LGBT+ : Archives de mouvements et combats, Antoine Idier, « un inventaire en négatif »

Manifestation pour le droit à l’avortement, 23 octobre 1982. © Catherine Deudon

130 ans d’archives, une iconographie d’une richesse sidérante, pour dire une histoire invisibilisée : celles d’hommes et de femmes, de groupes qui ont lutté pour la reconnaissance de leurs droits. Archives des mouvements LGBT+ est de ces livres qui nous mettent face aux images de notre histoire, la documentent et surtout la questionnent. L’archive n’est rien sans mise en perspective, Antoine Idier, sociologue et historien le montre dans ce livre fondamental qui s’offre comme la mise en lumière d’une histoire en marche.

Ce qui frappe à parcourir le livre, c’est d’abord le silence : les traces inexistantes, effacées ou disparues jusqu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale avant la multiplication des archives, via des revues militantes (Arcadie, Gai Pied, Lesbia, Têtu), des tracts collectés, des photographies lors de manifestations, etc. qui ont marqué une double histoire parallèle : contestation et avancée des droits, censure et oppression vs luttes pour une reconnaissance et une visibilité.
L’introduction du volume le souligne, cette anthologie est avant tout,  « un inventaire en négatif », dessinant « ce qui manque » tant cette histoire est, d’abord, celle de voix exclues puis minoritaires dans le récit historique dominant ; Ignorance et effacement sont les deux apories d’une histoire marginalisée mais têtue, un silence et une exclusion devenant des forces agissantes, quand elles sont retournées en combat qui s’écrit ici sous la forme d’une collecte d’archives comme de discours les accompagnant, les commentant, en soulignant la puissance subversive.

Suivre notre histoire récente sous l’angle de ces archives, c’est voir ce qui s’affiche comme ce qui manque, c’est interroger ce qui a été conservé, comment et par qui. Si des archives se constituent à la BNF, au Mucem, aux Archives nationales, quel est le geste qui les collecte et dans quel but ? Quelle différence avec des archives militantes comme le Fonds Chomarat de la bibliothèque municipale de Lyon, les Archives Recherches Culturelles Lesbiennes à Paris ou l’association Mémoire des sexualités à Marseille ? Le volume mêle archives privées (celles d’Antoine Idier, celles de Sébastien Lifshitz) et collectives, il s’offre comme l’un de ces patchworks qui ont accompagné les luttes au plus fort de l’épidémie du Sida.

C’est également suivre l’évolution des mots pour désigner, se désigner, soit une histoire dans et par le lexique, cette fois, les termes pour (se) dire, définir une identité. Des luttes transsexuelles aux mouvements transgenres, du « Troisième sexe » théorisé par le médecin allemand Magnus Hirshfeld aux LGBT+, des « invertis » ou « uraniens » aux injures retournées en revendications, ce sont bien des mouvements qui apparaissent et s’intensifient, selon une logique multiple, complexe et bien souvent profondément contradictoire : comment exposer l’unité d’une lutte et ne pas nier les différences de genres, d’invisibilisation sociale, les oppressions et contestations ciblées ? Comment étendre les droits d’une communauté, évidemment diverse, sans la normaliser, la faire entrer de force dans un carcan social et/ou moral ? En ce sens, le geste de collecte à l’origine du livre est aussi un geste d’arpentage de territoires certes unis par une culture et un combat qui n’en demeurent pas moins des géographies contrastées. Et la force du livre est de ne pas aplatir les contradictions, de ne pas unifier l’histoire comme un bloc monolithique voire hagiographique ou pire, conservateur.

Marche nationale des homosexuels et lesbiennes, 4 avril 1981, Paris @Jean-Claude Aubry

Les conflits demeurent présents dans leur force et leur énergie : le combat est loin d’être terminé et le livre n’est pas l’archive de mouvements éteints, victorieux ou enfin reconnus. Il est bien au contraire, n’en doutons pas, une manière de nourrir une réflexion au présent, depuis une longue histoire de luttes. Dans une préface récente au Retour à Reims de Didier Eribon, à l’occasion de la reparution du livre dans la collection Champs Essais, Édouard Louis déclare s’être dit, le lisant à 18 ans, « ce livre est l’histoire de ma vie », parce qu’il retrace un « itinéraire ». LGBT+ est aussi cette histoire de nos vies, que nous soyons homos, trans, bi ou hétéros. C’est notre histoire, telle que nous l’avons vécue ou accompagnée, inventée, subie ou construite. Édouard Louis déclare encore que Retour à Reims est de ces textes qui « permet de voir sa vie, et donc de la raconter ». Nul doute que cette dimension soit aussi celle du livre d’Antoine Idier.

Dans l’Épilogue de Retour à Reims, Didier Eribon écrit, avec force, combien il est important de (re)plonger dans une mémoire à la fois intime et collective :
« Les mouvements collectifs, en donnant aux individus les moyens de se constituer comme sujets de la politique, leurs offrent en même temps les catégories à travers lesquelles ils peuvent se percevoir eux-mêmes. Ces grilles de lecture de soi s’appliquent au présent, bien sûr, mais également au passé. Les schèmes théoriques et politiques précédent et informent la façon dont on se pense soi-même et ils créent ainsi la possibilité d’une mémoire à la fois collective et individuelle : c’est à partir de la politique contemporaine que l’on regarde en arrière pour réfléchir sur la manière dont se sont exercés les mécanismes de la domination et de l’assujettissement et dont se sont opérées les reformulations de soi produites par les processus de la résistance, qu’ils aient été conscients d’eux-mêmes ou simplement mis en pratique au jour le jour ».
Mémoire individuelle et mémoire collective sont indissociables, construites l’une par l’autre, je et nous inextricables : identité, intimité, subjectivité dans et par le collectif, une histoire de répression comme de résistance, de honte comme de revendications. Comme le déclarait récemment Antoine Idier à Têtu, « archiver, c’est refuser d’être dépossédé de son histoire ».

Tout commence en 1890, parce que c’est au XIXe siècle que se forgent un goût de l’archive mais surtout les catégories modernes de la sexualité, comme Foucault l’a montré, et une définition de l’homosexualité, associant des comportements à une identité, passant d’une désignation déictique à une revendication explicite, à la mise en lumière (longtemps marginalisée) d’une culture comme de luttes, sociales, politiques… Dans le livre, ce sont des archives d’Akademos (n°1 le 15 janvier 1909), considérée comme la première revue homosexuelle française qui ouvrent cette Histoire des luttes puis une photographie d’Oscar Wilde dédicacée à André Gide (1891). Le volume déploie une chronologie en 5 grandes parties : 1890-1945, une expression publique naissante mais invisible, les bals clandestins (Le Fétiche, Magic City), les cartes postales, les revues interlopes, les garçonnes des années folles, les photographies d’éphèbes… Les archives sont rares, elles témoignent d’une expression en parallèle de discours violemment homophobes jusqu’à la déportation et l’extermination des « triangles roses » sous le régime nazi. Puis dans les années 1945-1968, deuxième partie du livre, l’homosexualité est toujours réprimée et condamnée mais les voix s’obstinent, même si les livres (comme Ravages de Violette Leduc demeurent « expurgés  » donc censurés).

De 1968 à 1982, c’est la libération radicale, une sexualité plus que jamais politique, le mouvement est mondial (Come out !! and join the sisters and brothers of the Gay Liberation Front), c’est la création de Gai Pied, la revendication du mot « pédé », les débuts du vocable « gay » ; ce sont des avancées pour les femmes (la loi Veil de 1974), la fondamentale Histoire de la sexualité de Foucault, des espoirs, des levées de boucliers, des manifestations, une prise de conscience plus collective mais toujours l’illégalité, la répression, en une disjonction que figure la une du numéro 27 de Gai Pied : photo pleine page de François Mitterrand accompagnée de cette déclaration datée du 29 avril 1981 « L’homosexualité doit cesser d’être un délit », et une question ouverte, « 7 ans de bonheur ? » Or 1981-1982 c’est évidemment l’épidémie du Sida, les victimes, le silence assourdissant, la haine face à ce que l’on ose nommer « le cancer gay », l’absence de réponse médicale, une génération fauchée, couchée mais toujours debout. Ce sont les débuts d’AIDeS, d’Act Up, d’une voix qui s’affirme, descend dans les rues, s’affiche en une des journaux (« Mon Sida » de Jean-Paul Aron, Le Nouvel Observateur, 30 octobre 1987) ou Place de la Concorde (l’obélisque encapuchonné d’un immense préservatif rose le 1er décembre 1993).

C’est, d’une certaine manière (encore lente, complexe, heurtée), la fin d’une bataille muette, « le silence a la parole » titre Libération. Certains se taisent (Foucault), d’autres s’affichent et accusent. La révolution est de renvendiquer tout ensemble son statut sérologique et son combat, comme l’a montré Didier Lestrade, cité dans le livre. Act up proclame « Silence = Mort », pratique le die-in et sort ainsi, Gwen Fauchois l’affirme dans un très beau texte du livre, des « seuls cercles de l’affinitaire » en prenant la forme d’un « coming out collectif » : « La clandestinité devient force », gay and pride.

Ne réécrivons pas l’histoire : ces décennies sont aussi celles de la stigmatisation, de la mort dans l’indifférence ou la honte. D’ailleurs, les deux dernières parties du livre n’ont évidemment pas de date de fin : 1982-… (sida, contre-pouvoir des malades) et 1992-… (du PACS au « Mariage pour tous ») : si le passé est construction du présent comme prisme d’un avenir, ces mouvements sont un avant à plus que jamais réinventer. A nous tou.te.s de le faire.

Antoine Idier, LGBT+. Archives des mouvements LGBT+. Une histoire des luttes de 1890 à nos jours, éd. Textuel, octobre 2018, 256 p., 39 €