Son corps, ses papiers, ce feu: Paul B. Preciado (Un appartement sur Uranus)

Paul B. Preciado

Un appartement sur Uranus est notamment construit autour de l’analogie entre la transition de genre et la migration. Mais se dire « migrant », alors que l’on possède un passeport européen, pourrait relever d’une ignorance de ses propres privilèges en tant que citoyen européen et personne blanche. Cependant, la transition n’est pas pour Paul B. Preciado un moyen de s’identifier aux personnes migrantes, l’identification n’étant pas un processus valorisé par l’auteur. La transition est un prisme par lequel Preciado analyse le rapport qu’il est possible d’entretenir avec l’espace. L’analogie s’appuie entre autres sur la difficulté qu’il y a à circuler entre différents pays lorsque votre passeport vous identifie à un genre avec lequel vous vous êtes désidentifié.

Ces chroniques de la traversée réunissent un ensemble d’articles et de textes publiés entre 2013 et 2018, notamment dans le journal Libération. Durant cette période, se tissent, ou se tressent, comme le dirait Virginie Despentes dans sa préface, deux types de traversées qui interagissent l’une sur l’autre : les voyages entre différentes villes et différents pays, et la transformation du corps et de l’identité de Preciado sous l’effet de la testostérone. L’impression de multiplicité qui ressort de cette lecture découle de la diversité des lieux, des différentes voix qui se chevauchent dans l’écriture, et du spectre temporel couvert par ces réflexions, depuis le moment où commencent à s’exprimer les voix homophobes de la Manif pour tous, jusqu’à la crise entourant la question de l’indépendance de la Catalogne.

Voix moléculaires

C’est d’abord la voix qui se fait multiple. La voix, c’est un outil d’identification : on reconnait et on se reconnait à travers le son produit par la machine-corps. La traversé de Preciado est, avant tout, une transformation de la voix. Transformation induite par la prise régulière de 250 mg de testostérone. Cette voix, qui devient étrangère à l’auteur lui-même, trouble le rapport à l’identité et à l’écrit. Qui parle ? Qui écrit ? Qui peut parler et écrire ? Ces questionnements, inspirés de la pensée de Gayatri Chakravorty Spivak (Les subalternes peuvent-elles parler ?) sont réactualisés par la transformation des cordes vocales de Preciado. Cette voix qui se transforme n’est plus l’instrument d’une identification, le soutien somatique d’une identité, mais le moyen par lequel s’introduit la désidentification. Sortir de soi, se faire multiple – la voix et la fiction de l’identité déraillent, et l’une et l’autre, par les molécules affectées, troublent le texte.

La multiplicité des voix, c’est aussi la multiplicité des références qui fournissent à Preciado ses outils d’analyse. Dans beaucoup d’articles, les réflexions sur l’actualité sont l’occasion de fixer quelques balises théoriques. Preciado parle plusieurs langages, et d’abord celui de la philosophie française post-structuraliste : Deleuze, Guattari, Derrida, etc. Mais aussi le langage des théories féministes et queer américaines : Rubin, Butler, Haraway… Un autre langage encore : celui des pensées post-coloniales, de Glissant ou Quijano. Les savoirs médicaux et biologiques sont aussi une source centrale pour l’auteur, à condition d’être subvertis, sortis du contexte qui pouvait les rendre pathologisants ou normalisants.

L’écriture de Preciado est multiple, ce qui tient aussi au dispositif discursif qui réunit ici des textes écrits à des moments différents, animés par des tensions politiques et affectives singulières. Le trait commun à tous ces langages mobilisés, c’est leur attention continue à la question politique. A ce titre, Preciado revendique une écriture anti-woolfienne. Contre « la solitude woolfienne », « la rêverie domestique qui menace à chaque instant de nous éloigner de ce qui est en train de se passer », il s’agit de développer une attention à ce qui arrive, c’est-à-dire à la violence politique qui affecte les corps.

Cela implique de développer, contre le langage de la haine qui blesse les corps minorisés, une écriture de la colère, affect qui vise non la destruction de l’autre, mais la réaction contre l’injustice, contre ce qui fait violence et tue : les insultes racistes à l’encontre de Christiane Taubira, le viol par trois policiers du jeune Théo, les meurtres de personnes trans* et intersexes. Cette attention à la politique implique aussi, chez Preciado, de concevoir le corps comme un support d’écriture. Celui-ci n’est pas seulement ce à travers quoi on écrit, c’est ce qui s’écrit, ce sur quoi on écrit le sujet. La testostérone, pour Preciado, n’est pas seulement transformation de la voix, elle est aussi un moyen de construire sa subjectivité en l’écrivant dans le fond de son corps. Tout comme chez Butler, le langage constitue la subjectivité et les frontières du corps, mais ce langage peut, chez Preciado, être immédiatement somatique : ensemble de codes qu’on rentre dans la machine pour agir sur elle. C’est cela que permettent « les technologies ‘molles’, biomoléculaires et numériques », écrire au fin fond de la machine-corps.

Espace-corps

Le corps, ici, n’est pas conçu de manière abstraite, il n’est pas corps pur, flottant, corps séparé de ce qui rend possible le corps. Il est toujours inscrit dans un espace qui le fait exister, visible ou invisible. Preciado n’a de cesse de penser le rapport entre la subjectivité-corps et l’espace qui l’entoure. Ainsi, les frontières entre les pays, entre le privé et le public, entre le dedans et le dehors sont-elles constitutives de la subjectivité. Je suis comme j’habite et me déplace.

Plusieurs niveaux d’analyse de l’espace se superposent et s’entrelacent. D’abord, les étoiles et les planètes, ou la terre et la distinction entre le nord et le sud, « fiction politique construite par la raison coloniale ». Il y a les frontières entre les pays, qui sont conceptualisées comme des fictions désuètes, renforçant d’autres fictions comme celle de l’identité nationale ou raciale, autant de scléroses qu’il s’agirait, dans l’idéal, de détruire ou de fluidifier.

La ville est quant à elle pensée par analogie avec le corps car, comme lui, elle est faite de différents organes censés remplir différentes fonctions. Une ville est aussi aimable, désirable, détestable, susceptible d’entretenir une relation érotique avec celui ou celle qui la traverse ou y habite. Une telle relation avec l’espace urbain, précipité de désir et de plaisir, peut être prolongée, lorsqu’on s’y arrête quelques temps. Habiter une ville que l’on aime signifie se réjouir chaque matin de se réveiller en elle et faire glisser sa peau le long de ses rues. Cette relation érotique peut être de passage, lorsqu’on la visite seulement, contact rapide au Jardins des Tuileries ou dans les back-room du Dépôt. Cet amour, dans tous les cas, transforme autant les rues que le corps qui les arpente, il laisse « s’estomper les limites matérielles entre ton corps et ses rues. »

Ces réflexions autour de l’espace urbain se constituent au cours des nombreux voyages qu’a dû effectuer Preciado afin d’organiser la Documenta 14. Si on trouve dans le recueil plusieurs références à cet événement, notamment des explications sur le déplacement de la Documenta de Cassel à Athènes, les principales traces de ce travail se trouvent dans les lieux d’où écrit Preciado (Paris, Athènes, Buenos Aires, New York, Istanbul, Kiev, etc.). Ce livre n’a pas de lieu, pas de résidence : ensemble éclaté dans l’espace comme dans le temps. Cette charge curatoriale est aussi la source de réflexions autour de l’institution et de l’espace muséal. Parmi celles-ci, on trouvera « Mon corps trans est une maison vide », article puissant qui tisse la relation entre l’espace d’exposition, l’espace domestique, et le corps trans*. Ici, sont esquissées quelques liens entre la subjectivité et la manière d’habiter l’espace. Comment est-on constitué.e.s par les espaces que nous traversons et que nous habitons ? Comment notre subjectivité s’exprime-t-elle dans l’espace et dans la manière dont nous le meublons et nous y installons ? Le mot « Je » a-t-il la même signification lorsqu’il habite un espace rural difficilement accessible et lorsqu’il se construit dans une métropole hyper-connectée ?

Comme nous le disions, Preciado peut écrire : « Je suis devenu un migrant du genre. » Annonce justifiée par le lien qu’il construit entre transidentité et migration : « Le changement de sexe et la migration sont les deux pratiques qui (…) placent un corps humain vivant dans les limites de la citoyenneté, voire de ce que nous comprenons par humanité. » S’il est vrai que ce lien est esthétiquement puissant et conceptuellement fécond, on peut se demander si cette fécondité justifie l’oubli par Preciado de sa position et de ses privilèges. Se considérer comme « migrant », n’est-ce pas ici oublier que l’on est une personne blanche, européenne, un écrivain plutôt respecté ? La position minoritaire de Preciado comme personne trans* ne doit pas effacer les privilèges dont celui-ci dispose par ailleurs, sous peine de confondre toutes les positions minoritaires, oublier d’en penser la singularité. Ce n’est sans doute pas l’intention de Preciado, mais c’est le risque que comporte cette image, pourtant très belle, de « la migration de genre ».

Le même problème, celui de l’oubli de ses privilèges, semble se manifester dans l’épisode « Marcos ». À la recherche d’un nouveau prénom, Preciado penche en 2014, pour le prénom « Marcos », en référence au révolutionnaire zapatiste « sans visage ». Or, la réaction de certain.e.s militant.e.s latino-américain.e.s, qui dénoncent ce geste comme un geste colonial, oblige Preciado à abandonner cette idée. Cela ne montre-t-il pas, à la fois, qu’il oublie parfois le privilège que constitue la blanchité et le fait d’avoir un passeport européen, mais aussi qu’il reste sensible et à l’écoute des voix qui le lui rappelle : « Il y avait dans ce geste de l’arrogance coloniale, de la vanité personnelle » ?

Science fiction porno-gore

Outre la multiplicité des voix et l’élaboration de la relation entre le corps et son espace, ce qui est remarquable à la lecture de ce recueil, c’est qu’il donne accès à la manière dont Preciado se représente le monde. Une telle vision globale était déjà présente dans Testo Junkie, et de façon plus construite, plus intense. On ne sort pas indemne de la description de cet univers de flux d’informations, de molécules, d’affects et d’images, univers en constante vibration, en constant mouvement, univers qui est notre univers. On retrouve dans Un appartement sur Uranus cette vision du monde si particulière, et qui nous hante.

À l’instar des romans de Philip K. Dick ou de William Burroughs, le monde de Preciado est rempli, saturé, de fictions qui sont ici des fictions politiques. Identités, nations, histoires officielles et discours des « représentants » apparaissent comme des productions fictionnelles visant à légitimer la domination et la gestion, par les dominants, de la vie et de la mort. Ces fictions sont le matériau actif et brûlant de ce qu’on pourrait appeler une nécro/bio-politique, mode de gouvernement des corps vivants et des fantômes : qui peut vivre une vie vivable ? de qui pouvons-nous nous souvenir avec tendresse ou colère ?

Puisque nous ne cessons de vivre baigné.e.s dans ces fictions, il est difficile de prendre conscience de leur caractère artificiel. Il m’apparait à moi, européen, blanc, cisgenre, évident de posséder une carte d’identité à mon nom et à mon image, qui me permet de circuler d’un endroit à un autre. Le caractère artificiel de ces fictions apparait lorsque se produit un décalage : lorsque la fiction ne fonctionne plus tout à fait, lorsqu’elle pose problème. C’est le cas pour Preciado, lorsque son passeport ne correspond plus à son apparence physique qui s’est transformée sous l’effet de la testostérone. Tandis que son passeport indique que son genre est féminin, Preciado a déjà quitté le territoire de la féminité. L’auteur se retrouve dans des situations qui soulignent le caractère fictionnel de cette identité et, en même temps, l’importance de ces fictions dans nos sociétés. Il se retrouve alors à devoir justifier de son identité, justifier de son existence, puisque ces papiers ne permettent plus de le faire de manière automatique. Ces identités, la sienne comme la mienne, sont des fictions politiques.

Ces fictions constituent autant de scléroses, de fixations qui nous éloignent du devenir, des lignes de fuite, et notamment de ce qu’on pourrait appeler, avec Deleuze et Guattari, le devenir-animal, pour souligner l’attention constante de Preciado à la question de l’animalité. Contre l’humanisme qui cherche à fonder les droits humains sur la distinction avec les animaux, Preciado épouse un animalisme, qui impose une réflexion sur la domination spécifique et singulière que subissent les animaux dans notre société. Influencé par les travaux de Donna Haraway, Preciado essaie de penser de nouvelles manières de créer des liens avec les animaux. D’abord, créer des liens politiques, des unions stratégiques, avec les bisons ou les singes par exemple. Mais aussi créer des liens érotiques et les reconnaître (« Je l’affirme, je connais l’amour canin »). L’humanité est donc une fiction qui vise à nous séparer artificiellement de ces êtres avec lesquels nous partageons notre quotidien, ces êtres, pourtant, que nous abattons en série afin de les ingérer, répondant à une volonté de domination et de cannibalisme. Pour Preciado, mieux vaut être zoophile que cannibale.

Contre ces fictions sclérosantes, il s’agit de produire des lignes de fuite et de privilégier une forme de fluidité. Contre la fiction d’un corps naturel, intègre, et clos, chercher à extérioriser les organes, à les déplacer. Le Manifeste contra-sexuel cherchait, par la figure du gode, à arracher le pénis au corps masculin et à le dénaturaliser. Dans Un appartement sur Uranus, ce sont les testicules qui sont devenues « une petite bouteille de 250mg de testostérone qui voyage dans mon sac à dos. » Il faut repenser ce qui fait un corps à partir des prothèses, mécaniques ou technologiques, qui le constituent.

En quoi, cependant, cet appel à la fluidification et à la déconstruction des fixités se distingue-t-il de l’injonction néo-libérale à l’adaptabilité, à la flexibilité, à la multiplication des désirs qui ne vise qu’à produire davantage de profit ? Les théories queer n’ont pas le monopole du discours sur la fluidité. Le néo-libéralisme nous invite à être des travailleurs et travailleuses adaptables, fluides, corvéables, flexibles. Et les grandes entreprises affichent fièrement leur diversité, leur capacité à s’adapter aux nouvelles normes sociales pour capturer de nouveaux consommateurs et de nouvelles consommatrices. On pourrait alors comprendre le discours de Preciado en continuité avec les discours néo-libéraux et trans-humanistes qui prennent avantage des travaux cyborg et trans* pour nous inviter à tout déconstruire, tout fluidifier, et surtout nos droits. Comme l’explique Jack Halberstam dans In a Queer Time & Place : « Parce que la flexibilité corporelle est devenue à la fois une marchandise (dans le cas de la chirurgie esthétique par exemple) et une forme de marchandisation, cela ne suffit pas, dans cet ‘âge de flexibilité’ de célébrer la flexibilité de genre comme simplement un nouveau signe de progrès et de libération. »

Cette accusation, assez similaire à celle formulée contre les travaux de Deleuze et Guattari, serait certainement ignorante de la spécificité de la pensée de Preciado. Il ne s’agit aucunement de valoriser un trans-humanisme techniciste ou un néo-libéralisme marchand, mais plutôt d’en suivre les contours pour en dénoncer les contradictions. Ce qui pose problème dans le néo-libéralisme, c’est que sous couvert de privilégier le devenir, la fluidité, la flexibilité, il cherche toujours, à travers des valeurs morales et des normes, à asseoir la domination des dominants. Le problème, dans ce cas, n’est pas l’éloge du cyborg et de la fluidité, c’est l’hypocrisie que ce discours cache en vérité. Le cas de la chirurgie esthétique est, en ce sens, paradigmatique puisque bien que se présentant comme une technique permettant de transformer le corps, de le faire devenir autre, elle est le plus souvent utilisée pour rejoindre ce qui est considéré comme la norme. Le même problème se retrouve dans le discours néo-libéral sur le travail qui refuse de considérer les services sexuels comme un travail légitime.

Pour les lecteurs ou lectrices des autres travaux de Preciado, la lecture d’Un appartement sur Uranus pourrait paraitre moins excitante que celle des géniaux Manifeste contra-sexuel et Testo Junkie. Mais la forme journalistique de ce livre lui permet sans doute d’être plus accessible aux personnes qui n’ont jamais lu Preciado. Pour celles et ceux qui connaissent déjà l’édifice conceptuel construit par l’auteur, il est certain qu’ils et elles éprouveront du plaisir à voir appliqués certains concepts de Preciado à des événements récents qui nous touchent et nous mobilisent : le Truvada, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, la gestion indigne des nouvelles vagues de migration par les États européens, etc. Ce livre est aussi à lire à partir de ses propres limites, celles qui accompagnent des analyses produites dans le cadre de chroniques, et donc soumises aux exigences temporelles et matérielles du journalisme.

Paul B. Preciado, Un appartement sur Uranus. Chroniques de la traversée, préface de Virginie Despentes, Grasset, mars 2019, 336 p., 21 € 50 — Lire un extrait.