« The Good Fight » : avocats de conscience

En sept saisons, The Good Wife avait réussi le tour de force d’intéresser le critique a une énième série de prétoire, centrée sur l’attachante autant qu’agaçante personnalité d’Alicia Florrick (Juliana Margulies), avocate brillante, mère de famille courage et épouse trompée. Avec The Good Fight (deux saisons au compteur sur Amazon Prime), Robert et Michelle King reprennent les mêmes (recettes et acteurs) et recommencent, dans un spin-off qui s’amuse de sa propre dimension politique. 

Alors qu’elle s’apprête à partir à la retraite et quitter les Etats-Unis pour goûter à la quiétude provençale, l’avocate Diane Lockhart (Christine Baranski) apprend qu’elle est ruinée par la faute d’Henry Rindell (Paul Guilfoyle), gestionnaire de fortune accusé d’escroquerie. Le coup est rude pour celle qui vient de quitter le cabinet qu’elle a créé tandis qu’elle vit de plus en plus mal l’élection de Donald Trump, jusqu’à l’obsession. Au chômage et désargentée, la très WASP Diane rejoint la firme Reddick, Boseman et Kolstad, dirigée par des associés afro-américains qui s’est forgé une réputation de combattants de l’establishment en s’attaquant à des affaires de brutalités policières dans l’Illinois.

Cette nouvelle alliance et l’affaire Rindell (réécriture de l’affaire Madoff) sont les points de départ d’une intrigue qui tournerait au ridicule si elle n’était pas constamment servie par une écriture au vitriol quand il s’agit de brosser le portrait d’une Amérique procédurière à outrance, où le moindre différend se règle à coups de dollars quitte à ne pas déclarer coupable un criminel avéré pour ne pas engorger les tribunaux.

Technique, documenté, avec juste ce qu’il faut de jargon incompréhensible pour nos cerveaux européens, The Good Fight se révèle être une antithèse des classiques Perry Mason, Matlock, Suits, Ally McBeal, American Crime Story et Damages ou au bout de la chaîne judiciaire le délirant et parodique Trial & Error. Puisant dans l’actualité (jusqu’au complotisme) et les travers de la société US contemporaine, The Good Fight ratisse large pour mieux se concentrer sur un acmé : l’élection de Donald Trump a déréglé la belle mécanique des institutions et Diane Lockhart (i.e. une certaine Amérique) ne se reconnaît plus dans cette nouvelle ère, en perd le sens de l’humour et de la retenue.

Avec finesse et ironie mais aussi avec une écriture qui assume pleinement son côté caricatural jusqu’à l’auto-parodie, The Good Fight peut se vanter d’être plutôt courageuse, voire gonflée : la série met en scène et en exergue les inégalités sociales, provoque (voulant faire dire le n-word à un producteur de téléréalité devant des avocats afro-américains), utilise à l’envi Donald Trump en cause et conséquence du délitement de la société américaine, montre l’emprise des réseaux sociaux, démonte le mécanisme des fake-news… Pour mettre en lumière les parts d’ombres d’une époque devenue folle.

Savoureuse et attachante quand il s’agit de suivre sur le mode soap les vies des personnages principaux (Lucca, Maïa, Colin,  Diane, Adrian, Julius, Marissa…), construisant épisode après épisode une sorte de bestiaire des « monstres » purs produits du libéralisme (personnifiés par les guests stars souvent transfuges de The Good Wife : Matthew Perry, Jason Biggs, Alan Alda, F. Murray Abraham…), The Good Fight épouse l’actualité politique pour s’élever clairement (et parfois sans nuance) au rang de série résolument anti-Trump.

La présidence Trump, jour après jour

A la veille des élections de mi-mandat, la saison 2 se transforme même en charge féroce contre le pouvoir (et le système) en place, renvoyant dos à dos Démocrates et Républicains. Les premiers sont dès lors accusés de renoncer à enclencher une procédure d’impeachment par peur de se voir discréditer sur les réseaux sociaux, les seconds pointés du doigt quand ils nomment des incompétents notoires aux postes de juges ou justifient les mises sous écoute. Les prétoires, les affaires, le prisme judiciaire sont dès lors des prétextes que l’on accueille avec délice à mesure que le propos tend vers la satire sans que les scénaristes aient à forcer leur talent et le trait : des haters d’Internet aux propos racistes, antisémites, misogynes qui portent plainte au nom de la liberté d’expression, le micro-targeting (façon Cambridge Analytica) utilisé pour influencer les jurés, la représentante de la NRA qui fait partie d’un groupe de réflexion anti-armes…

Si les ressorts, le casting et les combats judiciaires ont des airs de déjà-vu, les vingt-trois épisodes embrassent des problématiques contemporaines font de The Good Fight, un miroir fictionnel des paradoxes effrayants de l’Amérique de Donald Trump.

The Good Fight, créé par Robert et Michelle King, avec Christine Baranski, Rose Leslie, Cush Jumbo, Delroy Lindo, Sarah Steele, Paul Guilfoyle… Diffusé en streaming. Deux saisons, 23 épisodes, intégrale disponible sur Amazon Prime.