Le degré Madonna de la culture (Madame X)

On a cru le comprendre, Madonna a sorti vendredi son dernier album, Madame X. Alors, bien évidemment, comme à une fête scellant des retrouvailles, tout le monde y est allé de son commentaire. Et c’est peut-être ce qui est le plus intéressant pour la star américaine : devenir un sujet de conversation, terminer dans l’infini bavardage des choses et du monde. Car, controversée, Madonna l’est depuis bientôt 40 ans de carrière mais peut-être n’a-t-elle jamais été aussi violemment insultée non pour ce qu’elle incarne mais pour ce qu’elle est.

Que lui reproche-t-on ainsi à l’écoute de ce 14ealbum studio qui, d’évidence, s’impose comme l’un des plus importants de sa carrière ? Serait-il mauvais et détestable au point de devoir essuyer tous les quolibets possibles et imaginables ? Chanterait-elle désormais des mélodies aux notes épouvantables et puissamment indigentes ? Aurait-elle choisi des producteurs particulièrement calamiteux qui induiraient des rires mais sans chansons ? Rassurez-vous, il n’en est strictement rien. L’explication est aussi simple que terrible à énoncer : Madonna a juste choisi de continuer à chanter alors qu’elle entre à peine dans la soixantaine triomphante. C’est tout mais c’est déjà trop : comme si le fait d’être encore là était déjà une exagération. La permanence de la présence comme provocation ultime.

Car ce ne sont plus seulement des critiques qui pleuvent mais le plus souvent des attaques délibérément et uniquement ciblées sur son âge : on ne compte plus, notamment sur les commentaires d’articles du site Pitchfork, le nombre d’insultes sur son dentier, sur son visage, la chirurgie esthétique qu’elle pratique, sur son manque de souplesse vu son âge, sur le ridicule de se produire encore, sur le fait qu’elle soit encore là et qu’il serait grand temps qu’elle se retire. Autant de détestables remarques qui, de manière irascible, intiment à la star de rentrer dans sa tanière s’occuper de ses enfants adoptés ou non. En quelques heures après sa sortie, le X de Madame X ressemble absolument à une croix de Saint-André sur laquelle la star du livre Sexavait naguère été longuement photographiée et où, désormais, elle figure crucifiée.

Que les remarques âgistes et sexistes soient désormais légion dans une époque réactionnaire et puissamment patriarcale qui a institué Michel Houellebecq comme son héros provisoire, rien n’est hélas moins surprenant. Ce qui ne manque cependant pas d’étonner, c’est la permanence enragée des uns et des autres à donner leur avis au mépris de ce qui ne les intéresse pas mais qu’ils peuvent constituer comme objet de mépris, dont ils construisent la figure comme celle, séculaire, de la sempiternelle sorcière : une femme, encore belle, et dont le désir se poursuit encore, se donne comme la persistance visible et chantée du désir continuée. Madonna est depuis 40 ans notre persistance rétinienne : le totem et le tabou. Car, il faut le dire d’emblée, il existe un degré Madonna de la culture, comme un baromètre de chaque époque qu’elle a pu traverser.

De fait, quand les Rolling Stones, Mick Jagger en tête, continuent à remplir les stades, que Johnny Hallyday a continué jusque sur son lit de mort et au-delà à déclamer ses solos de guitare ou quand Bruce Springsteen sort le même jour que Madonna un bouleversant album, pourtant lui aussi âgé, personne ne demande aux uns et aux autres de se ranger. Personne ne dit de Springsteen qui a pourtant 9 ans de plus que Madonna, d’arrêter les frais. Seule Madonna est conviée à regagner une maison de retraite dont on suppose qu’elle y a absolument et résolument sa place. Alors on loue Springsteen (dont l’album est, de fait, absolument superbe) et, inévitablement, on dit qu’après s’être trop longtemps égaré commercialement, il revient à ses racines : l’âge devient pour lui une valeur ajoutée, un vieillir dont la noblesse n’appartiendrait qu’aux hommes, qu’il toucherait là à la virilité absolue : la grâce ultime, la sagesse infinie. L’homme s’offre comme un whisky qui se bonifie avec l’âge, la femme comme un Coca qui, éventé avec le temps, perd ses bulles et son piquant. On (d’ailleurs presque exclusivement des hommes) parle de Springsteen avec force tremolos dans la voix comme s’il venait d’écrire la Vie de Rancé – comme si vieillir, en revanche, pour une femme, c’était, au contraire comme pour Madonna, uniquement commencer à connaître la Vie Rance.

Défendre Springsteen, c’est se viriliser ; parler de Madonna, c’est inévitablement se déconsidérer – comme si l’objet défendu n’était pas assez noble – n’était surtout pas assez homme, comme si, après 40 ans de carrière, elle n’était toujours pas légitime. Quel artiste masculin peinerait à être légitime après 40 ans de carrière ? On peine à trouver un semblable exemple. Et c’est bien autour de cela que tourne précisément la réception houleuse de Madame X qui pourrait très bien aussi susciter l’indifférence totale – comme l’album quelconque d’un homme qui n’intéresserait pas. On pourrait se moquer royalement de cet album, mais non d’aucuns en parlent comme s’il fallait décidément absolument le déprécier ou bien plutôt : la déprécier.

Madonna en survivante baroque

Mais alors qu’en est-il de ce nouvel album lui-même ? Comment se présente cette Madame X une fois cette nuée de crachats passés, une fois que l’on a décroché la Madone de sa croix où elle expie ses crimes ? Peut-être faudrait-il commencer par dire que, précisément, Madame X s’offre comme une réflexion, comme une projection de ce que représente cette crucifixion médiatique et sociologique. Madame X se dresse comme toujours avec Madonna dans ses albums les plus intéressants comme une fragile épopée de sa vie médiatique : si certains albums se donnaient comme introspectifs et intimes, Madame X, comme son X patronymique, l’installe à la croisée de l’intime et de l’extime : comme au seuil d’un bilan sans cesse relancé et exploré.

En effet, après quelques albums en forme d’usine à tubes en cessation de paiement, qui n’ont su convaincre personne et qui montraient surtout une surprenante volonté d’adhérer à l’air du temps donc de devenir transparente, Madonna revient comme on renaît. C’est le fameux Christian Reborn propre à la culture américaine dont Daney parlait et que Madonna incarne comme personne. Elle revient ici après avoir disparu, après des albums sans envergure, après être morte et blessée notamment par les attaques sur son âge et sur son physique. Car, dans chacun de ses albums qui valent le détour, Madonna narrativise ses combats : elle en exhibe les signes comme les éléments saillants et lumineux d’une mise en scène généralisée, celle du « All The World’s a Stage » de Shakespeare qu’elle citait d’ailleurs dans « Take A Bow ». Ici, elle revient avec un bandeau sur l’œil, comme si elle avait intériorisé les quolibets pour mieux les faire ressortir à la surface de son épiderme : l’œil ouvert sur la critique.

Que propose alors Madame X en réponse diffractée et anticipée aux critiques qui ne cessent de pleuvoir ? Peut-être une chose que la chanteuse a toujours su défendre avec éclat : l’artificialité. Car, à rebours de Patti Smith et dans le sillage de Blondie, l’anti-Patti Smith, Madonna est rock sinon punk tant elle assume et a toujours assumé avec naturel l’artificialité comme organe même de l’art ou tout du moins de son accident. Car Madonna n’a jamais prétendu à l’art – à aucun moment (c’est pourquoi il convient toujours quand on parle d’elle de toujours mesurer son propos qui doit se refuser aux vibrations dithyrambiques, à l’héroïsme masculin de la critique musicale qui veut toujours se trouver des sauveurs ou des groupes providentiels dans une logique bonapartiste ou christique inassumée). Car, beaucoup plus modeste et pragmatique que ses collègues masculins, Madonna a toujours rencontré l’art par accident – par inadvertance – comme s’il était la conséquence d’un autre acte, celui-là plus profondément politique. Celui d’une émancipation, souvent impossible, du public face aux questions qu’elle pouvait non soulever mais montrer et d’une certaine façon démonstrer.

Ainsi, Madame X assume pleinement l’artificialité et en fait délibérément sa question centrale par le personnage multi-boule-à-facettes que la star déploie ici. Circé de la pop, Protée du protool, Madame X est une créature outrageusement proche de celle de Frankenstein : opérée en tous sens, robotique, froide, faussement caliente, toujours écartélée entre un piano grandiloquent et des synthés hystériques, Madame X permet à Madonna de retrouver ce qui est le plus fécond chez elle : l’artifice, l’artificialité et le marketing revendiqués comme puissance plastique. Alors, inévitablement, comme dans tous les albums construits comme la narration documentaire d’eux-mêmes, parfois cela rate totalement. Les titres latinos, témoins d’une vie lisboète fantôme, sont souvent décevants par leur fabrique forcenée et manquée d’un tube : « Bitch I’m loca » fait claquer des dents, « Faz Gostoso » ne prend pas parce que, là, Madonna essaie de nous faire croire qu’elle est vivante, et qu’elle n’a jamais été morte. Qu’elle ne revient pas d’entre les morts.

Mais Mirwais, producteur toujours aussi accompli, l’a compris : Madonna n’est jamais aussi puissante que lorsqu’elle assume d’être morte et de revenir d’entre les morts. Dans « Medellin », chanson qui désarticule sa mélodie, Mirwais l’installe dans une vibration élégiaque sur son passé, prête à revivre ce qu’elle n’a pas vécu. « Dark Ballet » la plonge dans la peau de Jeanne d’Arc, une manière de double sacrifié, qu’elle fait jouer dans la superbe vidéo qui l’accompagne, par le formidable Mykki Blanco et qu’elle avait chanté en Israël, lors de l’Eurovision, en manière de revendication politique (mais que personne n’a relevé) puisqu’il est question de crimes qui demeurent ignorés et qui se font pourtant au grand jour. « God Control » constitue un sommet, se donne comme une opération de pure force plastique, tour à tour disco, gospel, chant grégorien et hymne contre les armes à feu. « Batuka » répète le Cap Vert en litanie, « Killers who are partying » et le terriblement réussi « I don’t search I find » démultiplient les images de Madame X. Et c’est là peut-être le point le plus radieux des chansons de Madonna : ce moment où chaque chanson change, comme si elle mourrait précisément à la fin de chaque chanson – comme une parenthèse. Plus que pop, Madonna est baroque à la manière d’un Kanye West qui trouve ici avec Madonna un adversaire de taille comme si à The Life of Pablo répondait, par son art du collage, The Life of Mado.

Mais, en définitive, ce qui frappe le plus dans cet album, c’est sa puissance mélancolique. Car, alors que Madonna n’a cessé de parler d’un album traversant l’espace, le monde, les pays, elle paraît pour une fois s’être trompée. C’est un retour vibrant de morte vive sur sa jeunesse – et c’est là sa plus grande force – au péril parfois de la réussite. Un retour à une vision politique qui ne passe heureusement pas par un énième discours anti-Trump (qui ne servent de rien mais participent de la kermesse généralisée dont il se nourrit) mais par une réponse politique venant de la forme : une forme où chaque chanson est un collage d’influences, une opération là encore frankensteinnienne pour clamer la dissemblance comme principe fondateur, comme Madonna l’a toujours fait : la dissemblance comme paradoxal principe de reconnaissance. Car il faut le dire ici, chez Madonna, L’autotune est politique.La boîte à rythmes est politique. La présence du jeune Maluma est politique. Son désir musical est politique. Son rester debout est politique.  Madonna est politique, foncièrement politique car elle est femme pour la femme et les femme, parfois au risque de sa musique mais elle incarne définitivement la contre-figure des parlures contemporaines – une héroïne définitive dans des temps bien sombres.

Madonna,Madame X, Interscope Records, version deluxe, 2 CD, 14 juin 2019, 20,99 euros