Perrine Le Querrec : « Il faut franchir l’oubli, je ne veux pas oublier, les oublier, ces fragiles, ces différents, ces marginaux, ces sacrifiés »

Depuis Coups de ciseaux, dans ses romans, récits, recueils de poésie, de nouvelles, elle prête une attention particulière à ceux qu’on enferme, qu’on écarte du système. Rencontre avec Perrine Le Querrec pour un dialogue autour d’une œuvre contemporaine des plus remarquables.

Véronique Bergen : Ruines, consacré à Unica Zürn, Le Plancher, Jeanne L’Etang… Quels sont les gestes, les souffles, les désirs qui président à votre choix de donner voix aux fracassés, aux êtres des marges ?

Perrine Le Querrec : Il faut descendre jusqu’au plus profond de moi pour entendre ces voix, ces souffles, que vous évoquez. Ils sont là. Jeannot, Unica, Jeanne, les femmes tondues, les femmes battues, les différents, les silencieux, ils sont là autour de nous, avec nous, avec moi, en moi. Je les entends. Je veux les entendre mieux, je refuse de détourner le regard, ma place est absolument près d’eux, et mes mots aussi. Devant les violences et les mépris du monde, j’élève mes barricades de mots, je construis, de livre en livre, des abris.

Je ne choisis pas, ce n’est qu’auprès des marges que je suis vivante et que ma poésie s’anime. Une vie, vingt livres, cinquante, cent, ne seront pas suffisants à faire entendre leur voix. 

Ils ne cessent de se dresser sur mon chemin, je ne cesse de les rencontrer, de cette assemblée je suis la scribe. 

Comment articulez-vous le déploiement fiction et archives ? Dépôts de mémoire, de traces sous lesquelles subsistent les sacrifiés de l’Histoire, les archives constituent-elles un premier matériau à partir duquel vous faites monter sur la scène du dicible les abîmes individuels ou collectifs ?

De l’archive ou de la fiction – du désir d’écriture – je ne sais qui arrive en premier entre mes mains. Souvent c’est un choc – esthétique, humain – qui me dirige vers l’écriture. Mes sujets, sensibles, réclament la plus grande attention, la plus grande précision, le respect le plus documenté. S’ouvrent alors des années de recherches. L’archive contient le monde. L’Histoire et les histoires du monde. Elle est réserve de mémoire, de langue, de sensations. J’y rencontre l’humanité. Pour m’approcher au plus près de mon sujet d’écriture, mon objet de désir, j’ai besoin de ce matériel historique, iconographique, de ces témoignages. Tout m’est précieux. Ensuite, lorsque je suis débordée, lorsque je ne sais plus parler d’autre chose que de mon sujet, parce qu’il m’est devenu si vivant, si réel, le temps de l’écriture commence. 

L’archive apparaît de façon diverse selon mes livres. Parfois brute comme pour Jeanne l’Etang, ou Les tondues, parfois sous-jacente, terreau, comme dans La ritournelle ou L’Apparition, parfois véritablement « étude », c’est-à-dire, pour Le plancher par exemple, je ne peux pas trouver d’archives sur le plancher lui-même, sur la vie de Jeannot (ou du moins, très peu), mais je peux travailler sur la schizophrénie et l’écriture, sur la claustration volontaire, la folie à deux etc. 

Ce temps de recherche est capital car il me sert de route pour aller à la rencontre de mes personnages, pour trouver le courage et les mots ; je n’arrive pas les mains vides devant eux.

De plus en plus, l’archive apparaît dans sa forme même, sa matérialité, elle devient mot, elle est cette matière-langage sensible qui sublime la phrase, et ici nous sommes avec Bacon le cannibale ou La Construction.

Vous écrivez « Je n’écris pas une histoire mais une langue, je n’écris pas une situation mais une forme, je n’écris pas des personnages mais des langages ». Magnifique exploratrice des viscères, des souffles, des arrière-fonds de la langue, celle-ci est pour vous une matière que vous triturez, la faisant sortir de ses sillons. Pourrait-on dire que vous court-circuitez le pouvoir de la langue, ses normes, pour en libérer ses puissances ? Comme Musil explorait l’« autre état », expérimentez-vous l’autre logique ou l’autre de la logique ? 

La langue est mon corps mon souffle ma joie mon interrogation ma vie. Elle est matière et souveraine. Comme Francis Bacon dans son travail de la sensation, j’entretiens avec la langue un rapport intime, un rapport de chair à chair qui me dirige vers une écriture de la sensation, de l’émotion, du sang dans les veines, et du souffle bien sûr, le souffle est tout, et enfin le geste. Cette puissance-là. Jeannot à genoux sur son radeau de bois qui ouvre de ses mains armées du marteau et de la gouge les sillons du langage. Qui meurt de ses mots creusés sur sa feuille de chêne. Le corps entier engagé dans l’acte d’écrire. Plutôt que des histoires, écrire à partir de cette puissance, écrire de cette nécessité. 

Ma langue se frotte à l’archive, à l’art, à l’image, à la danse, la peinture la sculpture etc. Tout ce qui dit autrement, tout ce qui tente tout ce qui explore. Je vois une chorégraphie de Pina Bausch et je pense : voilà comment il faut écrire. Je regarde une photographie de Lewis Baltz  et je pense : voilà comment il faut écrire. 

La langue est riche de ces multiples expressions ; elle est intrinsèquement hors-norme.

Ils arrivent donc, mes héros, avec leur vie, leur blessure, leur secret et leur silence. Jeanne ne parle pas comme Unica ne parle pas comme Eugen ne se déplace pas comme Bacon ne vit pas comme l’Architecte etc. Uniques, ils réclament leur langage. Ils me conduisent dans leur territoire, m’entraînent vers leur symptôme leur corporéité leur vision. Et j’écoute. Je sais faire cela, écouter attentivement, de tout mon corps, aussi longtemps qu’il m’est nécessaire. Ce que j’entends ne ressemble à rien de connu. Si je le livrais tel que je l’entends, on ne nous comprendrait pas. Or je veux qu’ils soient entendus, alors commence le travail d’écriture, et l’équilibre avec l’archive qui permet d’enraciner les voix et me permet, très personnellement, de ne pas franchir la limite, de toujours revenir dans le réel.

Perrine Le Querrec

Concevez-vous chaque livre comme un dispositif aussi plastique que textuel, comme un organisme vivant qui, sans jamais trahir le chaos, touche des lieux où le monde se désaxe, où le psychisme se désarticule ou s’emporte dans l’extase ? Je pense à l’accumulation compulsive d’Eugen dans La Ritournelle, aux visitations dans L’Apparition.  

Voilà l’autre part passionnante du travail de l’écriture. Son organisme, ses flux ses humeurs et son architecture. Voici mes personnages, leurs apocalypses, leurs épiphanies, leur singularité. Je les côtoie pendant des mois, voire des années. Tout ce temps à créer une intimité – le temps des recherches, le temps de l’approche -, tout ce temps à élaborer le rythme, la syntaxe, l’espace qui vont les accueillir. La page d’accueil. Ses modalités. Toujours différentes, selon les uns ou les autres. Eugen accumule les objets, j’accumule les mots. Je remplis sa page pour qu’il s’y sente comme chez lui, je me sens comme chez lui. A force de mots, d’absence de ponctuation, de verbe-charnière entre des phrases trop longues, nous voici chez Eugen. C’est lui qui nous accueille à présent. Dans son précaire, son défaillant, son royaume. 

Dans cette tension, inscrite dans le dur de la page, dans son implacable, dans cet objet-livre, inscrire le précaire le défaillant les apparitions. 

Les apparitions, leur éblouissement. Leur silence. Leur fulgurance. Une écriture du corps en extase. Sur la page cela ne prend pas la même place que le monde d’Eugen. Le souffle est plus court. Le rythme retenu. La désarticulation involontaire. Extase, vision, au-delà. Trous, failles, rien. Puis la langue de Létroit, l’invention formelle qui remodèle entièrement le monde, qui se meut elle-même en apparition. 

Chaque livre devient donc un organisme plastique propre à laisser s’épanouir la langue de l’autre.

À l’instar de La Construction, créez-vous vos livres comme des textes-sculptures, des assemblages de chemins que le lecteur peut arpenter de manière infinie ? Dans cette topologie, comment convoquez-vous les pulsions qui débordent la raison ? Comment vous attaquez-vous à l’espace de la page ?

Dès que l’on écrit il y a tout de suite un lieu, et même plusieurs : celui d’où l’on écrit, celui dans lequel notre sujet s’anime et celui de la page : la scène. C’est ainsi que je vois ma page, scène ouverte où la langue et le corps vont se produire, se reproduire, vers l’impact et l’épure. Entre ces lieux, des chemins où tout peut arriver. 

Ma quête est cette littérature de la sensation, qui convoque le corps entier du lecteur. Ajoutez à cela le désir de la libre circulation des expressions plastiques, voici La Construction, un livre à arpenter, à terminer, qui s’anime uniquement si on le manipule, une architecture narrative vivante par le geste du lecteur. 

La page est le lieu psychique ; avec La Construction, la page est plan, est pli, est dessin images poésie, elle se construit et se déconstruit à l’envi, par pulsion peut-être, dans l’acceptation certaine de modifier son rituel de lecture, de franchir un seuil, plusieurs seuils, d’emprunter des chemins inédits, de se perdre entre les vides et les pleins, les perturbations de rythme, pour devenir, finalement, l’unique créateur d’une architecture personnelle.

La Construction devient alors votre lieu.

Je ne réaliserai pas d’autre livre comme La Construction, un livre de 4,20 mètres sur 1 mètre, il est intiment lié au personnage de l’architecte qui rédige son Journal, c’est son lieu, son plan d’évasion, de reconstruction. C’est l’unique chemin qui me permettait d’écrire très précisément ce que j’entends dans « hôpital psychiatrique », comment je conçois cet espace, cette histoire de la psychiatrie, comment on enferme, pourquoi on enferme, à ces questions je tente de répondre par cette forme qu’il faut sans cesse ouvrir, quitte à se perdre, quitte à s’épuiser, mais aussi, je l’espère, propre à abattre certains murs, inutiles, dangereux, meurtriers.

Perrine Le Querrec

Verbe acéré, revitalisé, rendu à sa matérialité, vocables-projectiles, concrétude de la sensation, soulèvement des zones de l’infra-pensée. Sans pathos ni esthétisation de la dérive, vous taillez une langue qui descend sous le vernis de la domestication, qui démonte la violence de la société à l’égard de ceux qui n’entrent pas dans son moule. Agencez-vous des lieux où Jeannot (Le Plancher), l’enfance saccagée (Têtes blondes) reviennent à l’existence ? Accueillir ceux qui n’ont pas eu droit de cité permet-il de réparer de manière posthume les torts et les oppressions qu’ils ont subies ?  

L’important c’est de donner un lieu, oui. Lorsque la famille, la société, le monde, vous piétine, vous rejette, vous insulte, c’est cela l’important. Lorsqu’on souffre de psychose, c’est cela l’important. Avec mes mots, avec ma page, l’important c’est que je leur donne un lieu, le lieu du dire de l’écoute du corps du soin du Fichez-nous la paix. Réparer des trahisons. Offrir une consolation. Il faut franchir l’oubli, je ne veux pas oublier, les oublier, ces fragiles, ces différents, ces marginaux, ces sacrifiés. Ecrire l’oubli, cette catégorie d’être. Ecrire ce Dire inavouable, marginal, dérangeant. Dérangé. 

Qu’on leur refuse une fois de plus ce lieu, et c’est l’oubli, encore l’oubli.

Mais qu’on leur offre, et alors comme ils sont eux, entièrement eux, magnifiques, intenses d’une liberté dont les individus normés sont, je pense, de plus en plus privés.

Je ne crois pas cette initiative vaine. Je crois que l’on peut aussi réparer de cette façon-là. Poétiquement. Créer des passerelles où les vivants viendront ensuite marcher. Créer des complicités, des échanges, une compréhension dans tout ce brouhaha. Construire des praticables sur lesquels puissent se présenter ceux qui ne s’inscrivent nulle part, ceux qui n’ont nulle part.

Le site personnel de Perrine Le Querrec
Coups de ciseaux, Les Carnets du Dessert de Lune, 2007
Bec et Ongles, Les Carnets du Dessert de Lune, 2011
No Control, poésie, Derrière la Salle de Bains, 2012
Jeanne l’Étang, Bruit blanc, 2013
Le Plancher, Les Doigts dans la prose, 2013, rééd. L’Éveilleur, 2018
De la guerre, Derrière la Salle de Bains, 2013
Silence je me noie, Derrière la Salle de Bains, 2013
Le prénom a été modifié, Les Doigts dans la prose, 2014
La Patagonie, Les Carnets du Dessert de Lune, 2015
Pour en finir avec Ali, Derrière la Salle de Bains, 2015
Têtes blondes, Lunatique, 2015
L’Apparition, Lunatique, 2016
L’Excédent, Littérature mineure, 2016
Ruines, Tinbad, 2017
La Ritournelle, Lunatique, 2017
Les Tondues, dessins de Jacques Cauda, Z4 Éditions, 2017
Rouge Pute, Christophe Chomant / La Factorie, 2018
Bacon le cannibale, Hippocampe, 2018
La Construction, art&fiction, 2018