Idiocracy : l’abêti vient en mangeant

Navet intersidéral, pochade assumée digne d’être programmée le dimanche après-midi après le gigot aux flageolets chez les plus nantis et le jambon coquillettes chez les sans-dents de la résidence Les derniers jours heureux de Trépasse-le-Vieux, Idiocracy est selon certains le nanard culte de ce début de siècle. Le film de Mike Judge – créateur du mythique Beavis & Butthead – sorti en 2007 en France sous le titre Planet Stupid, est aujourd’hui auréolé d’une belle réputation de long métrage d’anticipation due aux cyniques ou aux contestataires qui n’ont pas perdu leur sens de l’humour en même temps que leurs désillusions aux lendemains de l’élection de Donald Trump…

Dystopie improbable, parodie dans la lignée des Mel Brooks avec ce qu’il faut d’humour gras et de larges doses de « fuck, butt, ass, shit » et autres « balls » (en gros mots dans le texte), Idiocracy tient à la fois de la comédie satirique et du film de SF sans budget : en 2005, un soldat américain (au QI et à l’ambition très moyens) est choisi pour participer à une expérience militaire de cryogénisation. Bien évidemment, rien ne se passe comme prévu : il se réveille 500 ans plus tard dans une Amérique peuplée d’imbéciles congénitaux et s’avère être de fait l’homme le plus intelligent du pays. Voire de la planète.

Si la qualité de ce long-métrage est plus que douteuse – les dialogues ne rentreront pas dans l’histoire du cinéma et la photographie qui tient parfois de la telenovela le dispute dans le cheap aux décors façon dessin sur pellicule – il faut aller du côté du pitch ultra subversif pour trouver un intérêt à Idiocracy : pour preuve avec la scène d’ouverture qui, soyons honnête, est un grand moment de provocation qui plaira aux misanthropes :

Pour autant, il ne s’agit pas de verser dans l’élitisme et la moquerie à tout prix, encore moins dans la condescendance. Mais il faut bien avouer que l’opposition entre les rednecks qui se reproduiraient sans réfléchir et les couches supérieures qui y penseraient à deux fois (voire plus) est un postulat (relativement) hilarant si l’on considère que nous vivons dans un monde dont les ressources ne sont pas infinies et que l’abêtissement est déjà en marche par la faute d’Internet, de la télévision, des populismes, de la désaffection croissante pour la culture et du manque d’intérêt global pour l’environnement.

Fable futuriste délirante, sorte de 1984 pour les nuls, Idiocracy présente un monde dans lequel les Américains ont perdu tout sens commun par désœuvrement, par désintérêt, par ennui, préférant se laisser bercer et guider par l’intelligence artificielle, les grandes entreprises, la publicité. L’homme et la femme du futur se contentent de voir satisfaits leurs besoins primaires au détriment du moindre embryon de début de commencement de réflexion : leurs prénoms sont des marques de boissons ou des modèles de voitures, leurs vêtements ont des motifs bariolés d’enseignes de la grande distribution, et personne ne s’émeut que que l’eau ait été remplacée par le « Branwdo« , une boisson énergisante dont le slogan est : « contient des électrolytes ». Ce qui ravit le consommateur quand bien même ce dernier n’a aucune idée de ce que sont ces électrolytes : « ben… c’est ce qu’il y a dans le Brawndo ». CQFD.

Alors, me direz-vous, pourquoi regarder Idiocracy ? Pour le plaisir idiot de regarder un film débile alors qu’il y a bien mieux à faire ? Peut-être parce que sous ses dehors de téléfilm bon marché (1h24 générique compris), Idiocracy est un exemple du sens de l’autodérision (quasi inexistant en France) dont peut faire montre une certaine production cinématographique et télévisuelle américaine : dans la veine des films des frères Farrelly ou Wayans et des performances de Will Ferrell, Ben Stiller et autres dans le Saturday Night Live ou de Will Forte dans The Last Man on Earth, on y retrouve le meilleur de la contre-culture avec ce qu’il faut de détails (tout sauf stupides) qui renvoient pêle-mêle à la téléréalité, aux dérives mercantiles, au populisme érigé en mode de gouvernance, aux promesses intenables, aux idées courtes et à l’asservissement des masses. Précurseur de Wall-E (avec les montagnes de déchets, les Américains devenant obèses à force d’être vissés dans leur fauteuil télé ou la velléité généralisée de la population), cette série Z se paie même le luxe de proposer un film post-apocalyptique en enfilant des saynètes burlesques d’une cruauté extrême si l’on y regarde à deux fois : le bas du QI y est en effet présenté comme la source de tous les maux de la terre…

A l’heure où la crédibilité se mesure à l’aune du nombre de passages sur les plateaux télé ou de vues sur YouTube, où le savoir, la culture livresque, la connaissance sont autant de signes de défiance (largement repris par les politiques de tous bords), Idiocracy est à double tranchant : bien pratique quand il s’agit d’ironiser à rebours sur la connerie de citoyens qui ont élu Donald Trump, il est aussi le signe que la fiction peut encore et toujours brocarder les travers de la société et qu’il faut parfois s’en remettre à la dérision et à la satire pour parler de l’état du monde.

Idiocracy, de Mike Judge, avec Luke Wilson, Maya Rudolph, Dax Shepard, Terry Crews… Disponible sur Netflix.