Savoir lire : un droit de réponse

Fixxion, Appel à contribution n° 19

Alexandre Gefen, Oana Panaïté, Cornelia Ruhe et le comité de la Revue critique de fixxion française contemporaine manifestent leur stupéfaction devant les allégations contenues dans la tribune de M. Johan Faerber, intitulée « Contre la Zemmourisation de la critique littéraire » et parue sur Diacritik le lundi 15 octobre.

Aussi ridicule soit-elle, cette tribune impose un droit de réponse. Les accusations à l’égard d’universitaires dont tout le travail est de promouvoir la littérature contemporaine dans sa diversité culturelle et sa contribution au jeu démocratique (voir le numéro 6 de la revue, « Fiction et démocratie » dirigé par Émilie Brière et Alexandre Gefen), sont en effet de nature très grave et manifestent un détournement de sens qui ne saurait rester sans réaction.

Voici l’appel en question : Fictions « françaises »

À l’heure de la littérature-monde et de sa géographie étendue, le roman de langue française n’a cessé ces dernières décennies de penser l’identité française, que ce soit celle du territoire ou de ses périphéries. Dans les écritures de terrain comme dans les enquêtes mémorielles, dans les récits de filiation comme dans ceux de métissage, le territoire français, l’histoire nationale, les passions françaises, ont fait retour en fiction. En traversant l’histoire du XXe siècle, de la guerre de 14 à la décolonisation, en parcourant la « France profonde », en s’installant dans les terrains vagues industriels et dans les banlieues, nombre d’écrivains ont tenté de formuler un nouveau regard sur l’identité française. La fiction littéraire renoue ainsi avec la question politique, entre reconstruction nostalgique, déconstruction critique et utopie. Pierre Bergounioux et Alexis Jenni, Aurélien Bellanger et Pascal Quignard, Anne-Marie Garat et Hédi Kaddour, Renaud Camus et Marie NDiaye, Tierno Monénembo et Léonora Miano, Boualem Sansal et Abdourahman Waberi, sans oublier Richard Millet et Michel Houellebecq, ont éprouvé le besoin, à l’heure où l’Union européenne, le multiculturalisme et les flux migratoires sont au centre du débat, de penser à nouveaux frais une identité traditionnellement conçue comme nationale et les différentes formes d’appartenance à une langue et à un territoire. Cette identité n’est pas saisie seulement depuis le centre « franco-français » ; elle est aussi projetée, parfois imaginée, depuis ses voisinages francophones à l’échelle du monde. Loin de n’être que l’appui d’un grand récit, ou de se complaire à nourrir une culpabilité collective, la fiction est ainsi devenue l’espace même où ces interrogations se formulent, le lieu où s’élabore ou se conteste une conscience commune de la « francité ».

Possédant trop d’estime pour M. Faerber pour lui imposer une explication de texte prenant en compte les modalités d’énonciation du discours, nous nous contenterons de rappeler que l’appel à contribution publiée par la Revue critique de fixxion française contemporaine se propose d’examiner les représentations contemporaines de la France dans la fiction et non de promouvoir quelque nationalisme que ce soit.

Comme en témoignent d’emblée les guillemets mis à « française » dans le titre de l’appel, l’objet de l’appel à contribution est d’analyser une question et non de se faire le défenseur d’une doctrine.

Mention ne valant pas adhésion, les notions problématiques de « francité » ou de « France profonde » ont ainsi vocation à être ressaisies par l’histoire des idées pour être comprises. Loin d’être des entités réelles, ces notions sont des constructions historiques qui méritent d’être interrogées en évitant cette forme de censure a priori qui aurait interdit à Barthes d’étudier ses Mythologies

Le concept d’« identité française » dénoncé par M. Faerber est quant à lui une expression à valeur générale méritant être utilisée en dehors de ses récupérations politiques — faute de quoi, il serait nécessaire d’évacuer des sciences humaines et sociales une partie considérable de leur vocabulaire critique pour les soumettre à une étrange censure consacrant la sinistre victoire d’idéologies auxquelles nous nous opposons communément.

Le hiatus entre la virulence des mots de la tribune et la faiblesse de l’argumentation de M. Faerber réduite à l’affirmation selon laquelle on n’aurait pas le droit de d’analyser la construction/déconstruction de « l’identité française » par la littérature, car ce serait un discours d’extrême droite, est frappant. En évoquant des auteurs situés aux antipodes les uns des autres et en invitant à analyser les contestations de l’idée de littérature nationale, l’appel ne laisse pourtant aucun doute sur son ambition d’analyse critique. Le projet vise à cibler un phénomène, pour le soumettre au débat.

Quoi qu’il en soit, s’il fallait donc un seul exemple de la pertinence d’une réflexion sur le devenir des autoreprésentations nationales dans le champ littéraire et critique, la réaction de M. Faerber prouverait à elle seule l’intérêt de notre question de recherche.

Seule une exceptionnelle mauvaise foi autorise donc M. Faerber à lire notre texte pour ce qu’il n’est pas. Nous restons effarés devant une telle manipulation et sa violence ad hominem. Quelles que soient les raisons de M. Faerber, nous demandons réparation par la publication de ce droit de réponse à la Une de Diacritik.

Alexandre Gefen, Directeur de recherche au CNRS, Oana Panaïté, Professeur à l’université d’Indiana à Bloomington, Cornelia Ruhe, Professeur à l’université de Mannheim et, pour le comité de la Revue critique de fixxion française contemporaine, Dominique Combe, Michel Murat, Dominique Rabaté, Pierre Schoentjes, Dominique Viart.