Frères migrants de Patrick Chamoiseau paraît en poche, chez Points : l’occasion, pour Diacritik de republier le grand entretien de l’écrivain avec Jean-Philippe Cazier. Chamoiseau y évoque la mondialisation déshumanisante, le « Tout-Monde », la créolité, la littérature et un monde qui pourra se construire « non pas selon les modalités de la communauté, mais sur la base de solidarités multidimensionnelles, évolutives, et de fraternités imprévisibles et transversales ».

Critique et historienne du théâtre contemporain, Nancy Delhalle, qui fut spécialiste du théâtre engagé, se voit entraînée aujourd’hui par des metteurs en scène en vogue à prendre un virage à 180 degrés. Si, en 2004 à Avignon, le Berlinois Ostermeyer, prolongeait encore avec sa Nora d’Ibsen certain théâtre de répertoire et de service public tout en frayant la voie de la déconstruction, l’année suivante, Jan Fabre allait surgir : il était l’invité du Festival et, par sa seule présence, consommait la rupture avec un art dramatique « hérité ». Avec lui, c’en était fini sur scène des références idéologiques — celles des grands récits — comme c’en était fini d’un théâtre mimétique de l’univers social et de ses débats.

L’enquête menée par Jean-Baptiste Malet sur « l’histoire méconnue d’une marchandise universelle », la tomate d’industrie, est double : elle est celle publiée en 2017 chez Fayard, L’Empire de l’or rouge, celle d’un documentaire, avec Xavier Deleu, diffusé ce soir sur France 2 à 22 h 50.
Et l’un comme l’autre donnent à comprendre ce qui se cache derrière les appétissantes boîtes de sauces et autres ketchups de nos placards, en quoi la tomate est le concentré de nos systèmes économiques et sa couleur rouge celle du sang de centaines de milliers de travailleurs exploités, voire esclavagisés, de par le monde.

Le capitalisme est-il un cancer ? Telle est la question que pose abruptement le roman de Richard Powers, Gains. Publié en 1998 aux USA, en 2012 dans sa traduction française, désormais disponible en poche chez 10/18, il est toujours d’une actualité aiguë, mieux encore : les quelques quinze années écoulées entre sa parution originale et sa traduction ont rendu toujours plus pertinente cette fresque de l’Amérique entrepreneuriale.

 

 

On a tort de mettre en doute l’existence des fantômes. Nous devons ce scepticisme à deux causes convergentes : le scientisme positiviste hérité du XIXe siècle et l’empire intellectuel du capitalisme marchand. Au contraire des marchandises dont la seule réalité est une « valeur d’échange » et qui existent d’autant plus que leur commerce est plus intense, les fantômes qui nous visitent et dans l’intimité desquels nous vivons nos heures les plus vraies, vis-à-vis décisifs et sombres au miroir de notre sang, jouissent d’une pure « valeur de jouissance ». Il serait aussi fastidieux de prétendre les raconter que de raconter nos rêves ou de débagouler sur nos histoires d’amour. Leur existence est subjective : un fantôme est notre fantôme ; son image et sa voix existent, mais n’existent que pour nous. Si nous ne savons plus y croire, c’est que nous avons désappris à vivre à l’écart de tous. Marchands de notre propre vie, self-made men de nos dithyrambes, nous monnayons sur l’étal de tous les réseaux sociaux les preuves de notre existence. Nos solitudes, notre expérience, nos fantômes les plus impugnables : autant d’invendus promis au pilon. Notre plaisir est si pauvre qu’il faut à notre jouissance des salves d’applaudissements. Le dépeuplement des fantômes est une crise écologique comme l’extinction des espèces ou le naufrage des pôles. Ce qui n’est pas utilisable disparaît pour faire de la place ; ce qui est utilisable s’éteint par surexploitation. Il paraît qu’il y a cent ans, à la faveur d’une hécatombe, nous autres, civilisations, apprenions brusquement que nous étions mortelles. Nous apprenons aujourd’hui que la nature est mortelle et que nous lui survivrons. Pas besoin de guerre nucléaire ni d’apocalypse à effets spéciaux. Notre quotidien va suffire à cette élimination. La disparition des fantômes, du corail et des papillons est en train de nous l’apprendre. La terre est en rupture de stock.

Frères migrants de Patrick Chamoiseau vient de paraître au Seuil : l’occasion, pour Diacritik d’un grand entretien avec l’écrivain qui évoque la mondialisation déshumanisante, le « Tout-Monde », Édouard Glissant, la créolité, la littérature et un monde qui pourra se construire « non pas selon les modalités de la communauté, mais sur la base de solidarités multidimensionnelles, évolutives, et de fraternités imprévisibles et transversales ».

Après ses remarquables essais, La Vie sensible et Le Bien dans les choses, Emanuele Coccia revient cette année avec La Vie des plantes, puissante et novatrice réflexion métaphysique sur les plantes et les végétaux. Trop souvent négligées même par la biologie, les plantes doivent être considérées comme des objets privilégiés de la pensée, capables d’ouvrir à une philosophie du monde conçu comme mélange, en rénovant profondément les approches écologiques, ontologiques et politiques.
Diacritik a rencontré Emanuele Coccia le temps d’un grand entretien pour évoquer avec lui ce nouvel essai qui s’offre comme l’un des plus importants parus ces dernières années.