un cynisme des plus réjouissants, le tout avec une maîtrise du dessin à l’aquarelle qui magnifie la noirceur tout en second degré de cette hilarante fable éthylique.

Jean-Paul Krassinsky, La fin du monde en trinquant, Casterman, août 2019, 232 p., 25 € — Lire un extrait