Psychologie de la connerie: le con est bête, il croit que le con c’est l’autre

La connerie est-elle innée, inévitable, inhérente à chacun, affichée ou sournoisement tapie sous les atours d’une intelligence moyenne ou la simple expression d’une bêtise évidente ? Une question complexe (et  des réponses qui le sont tout autant) que propose d’embrasser l’ouvrage collectif Psychologie de la connerie, paru aux éditions Sciences Humaines.

Sous la direction de Jean-François Marmion, psychologue et rédacteur en chef de la revue Psy, un collectif de chercheurs, universitaires, philosophes, psychologues, écrivains, sociologues a été invité à se pencher sur cette douloureuse question : « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, écrivait Descartes. Et la connerie alors ? » Vaste et ambitieux programme.
Pour paraphraser ce pourfendeur de la connerie crasse qu’était Pierre Desproges : « le con est bête, il croit que le con c’est l’autre ». Parce qu’il est ainsi le con ordinaire, persuadé de sa supériorité naturelle sur l’animal, sur son collègue de bureau, son voisin de table, son compagnon de voyage dans les transports en communs, sur la pseudo vedette de téléréalité, sur ses électeurs qu’il rameute à longueur de meetings… Pourtant il y a pire que le con moyen que l’on peut tolérer à la rigueur, dont on peut rire parfois, pour peu qu’il soit animateur de talk-shows sur la TNT et qu’il ait fait de la bêtise son fonds de commerce médiatique : il y a sa version augmentée, sa mise à jour 2.0, le bon gros con, le connard avéré, celui par qui la connerie arrive invariablement, dans une promesse toujours tenue. Celui sans qui le monde serait un endroit où il fait bon vivre sans crainte de voir débouler les inepties en rangs serrés ou des chars d’assaut dans les rues de Kiev, de subir la morgue populiste, l’agressivité, la violence, les manipulations, le mensonge, mytho et mégalomanie… ou d’assister impuissants à la construction de murs anti-migrants à frontière mexicaine.

Trente et un textes et entretiens (signés entre autres par Dan Ariely, Boris Cyrulnik, Antonio Damasio, Howard Gardner, Daniel Kahneman, Edgar Morin, Tobie Nathan…) dressent un panorama non exhaustif de la connerie, sériée, analysée à l’aune de la sociologie, de la linguistique, de la psychologie ou de la philosophie. Qu’il s’agisse de la connerie intrinsèque, de la vision de l’homme sur l’animal, du regard des enfants face à la connerie ou de la sottise nationaliste, l’ouvrage ne tend pas à être définitif, pontifie peu et propose au contraire d’ouvrir un débat que les cons s’empresseraient de clore par l’une de ces phrases lapidaires dont ils ont le secret. Préférant ne pas se taire au risque de passer pour des idiots et choisissant de l’ouvrir en ne laissant aucun doute sur le sujet.

Traiter de la connerie n’est pas une chose aisée et c’est tout l’intérêt de ce livre de 377 pages qui arrive à concentrer (sans jeu de mot) ce dont l’espèce imbécile est capable par une approche scientifique parfois drôle et souvent édifiante. Ainsi, dans le chapitre intitulé « Que faire contre les connards ? » (Emmanuelle Piquet, page 309), on découvre des recettes utilisées pour contrer les cons racistes, homophobes ou « simplement » brutaux.
De même, dans « L’humain : l’espèce animale qui ose tout » (p. 293), tandis que Laurent Bègue examine le rapport de l’homme aux animaux, on apprend avec un peu d’effarement que la connerie a des degrés vraiment divers et que l’éducation ou « la simple diffusion de connaissance est bien insuffisante pour soigner les extravagances de la raison » : en 2017, « le Washington Post publiait une enquête réalisée en ligne (…) : 7% des répondants (plus de 16 millions de personnes) affirmaient que le lait au cacao provenait de vaches marron. »
Cette connerie collective ne serait pas grave en soi, si ce n’est qu’elle participe d’un tour de passe-passe intellectuel qui fait que le consommateur lambda peut s’énamourer de son lapin domestique quand ce dernier fait partie des mammifères les plus consommés. Imposture mentale et paradoxe qui confinent à l’ignorance et conduisent à l’incohérence la plus totale. Ce sont ces ressorts psychologiques qui sont examinés ici, réflexes qui conduisent à l’anthropocentrisme, à organiser la valeur animale en fonction des intérêts humains : d’un côté on « autorise l’élevage des lapins en batterie dans des conditions de confinement inqualifiables » et de l’autre on punit d’emprisonnement et d’amendes les actes de cruauté envers les animaux domestiques, apprivoisés ou tenus en captivité…

Mais que serait un essai sur la connerie sans figure tutélaire ? On aurait tous en tête un exemple, un nom à donner pour illustrer le propos. Psychologie de la connerie évite assez subtilement l’écueil du name dropping (qui aurait pu être didactique afin que tous comprennent). D’aucuns se reconnaîtront peut-être (le livre et Jean-François Marmion entendent prouver le contraire) ou auront immédiatement à l’esprit telle ou telle personnalité en vue et susceptible d’emporter tous les suffrages du connard ultime, universel (le fameux « champion du monde » du Dîner de cons), et la « Typologie des cons » (p31) signée Jean-François Dortier est à ce titre très utile. Car le connard peut se révéler très intelligent. Et il est important de distinguer le con et connard, la conne et la connasse, l’imbécile et le crétin, le bête et l’animal, l’idiot et le village, séparer la nouille de la truffe, le benêt du simplet, la gourde de la cruche… En résumé, il faut savoir séparer le bon grain de l’ivraie pour distinguer le faux con du vrai.

Internet, connerie globale, fake news, théories du complot et propension à croire aux inepties les plus évidentes : Psychologie de la connerie passe en revue (survole parfois) les grands thèmes de notre époque qui tendent à prouver que la connerie règne en maître.sse sur la destinée de millions d’hommes et de femmes. En n’opposant pas systématiquement (ce serait très con de le faire) intelligence et connerie, en mixant histoire, littérature, arts, sciences, sociétés, justice, l’essai s’attache à définir la connerie depuis toutes ses composantes possibles. Et de conclure souvent que si la connerie est acceptable en tant que telle − on dit, on fait tous des conneries − et fait partie du monde, il en est quelques-unes qui ont été, sont et seront toujours inacceptables parce que le fait d’immenses et odieux et odieuses connasses et connards. Des archétypes aujourd’hui communément admis, du potentat en place au candidat en campagne, du chef de service au soutier, du général au troufion, du voisin de palier au vieil oncle en bout de table à la communion du petit, du pervers narcissique manipulateur à l’incompétent notoire (souvent le même), il en est du connard comme de la grippe hivernale : il revient toujours, et même un peu plus fort si on ne fait rien pour s’en prémunir.

Ce que Psychologie de la connerie se propose de faire, avec beaucoup de sérieux et un peu de légèreté, ni ouvrage de vulgarisation ni pensum indigeste, tout en réussissant à ne pas prendre ses lecteurs pour des…

Psychologie de la connerie, collectif sous la direction de Jean-François Marmion, Éditions Sciences Humaines, octobre 2018, 384 p., 18 € — Lire un extrait
Avec les contributions de : Dan Ariely, Brigitte Axelrad, Laurent Bègue, Claudie Bert, Stacey Callahan, Jean-Claude Carrière, Serge Ciccotti, Jean Cottraux, Boris Cyrulnik, Antonio Damasio, Sebastian Dieguez, Jean-François Dortier, Pascal Engel, Howard Gardner, Nicolas Gauvrit, Alison Gopnik, Ryan Holiday, Aaron James, François Jost, Daniel Kahneman, Pierre Lemarquis, Jean-François Marmion, Patrick Moreau, Edgar Morin, Tobie Nathan, Delphine Oudiette, Emmanuelle Piquet, Pierre de Senarclens, Yves-Alexandre Thalmann