« L’histoire méconnue d’une marchandise universelle » : la tomate d’industrie (L’Empire de l’or rouge)

L’enquête menée par Jean-Baptiste Malet sur « l’histoire méconnue d’une marchandise universelle », parue en 2017 chez Fayard, vient de paraître en poche chez J’ai Lu. L’occasion pour un large public de comprendre ce qui se cache derrière les appétissantes boîtes de sauces et autres ketchups de nos placards, en quoi la tomate est le concentré de nos systèmes économiques et sa couleur rouge celle du sang de centaines de milliers de travailleurs exploités, voire esclavagisés, de par le monde.

L’ample enquête part d’une apparente anecdote : Jean-Baptiste Malet apprend que l’entreprise provençale Le Cabanon a été rachetée par des Chinois, et découvre derrière la conserverie des fûts métalliques de la taille de barils de pétrole. Il décide alors de mener l’enquête, avec pour seule arme une coupure de presse de Libé, un article de Pierre Haski, « Les Chinois croquent la tomate transformée en France ». Il remonte alors la piste de la tomate d’industrie autour du globe, de la Chine à l’Afrique en passant par les USA et l’Europe pour comprendre quelle guerre économique se joue autour de la tomate et ce qui se cache derrière les étiquettes des produits que nous consommons quotidiennement.

Carte extraite de L’Empire de l’or rouge

Première surprise, et de taille, la tomate consommée n’a rien à voir avec les images d’Épinal d’un fruit rouge et juteux, poussant en plein air sous le soleil italien, même si les étiquettes des produits jouent, jusqu’en Chine et en Afrique, de cette représentation iconique. La tomate d’industrie est « à la tomate fraîche ce qu’une pomme est à une poire. C’est un autre fruit, une autre géopolitique, un autre business. La tomate d’industrie est un fruit artificiellement créé par des généticiens, dont les caractéristiques ont été pensées pour être parfaitement adaptées à sa transformation industrielle. Elle est une marchandise universelle qui, une fois transformée et conditionnée en baril, peut parcourir en distance plusieurs fois le tour de la Terre, avant d’être consommée. Ses circuits économiques sont tentaculaires. Partout, sur tous les continents, on la distribue, on la commercialise, la consomme. Cette tomate d’industrie n’est pas ronde ; elle est oblongue. Elle est aussi plus lourde, plus dense qu’une tomate fraîche, car elle contient moins d’eau. La peau d’une tomate d’industrie est très épaisse, elle résiste et croustille sous la dent quand on essaie de la mâcher fraîche. Le fruit est si dur qu’il peut supporter de longs voyages en camion, puis son maniement par les machines. La tomate d’industrie ne se gâte pas si facilement ». D’ailleurs quand la Californie, pour faire face à une pénurie de main d’œuvre dans ses immenses champs de tomates, a dû mécaniser la récolte, c’est la tomate qui a été adaptée à la machine et non l’inverse…

Aujourd’hui, pour baisser les coûts, à la pulpe de tomate industrielle concentrée, sont ajoutés de la fibre de soja, des féculents, du maltose — certaines boîtes ne contiennent que 50 % de tomates, ce qui n’apparaît pas sur les étiquettes. Des marques mettent en valeur le « made in Italy » alors que seuls de l’eau et du sel sont venus délayer du triple concentré… chinois dans une usine de la péninsule. Et l’enquête révèle des pratiques encore plus préoccupantes sur un plan sanitaire : des fûts à la date de consommation largement dépassée sont retravaillés, la pâte noire redevenant rouge avant d’être expédiée en Afrique, véritable continent poubelle de l’ensemble de la production mondiale. C’est donc bien tout un « univers inconnu du consommateur » qui se voit mis en lumière via ces boîtes de tomates qui sont « autant de métaphores du capitalisme ».

La tomate est d’abord le marqueur de nos évolutions culinaires, de nos conceptions de la modernité, dans notre alimentation, comme dans la production de cette nourriture supposée rendre les repas plus rapides et simples à préparer : tel était le slogan des grandes marques iconiques américaines de la tomate, Heinz et son ketchup, Campbell et ses soupes ; c’est le même message qui est aujourd’hui martelé en Afrique (et qui peine à prendre en Chine, avec le paradoxe que le poids lourd de la production de concentré est aussi le pays dont les habitants ne consomment quasiment pas de tomate industrielle).
Suivre l’histoire de la tomate, c’est apprendre que Heinz fut un pionnier de la production à la chaîne et de la mécanisation, bien avant les usines automobiles ; c’est suivre les mutations de nos habitudes alimentaires, le poids de l’industrie dans la disparition des petits producteurs locaux.

Cela pourrait sembler un épiphénomène, voire un drame nécessaire, lié à la globalisation, aux échanges internationaux, au libéralisme : mais le livre est glaçant quand il suit des Ghanéens ruinés par l’implantation d’usines chinoises dans leur pays, contraints de quitter leur pays pour gagner l’Europe et en particulier les Pouilles où ils travaillent dans des champs trop petits pour être mécanisés. 20 € pour 10 heures de travail par jour, des conditions sanitaires effroyables, la main mise de caporaux qui les réduisent en esclavage dansun camp sans électricité ou eau courante : « l’or rouge, c’est notre sang ». Le livre explicite les conséquences humaines de la production intensive de tomates, de la bataille sans merci que se livrent les trois poids lourds de la tomate industrielle (Chine, Italie, USA), les groupes et traders qui concentrent le marché : les champs du Xinjiang, avec des travailleurs exploités qu’il s’agisse de prisonniers ou de populations pauvres (hommes, femmes et enfants ramassant des sacs de tomates couvertes de pesticides pour un salaire de misère) ; les champs en Italie du Sud avec des populations de migrants esclavagisés, l’agromafia ; les fermetures d’usines en Amérique du Nord, depuis le rachat de Heinz par un multimilliardaire qui a fermé 1/4 des centres de production au nom de la rentabilité. L’enquête détaille les arrangements avec les douanes, avec les conditions sanitaires, avec le droit du travail comme avec les droits de l’homme ; des pratiques scandaleuses, documentées et volontairement ignorées par la grande distribution dont le seul mot d’ordre est de vendre plus et moins cher à des consommateurs auxquels on cache bien sûr tout des conditions dans lesquelles leurs sauces et leurs ketchups sont produits.

Il faut lire L’Empire de l’or rouge pour ne plus ignorer la face cachée du fruit rouge et ne plus être le dindon de la farce, ici sous forme de triple concentré. En gardant en mémoire que derrière ces produits manufacturés se cache une forme moderne d’esclavagisme. Et en ayant à l’esprit cette page du livre de Jean-Baptiste Malet :
« Au terme d’un processus de concentration, fait d’économies d’échelle, des méga-usines produisent aujourd’hui un type de marchandise, conditionné dans une multitude d’emballages. Mais c’est bien la même boîte contenant le même concentré qui sera consommée dans le monde entier. La variété de l’emballage maintien vivante l’illusion du choix. Tel est le capitalisme : en apparence, il porte la promesse de « diversité », de « concurrence », de « liberté » pour le consommateur, mais dans les faits, il ne sert que des intérêts particuliers.
Pendant combien de temps encore faudra-t-il accepter de consommer des produits opaques ? Puisque l’industrie est un pouvoir, pourquoi l’industrie ne serait-elle pas contrôlée par des contre-pouvoirs démocratiques ?
»

Jean-Baptiste Malet, L’Empire de l’or rouge. Enquête mondiale sur la tomate d’industrie, J’ai lu, octobre 2018, 352 p., 7 € 40 — Lire un extrait