Aja Gabel : This is us (Les amis)

Le titre original du premier roman d’Aja Gabel, qui vient de paraître en France chez Rivages, dans une traduction de Cyrielle Ayakatsikos, pourrait être son art poétique : The Ensemble, au sens le plus musical du terme, puisque le récit suit quatre amis et leur destin, professionnel, amical, amoureux, sur deux décennies. Le roman se déploie en quatre parties et une coda, comme le mouvement d’un morceau de musique ou une série, en plusieurs saisons, un This is us romanesque.

« C’est une histoire d’amour, avait dit le célèbre violoniste », commentant le quatuor à cordes n° 12 en fa majeur de Dvořák, L’Américain. C’est un roman d’amour et d’amitié en effet qui unit Jana, Henry, Daniel et Brit, quatre musiciens en devenir, et le lecteur qui suit leur histoire, toute de musique, d’apprentissage du succès et de la vie en commun. Le Van Ness String Quartet, leur « ensemble » à cordes (deux violons, un alto, un violoncelle) naît au tout début des années 90, il connaîtra assomptions et revers et à travers eux ce sont plusieurs décennies du monde que le lecteur perçoit. A l’image d’Henry, il se figure leur vie « comme une composition musicale, sous la forme d’une sonate s’articulant autour de mouvements et dont le motif devenait de plus en plus clair à travers la répétition et la variation, jusqu’au troisième mouvement, le menuet, où le thème finissait par se réduire à une simple chanson que l’on pouvait fredonner ».

De saison en saison, les quatre amis évoluent, leurs rapports se transforment, les amitiés se muent parfois en amours contrariées, en tensions délicates quand il faut pourtant jouer ensemble, faire de leur « polyphonie » constitutive une « harmonie ». La force de ce roman est de faire de la musique un commentaire sur le récit et l’histoire du quatuor, sans jamais rendre ce parallèle pesant ou forcé. La virtuosité de composition du récit est comme une image dans le tapis, présente sans s’imposer, articulant la destinée du quatuor sans jamais amidonner l’intrigue. Tout est ici musique de chambre, telle que la définit Aja Gabel, « faite d’une centaine d’infimes réactions à d’encore plus infimes variations, à la fois dans l’environnement et dans le corps des musiciens » ou telle que la définissait Goethe cité dans Les Amis, une « conversation de quatre personnes raisonnables ». Raisonnables, sans doute les quatre musiciens ne le sont-ils pas, il s’agirait plutôt d’un « chaos de quatre personnes, c’était le chaos qui faisait que c’était de l’art, que c’était beau », comme le dit Henry. Ce n’est pas de « la causette de salon de thé ».

« Ils étaient des gens comme les autres, dont le corps les lâchait peu à peu. Ils étaient devenus adultes en pratiquant cette curieuse activité, au cours des années qu’ils avaient passées encordés, gravitant les uns autour des autres durant la moitié de leur existence. Ils avançaient dans leur vie en tant qu’entité, en misant sur la cohérence de leurs émotions, tout en vivant les mêmes tragédies, engouements, échecs et passions que n’importe qui ».

Aja Gabel (Photo by Darcie Burrell, cf. site de l’auteur)

D’accords en dissonances, de fausses notes en concerts triomphants, Henry, Daniel, Jana et Brit nous emportent dans leur passion, leur jeunesse tourmentée, leurs sentiments complexes, leurs difficultés à fonctionner comme un ensemble tout en demeurant des êtres « à part », la menace permanente d’une dissolution du quatuor. Le roman prend la forme d’un morceau, de l’entame à la coda, avec accords majeurs et mineurs, chaque partie centrée sur un moment de bascule, un événement qui cristallise les évolutions de l’ensemble comme de chaque individu qui le compose. A travers eux, c’est notre vie qui se déroule, dans un équilibre fragile entre existences singulières et destinées collectives (le 11 septembre, l’invasion de l’Irak). Un bonheur de lecture sous la baguette magique d’Aja Gabel qui, on ne s’en étonnera pas, fut justement concertiste.

Aja Gabel, Les amis (The ensemble), trad. de l’anglais (USA) par Cyrielle Ayakatsikos, éditions Rivages, janvier 2019, 464 p., 22 € 90 — Lire un extrait en pdf