Manon Garcia : « On ne nait pas soumise, on le devient »

Manon Garcia (Flammarion)

Jeune professeur de philo à l’Université de Chicago et par ailleurs française, Manon Garcia nous donne un livre magnifique et surprenant. Magnifique parce qu’il nous rend proche un problème peu identifié jusqu’ici comme philosophique, à savoir le destin des femmes comme soumises. Surprenant parce qu’il ose une relecture hardie du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Et cela en changeant un seul mot dans une formule fameuse.

Là où Beauvoir écrivait : « On ne naît pas femme, on le devient », Manon Garcia actualise résolument en « On ne naît pas soumise, on le devient », — comme indiqué en titre.
Ce qui se résume en cette équivalence violente : FEMME = SOUMISE, qui change bien des choses.
Et c’est donc à un examen stimulant et engagé de l’ouvrage génial de 1949 que nous convie Garcia, en se situant à distance pour son compte aussi bien du constructivisme des féministes US comme Butler ou MacKinnon que de la nostalgie si française de certaine galanterie.

On aimera tout au long de son essai la manière elle-même séduisante avec laquelle Garcia se promène dans son sujet alors même qu’elle n’en sous-estime pas la brûlante actualité. Et l’on aura à l’esprit tout ce que révèlent jour après jour désormais les affaires de harcèlement et de viol. Cependant Garcia, sans craindre de prendre parti, s’en tient à une perspective strictement philosophique dont elle souligne la difficulté, s’agissant de la soumission telle qu’elle concerne toutes les femmes en bloc. C’est que cette soumission-là est une expérience si quotidienne qu’elle se dérobe à l’analyse : « En tant qu’elle nécessite un renversement de la perspective sur le pouvoir, elle semble impossible puisque, d’un côté, elle ne peut être faite que par les opprimée.s et, de l’autre côté, elle est hors de leur portée, puisque l’oppression consiste précisément à les empêcher de parler de leurs expériences et de les analyser » (p. 114). Et l’auteure de rappeler combien Beauvoir, dont Pléiade vient de rééditer les volumes de Mémoires, eut à mobiliser de courage et de force pour rassembler en elle tout ce qui pouvait résister à la soumission dont elle-même faisait l’expérience en dépit de ses atouts personnels. Professeure, auteure, intellectuelle remarquée, Simone de Beauvoir admit d’emblée qu’elle était elle-même une soumise, toute dévouée à Sartre et s’inspirant de lui.

Il n’empêche. La grande Simone va accomplir cet acte fou de liberté qui fut de se mettre en scène à la première personne et d’inviter maintes autres femmes de conditions diverses à témoigner et à se dire. À SE SITUER plus encore, ce qui fut bien pour elle(s) la démarche existentialiste de base. Car il ne pouvait plus s’agir des femmes telles que les hommes les disent mais telles qu’elle se disent elles-mêmes selon ce que Garcia nomme une procédure ascendante — du bas vers le haut — et de se découvrir ainsi solidaires parce que pareillement enfermées dans le patriarcat et la domination masculine. Mais soumises à quoi ? Avant tout aux tâches du quotidien, du ménage et de la famille. Et à ce qui est en ces tâches renvoie à la répétition et à la médiocrité : les repas, l’entretien du linge, l’entretien de la maison. Manon Garcia parle avec tact et tendresse de ce dévouement à l’autrui familial, qui a ses beautés, voire ses plaisirs, mais n’en est pas moins une terrible dépendance. À partir de quoi et quelles que soient les besognes accomplies, la femme va se retrouver dans la position de l’Autre absolu face à l’homme, car il n’est pas cette fois l’issue hégélienne en forme de révolte de classe, donc, en un sens, pas d’échappatoire. À propos de quoi l’auteure à ces mots terribles : « Le travail ménager n’a aucune des vertus du travail décrit par Hegel ; simple lutte contre la négativité de la saleté, du désordre, de la destruction, il ne permet pas à la femme de prendre conscience d’elle-même » (p. 151).

C’est qu’à la différence des prolétaires, les femmes, dispersées comme elles sont, ne sauraient former une classe aux fins de se défendre et de sortir des relations interindividuelles qui les lient aux hommes. Et c’est là que la femme s’objective à travers son corps et sa chair comme étant l’Autre d’un sujet libre. Partant de quoi, la femme se fige à jamais en un destin, voulant que son corps biologique se fasse avant tout corps social, voué tout ensemble à la satisfaction des désirs masculins et à la reproduction de l’espèce.

La fin de l’ouvrage est passionnante. C’est que l’héritière enthousiaste de Beauvoir s’interroge à bon droit sur la manière dont peut se réduire et se combattre l’abdication des femmes. Et là entrent en ligne de compte les situations individuelles. Pour chaque femme, il peut y aller d’un calcul bien normal du rapport entre coûts et bénéfices. Il est des délices — et des excuses — à profiter d’une situation sociale enviable. Il s’agit alors d’un consentement à la soumission dans lequel la liberté au meilleur sens n’est pas totalement sacrifiée. Néanmoins cette dernière reste à conquérir et, pour beaucoup, cela ne peut se faire qu’au gré d’une négociation difficile et si possible sans mauvaise foi avec elles-mêmes, avec la situation qu’elles vivent, avec la présence participante des hommes également.

L’auteure termine en rompant une lance en faveur du consentement dans le domaine sexuel et en particulier de ce consentement affirmatif qui est devenu la règle dans beaucoup d’universités américaines, « à savoir l’idée que seul un consentement exprimé et enthousiaste peut valoir » (p. 241). Là comme ailleurs en son beau livre, Manon Garcia nous gagne à ce que l’on aimerait appeler la cause beauvoirienne et toute phénoménologique de l’émancipation des femmes.

Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Flammarion, “Climats”, octobre 2018, 272 p., 19 € — Lire un extrait