Parlement des écrivaines francophones : la parole à Evelyne Trouillot

Du 26 au 28 septembre dernier se tenait à Orléans le premier Parlement des écrivaines francophones, à l’initiative de l’écrivaine tunisienne Fawzia Zouari. L’événement a rassemblé une centaine d’écrivaines venues du monde entier. Entretien avec Evelyne Trouillot, dont nous publions le texte intégral de son intervention lors de la plénière.

Source Wikipedia – Lionel Allorge

Evelyne Trouillot, vous avez été invitée à la première session du Parlement des écrivaines francophones, les 26-27-28 septembre 2018 à Orléans. Pouvez-vous nous préciser ce que recouvre cette appellation « écrivaines francophones » ? Quels pays étaient représentés ?

Pour le formuler de manière simple et claire, il s’agissait de femmes qui écrivent en français mais ne sont pas françaises de nationalité ou d’origine. Je ne peux pas vous dire avec précision combien de pays étaient représentés. Il y avait des auteures d’un grand nombre de pays venant de plusieurs régions : l’Afrique, le Maghreb, l’Amérique du Nord, etc. A noter que les écrivaines venant des Antilles et de la Guyane, quoique de nationalité française, étaient présentes. C’était une atmosphère assez particulière, riche de diversités, où justement l’un des points communs  était la langue française que nous utilisons toutes comme langue de création, en dehors de la France.

Parmi les écrivaines présentes, quelles personnalités vous ont marquée ?

Ce  fut un vrai régal d’écouter la grande Aminata Sow Fall et de pouvoir la saluer avec tout le respect qu’elle mérite. Tout le combat mené et à mener pour plus d’égalité et de respect dans nos sociétés respectives se nourrit de ce que celles qui ont précédé ont lancé avec courage et souvent sans fanfare. Après tout, il n’y avait pas encore les réseaux sociaux pour magnifier tout acte et le transformer en étendard.

Par ailleurs, j’ai eu le bonheur de revoir des femmes écrivains que j’avais eu le plaisir de rencontrer et dont j’apprécie le travail. D’autres, je ne les connaissais que par leurs livres, et de pouvoir les voir et les écouter fut une belle opportunité. En outre, j’ai eu aussi le plaisir de nouer des relations avec d’autres écrivaines dont je n’avais jamais entendu parler avant le Parlement. Cela m’a confirmé le triste fait que nous ne sommes pas au courant des avancées de la littérature dans les autres pays francophones. Nous touchons aussi ici à l’influence de la France et son pouvoir d’édition et de diffusion de nos œuvres. Les écrivaines qui ne sont pas publiées en France sont moins connues dans le monde francophone. Ou alors, si elles sont publiées en France et que la critique française n’en parle pas, elles sont largement ignorées même lorsque la critique locale ou même régionale reconnait la qualité et l’importance de leur travail.

L’initiative de ce parlement semble avoir été prise par Fawzia Zouari, soutenue par Leïla Slimani ? Comment cela s’est-il traduit lors du rassemblement ?

La première lettre que j’ai reçue au sujet du projet de Parlement des écrivaines francophones provenait en effet de l’écrivaine Fawzia Zouari qui a fait état du soutien de Leila Slimani. Elles ont toutes deux pris la parole au cours de la première séance et ont porté cette initiative qui bénéficie du soutien de l’OIF et de la ville d’Orléans qui a d’ailleurs reçu les 66 écrivaines.

Vous-même, venant d’Haïti, vous avez été conviée à une intervention dès le premier jour, conjointement avec Nafissatou Dia du Sénégal dont le thème était : « Ecrire en français ». Que pouvez-vous nous dire de cette intervention ?

Pour moi, il était important de souligner la nécessité de se débarrasser du besoin de reconnaissance provenant de la France. Ce besoin dicte plusieurs de nos actes et nous divise parfois. Ensemble, nous avons une force de création, immense dans sa diversité. Il faut solidifier nos alliances, nous organiser en réseau pour aider à faciliter la création chez les filles et les femmes de nos pays respectifs et à la diffuser. Un autre point important pour moi était de rappeler que tout comme on doit plutôt parler de « francophonies » au pluriel, il faut parler des femmes au pluriel. Il ne faut pas  ignorer ou minimiser les disparités, différences et inégalités qui font que le combat des femmes peut prendre diverses trajectoires et passer par des étapes spécifiques. Ainsi, j’ai donné en exemple mon pays Haïti, où l’écart immense entre une femme ouvrière, faisant partie de la majorité, et une femme de la classe bourgeoise (petite minorité) les fait évoluer dans deux mondes opposés. Le même constat est valable pour une femme qui habite la campagne malgache et une autre qui réside dans une ville suisse. Evidemment, le sexisme ne s’embarrasse pas de telles barrières mais si nous voulons dépasser le stade commode des envolées abstraites, il faut appréhender les réalités spécifiques auxquelles font face les femmes.

Qu’avez-vous retenu de notable des autres interventions en plénière ?

D’abord, justement la diversité des réalités auxquelles les intervenantes faisaient référence. Il y avait certes des situations similaires mais parfois la différence des expériences surgissait –pour moi du moins qui suis d’un pays en grandes difficultés économiques – dans des détails qui pouvaient passer pour des banalités : l’absence ou la pénurie d’électricité (pas seulement lors des grands orages mais quotidiennement), l’accès à la technologie par exemple, ou le manque d’espace vital. En outre, nous étions plus de soixante et ce n’était pas chose aisée de canaliser la parole. Certaines réalités de par les tragédies qui les entourent suscitaient beaucoup plus d’émotion. Souvent, le besoin d’expression tout à fait justifié par ailleurs de certaines consœurs les amenait à monopoliser un peu la parole. Au fait, il aurait fallu une présentation préalable de chaque écrivaine, et sans doute un peu plus d’encadrement dans la modération.

Il y a eu ensuite un travail en commissions…

Je crois que ce fut la partie le plus enrichissante de ces trois journées de travail. J’ai participé à deux commissions, celle sur l’éducation et celle sur le corps de la femme en situations de conflits. Pour la première en particulier, les discussions furent riches et animées. Comme par hasard (!) il y avait un grand nombre d’enseignantes, de professeures et de personnes impliquées d’une manière ou d’une autre dans l’éducation. Les expériences traversèrent les frontières de l’Algérie, d’Haïti, du Sénégal, du Maroc, du Madagascar, de la Tunisie, de la Belgique, de la Guyane, du Cameroun, ou de l’Inde pour ne citer que quelques uns des pays représentés dans cette commission. Cependant, plusieurs des obstacles à l’éducation des enfants et en particulier des filles se sont révélés les mêmes pour plusieurs de ces pays qui vivent pour des raisons différentes, des moments difficiles. La distance entre l’école et la maison, le taux élevé d’échecs ou de décrochage surtout chez les filles, le manque d’enseignants qualifiés sont autant de difficultés mentionnées par les participantes. Ceci nous a permis de réfléchir ensemble aux solutions possibles même lorsqu’elles variaient un peu selon les situations. Presque partout, l’école était censée être obligatoire et gratuite. Malgré cette déclaration de principe  tout à fait louable, un grand nombre d’enfants ne pouvaient pas y aller ou y allaient dans des conditions inacceptables, confirmant ainsi le fait qu’il fallait systématiquement tenir compte des réalités sociales, économiques et politiques dans notre appréhension du problème et dans la recherche de solutions.

La deuxième commission à laquelle j’ai participé a traité du corps de la femme en situation de conflits. Le terme conflits lui même a provoqué une petite controverse, de quels conflits parlait-on ? Les conflits de guerre, certes mais aussi les troubles sociaux où la femme devient aisément la cible de toutes sortes de violence. Violence verbale de plus en plus généralisée et banalisée comme cela se fait dans mon pays. Une situation qui demande un combat permanent à tous les niveaux ; légal, culturel, civique; un combat qui doit entrer systématiquement dans la famille et à l’école.

Les solutions en général ne furent pas toujours faciles à trouver dans les commissions même si de belles résolutions en ont surgi. Certaines propositions demandaient l’implication de l’Etat ou d’autres instances de pouvoir et des financements dont ne dispose pas le Parlement. C’est sans doute un défi pour toute association civile qui veut travailler à changer une situation donnée sans toujours pouvoir  compter sur la collaboration de l’Etat. Il s’agit, et ce n’est pas chose aisée, de sortir aussi des sentiers battus pour trouver des actions réalisables et efficaces, à court, moyen et à long terme.

Le manifeste publié dans la presse a été signé par une soixantaine d’écrivaines. Je n’ai pas trouvé votre nom. Est-ce un oubli ? Que pouvez-vous dire de ce manifeste et de l’avenir de ce Parlement ?

Non, ce n’est pas un oubli. J’ai refusé de signer le manifeste d’abord pour une question de principe car le texte nous a été lu juste avant d’être envoyé à la presse, deux heures avant la fermeture du Parlement. Je pensais et continue de croire que nous aurions du avoir le temps de le lire, de l’amender pour l’approuver avec sérénité. Après tout, l’une des finalités de ce Parlement est justement de donner la voix aux femmes. J’apprécie énormément le travail réalisé au cours des commissions. Mon refus de signer ne vient pas d’un désir de créer dissension ou discorde. En plus de la question de principe, que je trouve importante dans un  monde où tout se fait dans l’immédiateté, comme si la précipitation signifiait efficacité ou justesse, signer m’aurait amenée à nier mes prises de position sur certaines questions. En effet, certains libellés du manifeste m’ont paru porteurs d’idées qui ne correspondaient pas à mes positions sur la lutte des femmes pour une égalité véritable. J’ai questionné par exemple la volonté d’angéliser les femmes. Selon moi, cette tendance constitue une dérive réductrice qui ne considère pas la femme comme un agent économique et social la reléguant à un statut de citoyenne de deuxième ordre. Etre humain à part entière, la femme est capable de toutes les faiblesses et de toutes les grandeurs liées à la condition humaine. Les exemples de femmes tortionnaires sous le régime dictatorial des Duvalier ou autres régimes répressifs dans l’histoire du monde existent aussi bien que ceux de femmes résistantes qui ont payé de leur vie leurs convictions. Dans des situations plus courantes, certaines femmes cheffes d’entreprises exploitent hommes et femmes, des femmes politiciennes manipulent leurs concitoyens, et travaillent contre les intérêts de la population. Voir en la femme un être angélique ou essentiellement pacifiste, c’est en fin de compte minimiser son rôle de résistante et de combattante, sa capacité de choisir et ses combats et ses formes de combat.

En outre, le manifeste tel qu’il nous a été lu, est dénué de toute référence au social. Je viens d’un pays qui fait face à des difficultés économiques énormes, à des catastrophes naturelles meurtrières, un pays qui a longtemps souffert d’ostracisme, qui est systématiquement présenté au monde comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère comme si c’était son unique caractéristique.  Un pays où un peuple se bat pour survivre et conserver sa dignité.  Je ne peux pas l’oublier quand j’écris, d’ailleurs je l’ai dit dans mon intervention. Vivre en Haïti me force à être plus consciente des inégalités autour de moi, et des différences dans le monde, entre les peuples. Différences qui se manifestent dans les grandes et petites choses Différences qui impactent les actions, influencent les choix, affectent les conditions de création. Pourtant, nous avons tendance dans ce monde actuel où les sensibilités semblent de plus en plus conditionnées et canalisées, à nous aligner sur un modèle présenté comme exemple à suivre. Modèle économique, modèle religieux, culturel et autre. Les écarts économiques entre les individus, ou entre les peuples, sont banalisés. D’ailleurs, nous nous habituons à l’injustice et aux inégalités. Il est plus facile de s’indigner contre les guerres car nous les pensons loin de nous, mais questionner ou même mentionner les inégalités économiques fait peur. Selon moi, l’un des objectifs de ce Parlement pourrait être de proposer une lecture du social basée sur les diverses expériences des femmes issues de milieux et de régions variés. Travailler à une meilleure appréhension des enjeux de la francophonie institutionnalisée, de la place du français dans nos pays et de sa cohabitation avec les langues locales. Œuvrer à une sensibilisation aux différentes réalités et conditions de création, à une  prise de conscience du rôle de l’histoire dans la géopolitique actuelle et dans les relations entre les peuples. Non pas dans une démarche victimaire ou moralisatrice, mais dans le but de travailler à promouvoir un accès plus juste aux échanges culturels, et permettre à la créativité des filles et des femmes de s’épanouir librement dans la dignité et le respect des droits les plus basiques de l’être humain.  Pour arriver à des relations basées sur le respect véritable né de la compréhension réelle entre citoyens et citoyennes du monde.

Le texte d’Evelyne Trouillot :

Ecrire en français pour des francophonies solidaires et agissantes

« Il m’est quasi impossible de parler du fait d’Ecrire en français sans ajouter Ecrire en Français en Haïti. C’est de ce lieu que j’écris et en parlant de lieu je fais référence non seulement à cette petite part d’île située dans la mer des Caraïbes où je suis née et où je vis, mais à tout un ensemble de pratiques sociales et culturelles, d’éléments historiques et intemporels de toutes sortes, de relations humaines, de patrimoine culturel et de réalités spécifiques, tout ce qui a nourri et continue de nourrir mon imaginaire, c’est à partir de ce lieu que je vois et arpente le monde. Mon point de départ, d’envol et d’ancrage.

Ecrire en français me renvoie aussi automatiquement à notre histoire, à l’histoire de la colonisation par laquelle cette langue s’est imposée dans plusieurs lieux.

Car parler de la « francophonie », ou plutôt des francophonies, c’est parler des populations nées de la colonisation. C’est parler des individus qui parlent français en dehors de l’hexagone, c’est parler de nos langues, de nos réalités, de nos histoires de luttes, de victoires, d’échecs et de construction permanente avec cette langue qui nous est venue par des trajets similaires ou différents. Qu’importe! L’essentiel c’est qu’elle nous appartient et que nous avons appris à l’entortiller dans nos vécus, à la manipuler et à la transformer pour qu’elle réponde à nos besoins et à nos rêves. En écrivant en français, je rejoins d’autres femmes et hommes qui, comme moi, se sont appropriés cette langue, l’ont déshabillée et l’ont chevauchée. Ecrire en langue française peut être un choix historiquement incontournable pour plusieurs, ou motivés par des raisons individuelles et affectives pour d’autres. Parler de « francophonie » pour moi, c’est donc aussi évoquer ma langue maternelle, le créole qui vit, a grandi et s’est développé en langue littéraire riche et incontournable. C’est dire les rencontres quotidiennes entre le créole et le français, les coups bas, les clins d’œil, les conflits, les piques et les dérobades.

J’écris en français et en créole, et j’insiste sur le fait que la majorité des écrivains haïtiens écrivent aujourd’hui dans les deux langues. Je pense que c’est symptomatique des tendances actuelles de la littérature haïtienne, particulièrement la poésie. Ceci dit, la langue française en Haïti reste encore vivante, trébuchante certes et carrément absente dans plusieurs lieux de vie mais vivante ; elle charrie les préjugés et les complexes dont souffre la plupart des sociétés postcoloniales, elle symbolise encore un statut social élevé. Même si la majorité de la population la regarde de très loin et même si elle doit aujourd’hui partager avec l’anglais ou plutôt l’américain certains de ses privilèges, elle demeure liée à l’histoire du pays.

Lorsque je pense à mon travail d’écriture, je ne me considère pas comme une écrivaine « francophone » mais comme une femme haïtienne qui écrit en français et en créole. Le concept de « francophonie », je l’appréhende comme l’habitant natif natal qui voit des images touristiques ou catastrophiques de son pays défiler à la télé, des images qui reflètent une certaine réalité mais disent rarement l’essentiel, et proviennent d’un  autre lieu qui se voudrait la voix autorisée. La « francophonie »  telle qu’elle est conçue est un concept réducteur qui fait dès le départ, la distinction entre les auteurs qui sont Français et ceux qui ne le sont pas ou qui ne sont pas perçus comme tels. La nuance est importante dans la mesure où les auteurs des territoires français d’outre-mer donc de citoyenneté française ne sont pas vraiment perçus comme tels ni par les éditeurs ni par les lecteurs, ni par les critiques. La langue française est le dénominateur commun dans une instance mais pas dans l’autre. Marocain, Béninois, Haïtien et Québécois se retrouvent sous le même label « francophone » dont est exclu l’écrivain français qui lui aussi de son coté souffre de la centralisation des pratiques éditoriales dans son propre pays.

Je suis ici parce que je pense que c’est productif de travailler pour un meilleur regroupement de nos « francophonies », pour une solidarité réelle et agissante entre nous, pour la création d’associations dynamiques, libérées du besoin de reconnaissances externes.

S’il faut parler de la « francophonie » c’est pour d’abord la redéfinir, c’est plutôt  parler de nos francophonies diverses et complexes, c’est chercher comment explorer et partager nos expériences, comment s’organiser et renforcer nos institutions éditoriales, critiques et littéraires. Renforcer les prix nationaux et régionaux,  établir et valoriser les éditions locales, enrichir les festivals rassemblant les écrivaines et écrivains utilisant la langue française comme moyen d’expression. Se rassembler pour discuter et en parler, ce sont de tels moments qui nourrissent  aussi notre travail et nous rappellent que la langue française est nôtre car nous avons payé cher le droit de l’utiliser et ce faisant nous l’enrichissons et la fortifions de nos diverses réalités.

Nous sommes ici à réfléchir autour d’un projet de Parlement d’écrivaines qui écrivent en français à partir de lieux variés. Spécificités particulières. Femmes multiples.  Je dis bien femmes au pluriel car pour moi il est  difficile de contenir les femmes dans un même lieu en dehors de contextes sociaux, historiques et économiques. Tout comme il est difficile de considérer la langue française en dehors des utilisations qui en sont faites. Puis-je dire que la femme haïtienne existe comme une référence unique, quand on considère les écarts sociaux souvent irréconciliables entre une paysanne qui vit dans la petite localité de Belle Fontaine, à quelques kilomètres de la capitale, et une femme d’une grande famille bourgeoise dont les revenus mensuels pourraient nourrir pendant un an une famille de cinq personnes d’un quartier populaire de Port-au-Prince ? En explorant les différentes réalités avec les spécificités liées au genre que vivent les femmes, nous pouvons dévoiler ce qui est souvent passé sous silence. En explorant ces interstices, je retrouve les relations humaines, les rapports sociaux, les relations sexuelles et amoureuses, les dynamiques familiales, les parcours individuels, donc la vie dans toute sa complexité.

Lorsque certains lecteurs, certains critiques me demandent pourquoi les femmes sont au cœur de mes livres, je réponds qu’il s’agit tout de même de 50% de la population mondiale et que nul ne pense à demander à un écrivain pourquoi les hommes sont au cœur de son œuvre. Donner la parole aux femmes écrivains et pousser cette parole pour qu’elle revête l’importance à laquelle elle a droit, voilà ce qui est fondamental. Non pas dans un désir d’angéliser les femmes, je pense que ce serait une dérive tout aussi réductrice que celle de les rassembler sous n’importe quel prétexte, mais plutôt pour mettre en exergue le rôle des femmes dans l’avancement de la pensée créatrice, le travail des femmes dans l’écriture. Aussi le fait que les femmes soient souvent victimes, avec les enfants, des conflits, des situations de précarité extrême qui débouchent sur la violence et les abus de toutes sortes me pousse à vouloir leur donner la parole dans mes textes. Donner vie à des personnages féminins qui vivent des situations ordinaires ou extrêmes simplement parce que je pense qu’il y a beaucoup de choses à dire qui ne sont pas toujours dites…

L’écrivaine et poète américaine Audre Lorde que j’admire beaucoup non seulement pour sa poésie mais aussi pour la pertinence de ses réflexions sur les relations entre les groupes sociaux ou entre les peuples, a dénoncé la perte d’énergie qui survient lorsqu’on s’attend à ce que les populations opprimées soient constamment en train de prouver leur humanité alors que les oppresseurs maintiennent leur position en ignorant leurs responsabilités face à leurs propres actions. Selon Lorde, « cette énergie vouée à la défense et à la justification permanente aux yeux des autres pourrait être mieux utilisée  à nous redéfinir nous-mêmes, et à élaborer des scenarios réalistes pour changer le présent et construire le futur ». (Audre Lorde, Sister outsider Essays and speeches). Si j’applique cet argument à la question de la francophonie, je dirai qu’il est plus que temps pour nous d’oublier la France en tant que référence culturelle et de nous pencher sur ce que nous sommes nous, sur ce que nous avons fait de beau et de grand de cette langue et sur ce que nous pouvons continuer de faire ensemble.

Je reviens à Audrey Lorde et à une autre de ses célèbres phrases : « Caring for myself is not self-indulgence, it is self-preservation, and that is an act of political warfare. »[ » Prendre soin de moi n’est pas de l’auto complaisance, c’est de l’auto-préservation, et c’est un acte de guerre politique. »]

Prendre soin de nous, c’est prendre pleine possession de notre imaginaire, de nos vécus, de nos réalités, c’est  réfléchir ensemble à la situation des femmes qui écrivent, faire entendre nos voix de femmes écrivaines ayant en commun une langue qui nous est venue dans des conditions historiques parfois similaires. C’est faire entendre une parole multiple, différente, d’autant plus essentielle que les imaginaires et sensibilités deviennent de plus en plus semblables, tributaires des échos des voix dominantes qui se ferment aux autres. Les réactions les plus communes face aux actualités internationales traduisent ce que j’appelle le conditionnement des sensibilités, un conditionnement qui s’installe comme un mode de fonctionnement généralisé. Cette attitude détermine nos réactions face aux catastrophes, aux tragédies, aux grands événements comme aux petits en fonction de la position géographique, de l’importance du lieu sur la carte géopolitique du monde. De quel coté de l’histoire se trouve-t-on ? Pensons aux familles de réfugiés en détresse qui meurent en mer, aux milliers d’enfants victimes d’attentats en Syrie, en Irak, aux déplacés qui doivent quitter les zones de guerre dans des conditions inimaginables et au traitement médiatique qu’ils reçoivent.  Les réactions face aux œuvres littéraires, qui sont parfois lues à travers un prisme qui n’a pas grand chose à voir avec la littérature, traduisent aussi ce déséquilibre et renvoient à des attitudes reflétant les perceptions les plus courantes. Certains lecteurs et critiques s’attendant à ce que nous traitions toutes de certains thèmes, se permettent même de juger nos textes en fonction de leur vision de nos réalités, voulant réduire notre travail d’écriture à un reflet de leur perception stéréotypée. 

Notre parole peut faire entendre autrement nos voix. Au-delà des clichés. Voix porteuses d’imaginaires variés, de réalités différentes, de langues au pluriel, riches et novatrices. Je suis venue ici pour des échanges autour de nos expériences en tant que femmes qui écrivent dans la langue française que dans beaucoup d’instances nous partageons avec une ou d’autres langues. Pour écouter et partager, pour des conversations qui pourront nous enrichir dans notre travail d’écriture, dans nos réflexions sur ce travail, nos rapports avec tous ceux et celles qui écrivent et dans nos pratiques citoyennes pour un monde plus humain.

Dans un monde où les écarts sont de plus en plus immenses entre les régions et entre les pays, où les mouvements migratoires et les conflits frontaliers s’accélèrent, dans un monde où les réflexes nationalistes dominent de plus en plus, dans un tel monde, il nous faut des espaces de rencontres solides, solides justement parce que non figés et ouverts aux sensibilités de toutes sortes.  Il nous faut des espaces de création libres de toutes contraintes, capables de libérer nos sensibilités pour accepter l’humanité dans sa diversité. Ecrire en français pour redéfinir à chaque fois sa langue dans un acte de création qui à la fois questionne et  enrichit, bouleverse et illumine. »