Amel Zmerli ou l’écriture des corps

Amel Zmerli

La création artistique d’Amel Zmerli ne se limite ni au dessin, ni à la peinture, mais à des procédés qui sans cesse se relancent, entre des taches, des empreintes, des arrachements, des dilutions d’encre, des tracés au fusain, au crayon, à la plume, au pinceau… Mais toujours la vitesse, le geste s’imposent à la matière, à la rencontre du support.

Et ce support n’est approché que de manière tangentielle, inframince. Surface effleurée dans une touche qui n’est ni celle du matériau utilisé ni celle du plan sur lequel elle s’étale. « Presque rien », à la limite, à la jointure du réceptacle et de l’encre diluée, sans suivre ni de l’un ni de l’autre.  Il s’agit d’un « arrachement » plus ou moins prononcé du trait. L’événement du motif se produit par conséquent « entre », au « milieu », selon une surface éthérée qui n’est pas seulement la feuille ou la toile. Une légèreté du tracé est ainsi réalisée qui ne pèse rien, entièrement redevable à la vitesse du geste, à son étalement, comme chez Seurat lorsqu’il utilise la granulosité du papier, son « grammage » pour une grammatologie produite sans forcer, sans appuyer sur la mine de telle sorte que se révèlent la porosité, la structure moléculaire d’un trait composé de trous et de lumières.

Tantôt les formes s’extraient de taches diluées tantôt d’un tracé que vient diviser l’accéleration du geste en déchirant les contours, en amplifiant la largeur de marques rompues par la rencontre de la surface travaillée de partout. Ce sont, dans ce dernier cas, des traces ouvertes à l’évanescence, à peine visibles sur certaines zones. Traces élargies, différées par une écriture qui figure des corps, des silhouettes vivantes nées au carrefour de la vitesse et de la lenteur, à la limite de la surface et du support. Cela prend l’allure, parfois, de micro-macules comme les formes virgulaires de Michaux ou encore comme de longues lignes qui se joignent en figures suivant le procédé utilisé par Giacometti, comme si la figure obtenue venait du dehors, qu’elle n’existait et ne se levait qu’en innervant une force d’abord sans intériorité : courants, flux, fibres d’univers agissant par impression plus que par expression, par convergence plus que par divergence. Le dedans n’est donc jamais l’intériorité déjà conquise du « sujet » ni d’une intimité conscienscieuse. Tout est vide et se remplit en captant un maillage qui vient de loin, des lignes auratiques pour ainsi dire, l’aura partant de la périphérie vers le centre et non plus du centre vers la périphérie. Le dedans nous arrive ainsi du dehors et s’en rend inséparable.

Amel Zmerli

Si, par ce contour d’abord incertain, des figures adviennent, ce n’est jamais dans l’attraction d’un sujet préalable, d’un portrait disponible en tant que caractère ou en tant que moi en attente d’une révélation mais toujours par un trait qui pointe en externe, qui surgit de la périphérie pour révéler progressivement l’invagination d’un personnage. L’intériorité, en ce sens, est accidentelle plus que substantielle. Elle n’est pas donnée d’abord, elle ne peut se réaliser que par une approche qui exige tantôt de la patience, tantôt de la vitesse venue d’ailleurs, quasi cosmologique. Hegel avait un mot intraduisible qui vient se poser du dehors et qu’on rend par un néologisme bizarre traduit par extranéité… Ce qui est dehors et se pose du dehors ou au-dehors. Ce n’est pas un visage déjà là qui imposerait le respect, mais une béance de plus en plus serrée, cernée, qui forme l’indication d’une figure ou ce qu’on pourrait appeler un signe, la trace d’un signe, la trajectoire ou la trajectivité d’un trait enveloppant.

Mais ce n’est pas encore le plus intéressant dans la marche ou la démarche d’Amel Zmerli. Une fois la figure intriquée par l’anecdote de quelques lignes erratiques, s’organisent des assemblées, des convergences, des ensembles qui battent sur un rythme commun. Une population de motifs qui s’imbriquent en mosaïque avec une ligne unique pour les traverser et les incorporer dans un pavage serré, plus libre, moins contraint que les pavages de Klee soumis régulièrement à une flèche. Il y a quelque chose d’oriental dans l’écriture qui corpore l’œuvre d’Amel Zmerli, une efflorescence dont les arrondis rappellent des hiéroglyphes arabes.

Amel Zmerli

Un tel pavage oriental s’organise et se précipite à partir d’une part inorientée, volatile, en figures de plus en plus précises qui font le style d’Amel Zmerli. S’organise ainsi comme une assemblée populaire, groupe de transformation nomade qui semble porté par une concrescence de mieux en mieux compactée, des points d’eau où sinuer. Il faut supposer par conséquent un agrégat capable parfois de tracer une véritable assemblée populaire, une ligne de peuple dont les dessins les plus récents montrent de mieux en mieux la communauté, l’hospitalité d’un trait partagé. Ligne politique s’il en est, qu’il faut créer, inventer pour rassembler les membres disparates de ce pavage du plan. L’inorienté doit affronter l’orient de ce qui consiste et prend ensemble l’allure d’un monde.

Amel Zmerli

Pour l’heure, nous en resterons à une mosaïque faite de noir et blanc, pur rythme commun, pure ligne d’un partage univoque auquel les couleurs vont infuser la vie. La donner ou la prendre. Comme si, en effet, au joint du ciment manquaient encore les pavés, les éléments pour former un ensemble mélodique. Comme si pour le moment, dirait-on, l’écriture des corps était encore une écriture du seul cadre, de la limite en attente d’un remplissage à venir. Entre les vides et les pleins naissent par conséquent des figures suivant un moment anecdotique qui tient du hasard des traits autant que de l’intention de la main pour les conduire à leur développement, à leur composition, à leur incorporation. Alors, quand la mosaïque se fait corps, se corporent les couleurs qui vont pouvoir enfin, et tout à la fin, individualiser les circonstances en un motif qui tient debout.

Tantôt cet assemblage se voit débordé par la couleur, tantôt le trait vient limiter les épanchements. Il s’agit généralement d’un tracé épais comme pour retenir chaque corps, une fois conquis, dans un isolement infini. Un contour prend la mesure et s’approfondit pour lui-même. La ligne s’épaissit, granulaire, moléculaire, pour rendre infranchissable toutes les distances, comme si elle pouvait s’élargir jusqu’aux confins, qu’il fallait mettre un temps infini à la franchir et que son espace était toujours encore divisible, pouvait s’étirer davantage. Manière pour Amel Zmerli de vivre dans la ligne d’après son embouchure, de vivre dans les plis. D’un bord à l’autre de ce trait épais s’établit une traversée sans fin. L’œil est passé dans la limite, dans un cerne qui peut s’approfondir, à condition cependant de tenir la profondeur en main et qu’elle se produise entre les surfaces plutôt que sous leur pellicule, intercalaire au lieu de pelliculaire. On dirait que s’ouvre à la limite un espace illimité et que le franchir nous ferait glisser de côté, par les côtés, dans une écriture infinie des corps. S’établit, sous ce rapport, une mystique de tout ce qui échappe à l’attraction du fond quand la profondeur tient plutôt aux bords qu’aux soubassements. C’est, dans la composition finie des fragments, dans la taille limitée du format qu’advient, comme toujours, une forme d’infinité. Infinité qui s’épanche, fuit, et nous entraîne à différer le trait, à l’évaser de plus en plus afin de le rendre viable, toute vitalité conduisant à sauter une limite devenue aussi large qu’un monde.

Amel Zmerli

C’est là peut-être un va-et-vient pour la forme d’une anagramme, un composé anagrammatique comportant une entrée autant qu’une sortie, la figure devenue inséparable d’un labyrinthe tantôt blanc, tantôt bleu, tantôt noir. Chaque parcours, chaque couloir de cette composition peut alors valoir comme une formule, un chiffre, le nombre d’un recueillement qui accueille les résonances infinies du dehors suivant une anecdote finie, comme une descente de croix, le moment pathique d’un réveil ou d’une résurrection, proche parfois de Rouault. Et c’est alors chaque corps qui affronte son labyrinthe, le codex de son écriture génétique, entre mort et surexistence.

Amel Zmerli