Expérimenter, au plus près… Nouveau retour sur Le Fils de Saul

Le Fils de Saul

Je lis avidement, ce matin, la chronique de Joffrey Speno. J’ai vu Le fils de Saul sur un écran de télévision, dans mon appartement bruxellois, il y a un peu plus d’un an. C’était, je m’en souviens, une semaine différente des autres, sans pour autant qu’il soit arrivé quelque chose de particulier cette semaine-là, ni qu’il y ait eu chez moi une intention à la rendre différente. J’avais regardé l’adaptation du livre de Laurent Binet le dimanche précédent avec Pascale Fonteneau (HhHH de Cédric Jimenez, 2017), par un hasard de programmation de son système de VOD. Puis, passé Le fils de Saul, et parce que j’avais été fortement marqué par le film, j’avais retrouvé sur un site de streaming celle du livre de François Emmanuel (La question humaine de Nicolas Klotz, 2007) qu’Eric, mon mari, n’avait pas vu. Il y avait eu cette semaine-là, une immersion. Non pas comme l’écrit Joffrey Speno dans son article, dans « un univers pour (…) l’expérimenter, au plus près ». Mais brusquement, brutalement, à un moment où les violences homophobes recommençaient de plus belle dans les rues de Paris : un besoin de regarder l’humanité en face.

C’est ce que fait à mon sens, la caméra subjective de Laszlo Nemes. Elle ne cherche pas le sensationnel. Elle s’étonne avec son « héros » de ce dont l’homme est capable. Parce qu’il y a vraisemblablement un étonnement — ce truc qui fait que la bouche s’ouvre, bée comme on dit, et reste ouverte ainsi, suffisamment longtemps pour que la salive s’assèche et que la mâchoire s’ankylose — devant la barbarie. J’ai déjà parlé du slogan « Plus jamais ça » dans une chronique antérieure. J’ai dit l’impuissance des mots, leur inutilité quand l’histoire se répète. Que l’on puisse parler aujourd’hui de « crime contre l’humanité » dans l’affaire Macron contre les Gilets Jaunes en est une des preuves : il n’y a plus de mesure dans la société actuelle. Un président élu au suffrage universel propose de construire un mur le long de la frontière qui sépare son pays du pays voisin. Ailleurs, des centaines d’êtres humains s’abîment dans les mers du monde entier en cherchant à fuir les persécutions dont ils sont les victimes dans leur pays : ils abandonnent tout derrière eux. Je dis bien : tout. Et à tous ceux qui nourrissent encore des doutes sur l’accueil des migrants dans leur pays, je répète une fois encore, jusqu’à ce que ça leur rentre bien profond dans la tête, jusqu’à ce qu’ils s’essayent justement, ces gens-là, à « expérimenter l’univers de l’autre, au plus près » : ils abandonnent tout.

Le fils de Saul

Le père d’Eric est polonais. Sa date de naissance est incertaine — ce sont des questions qui ne se posent plus aujourd’hui dans les sociétés modernes, mais il y a une époque où dans les campagnes, c’était compliqué d’aller jusqu’à la ville déclarer la naissance d’un enfant. Il avait seize ou dix-sept ans lorsque l’armée allemande est entrée dans son village pour rafler les hommes et les déporter vers un camp de travail en Allemagne. Le père d’Eric a quitté sa famille, il n’était pas encore un homme, il travaillait à la ferme avec les autres. A la libération du camp, il a suivi ses codétenus vers la Belgique où l’on embauchait dans les mines de charbon, près de Mons. Il y a vécu quelques années, puis il a appris que l’armée américaine recrutait sur le territoire français et, avec une poignée de Polonais, il s’y est engagé. Il a été basé à La Rochelle, il a dragué les filles sur les plages de Charente en fumant des Pall Mall dans son bel uniforme, il a rencontré la mère d’Eric, ils ont eu trois enfants. Lorsqu’il est finalement retourné en Pologne, Eric était un enfant, le dernier des trois, suffisamment grand pour s’en souvenir. La grand-mère était vivante, le grand-père, plus. Il y avait des tantes, les sœurs du père, un oncle plus jeune, une famille. Il y avait des survivants, il y avait une vie qui avait continué malgré les rafles et malgré la tristesse. Comme la vie du père d’Eric avait continué, malgré le travail dans les camps sous son œil à lui, sa caméra subjective personnelle, d’un baraquement à l’autre.

Lorsqu’on lui en parle, le père d’Eric évince d’un geste large de la main. Il a gardé l’accent marqué de sa langue maternelle, son français est aussi incertain que sa date de naissance malgré une vie entière dans le pays qui l’a accueilli. Il a été apatride, longtemps. Il ne l’est plus. Sa mère, en Pologne, est morte, ainsi que la plupart des sœurs — il y reste un frère, plus jeune, et la descendance. La Pologne, certains s’y rendent parfois, ceux qui veulent garder la trace de la famille. Eric lui, regarde la montée des extrémismes dans le pays de son père, il tremble. Il se souvient que Varsovie est une ville magnifique, mais que Cracovie était plus belle encore. Sa famille vient de Lodz — qui se prononce très différemment en polonais. Lorsqu’il y a un anniversaire, on chante en polonais. Même moi, qui ne viens pas de là.

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Katarzyna Krotki a pris Eric en photo, en avril 2015, dans son petit studio à Paris. C’est la photo d’un fils, qui ressemble à son père.
A chaque fois que je regarde la photographie, je pleure.