« Je voulais montrer des vies réelles » : entretien croisé Chinelo Okparanta/Carine Chichereau (Sous les branches de l’udala)

Chinelo Okparanta et Carine Chichereau © Christine Marcandier

Chinelo Okparanta, née en 1981 au Nigeria, vivant aux USA depuis l’âge de dix ans, était jusqu’ici connue pour ses nouvelles (Le Bonheur comme l’eau, Zoé, 2014). Les éditions Belfond publient en cette rentrée son premier roman, Sous les branches de l’udala, dans une traduction française de Carine Chichereau. L’occasion pour Diacritik de profiter de la venue de Chinelo Okparanta à Paris pour croiser, dans un grand entretien, les voix de la romancière et de sa traductrice.

Sous les branches de l’udala commence dans un entre-deux : « Notre maison d’Ojoto s’élevait à mi-chemin entre Old Oba-Nnewi Road et New Oba-Nnenwi Road, dans cette zone vague que délimitent l’église du village et l’école primaire, là où s’arrête Mmiri Road pour mieux repartir ensuite ». Ce lieu est comme la frontière entre l’ancien et le nouveau, entre fins et recommencements, un espace transitoire, celui dans lequel une enfant, Ijeoma, va grandir. Le Nigeria est, comme elle, dans un moment de violentes transformations. C’est la guerre du Biafra qui éclate, les conflits interethniques qui s’intensifient, une période marquée par des tensions et des violences sans fin. « En 1968 (…), tout commençait déjà à changer ».

La guerre plonge brutalement Ijeoma dans la maturité. Le père va mourir, plongeant la mère dans le désespoir : « Maman ne semblait plus concernée par le quotidien. Comme si l’existence ne l’intéressait plus. Peut-être, à ce stade du deuil, ne voyait-elle pas comment elle pourrait continuer à vivre sans papa. Je n’avais pas le choix, il fallait que je prenne la relève ». Il faut grandir, trop tôt, de toute façon depuis l’intensification des combats, l’école est fermée. Et lorsque la mère réagit enfin, c’est pour placer sa fille chez un ami du père, un professeur. Ijeoma aidera dans la maison et elle sera en sécurité. Pourtant c’est là qu’Ijeoma croise Amina qu’elle va aimer, corps et âme. Le scandale est terrible lorsque la passion des deux adolescentes est découverte. De retour chez sa mère, Ijeoma subit un véritable lavage de cerveau, à coups de commentaires quotidiens de la Bible. Tout rend cet amour impossible : une Igbo et une Haoussa, une femme avec une femme, des « graines » qu’il ne faut pas mélanger… Ijeoma voudrait être la fille idéale que sa mère fantasme, celle qui se mariera et aura des enfants ; elle voudrait aussi être celle qu’elle sait être profondément, en dépit des diktats religieux et du carcan de la société nigériane.

Le roman suit la lutte intérieure d’Ijeoma pour tenter d’apprivoiser cette part d’elle-même que tous présentent comme une « abomination », à commencer par sa propre mère. Ijeoma tente d’abord de se délivrer d’elle-même, mais elle rencontre Ndidi et découvre avec elle une forme de libération ou d’oubli : « Soudain la musique est devenue plus forte, noyant mes pensées. Ndidi m’a serrée davantage, collant son corps contre le mien et cela m’a rassurée. Jamais encore je n’avais dansé ainsi avec une femme, ni avec une telle liberté. J’ai banni toute pensée d’Amina, de l’étude de la Bible avec maman, du sermon du professeur et des risques de lapidation. Je me disais seulement : amuse-toi, amuse-toi, amuse-toi ! » Le chemin vers une réelle libération sera long. « Dans un autre monde, on se serait embrassées sur la bouche. On se serait enlacées, comme des amants ». Dans un Nigeria religieux et patriarcal, la menace est terrible : prison, lieux clandestins incendiés, lynchages.

Sous les branches de l’udala est tissé de légendes, traditions orales et textes bibliques, il adopte l’apparente simplicité du conte, sa magie, ses allégories pour mieux interroger les traditions et contester les carcans. Il juxtapose temporalités et points de vue pour les faire entrer en dialogue, montrer la complexité des faits et sentiments face à ce qui pourrait sembler si banal, l’amour. Il parvient à trouver un équilibre entre la violence que subit (et s’impose) Ijeoma et l’espoir.

Chinelo Okparanta ne cache pas, dans une note finale, avoir fait œuvre politique : « ce roman est une tentative pour donner à la communauté LGBT marginalisée du Nigeria une voix plus puissante, et une place dans l’histoire de notre nation ». Mais son propos n’est jamais militant, il pose avec une matte densité un chaos intérieur, les tensions d’un pays et plus largement le fait que « toute la beauté du monde ne pèse pas grand chose dans bien des domaines de la vie » :

Chinelo Okparanta, Sous les branches de l’udala, trad. de l’anglais (Nigeria) par Carine Chichereau, Belfond, août 2018, 371 p., 22 € — Lire un extrait

Lecture croisée d’un même extrait de Sous les branches de l’udala, en anglais par Chinelo Okparanta, en français par Carine Chichereau :