Jacques Audiard, The Sisters Brothers : les frères jactent

La nuit, le noir, des éclairs et des détonations : une fusillade au beau milieu de nulle part, d’abord filmée de loin, puis nous apercevons deux silhouettes à l’assaut d’une cabane. On distingue plus qu’on ne voit, mais on comprend : des hommes en tuent d’autres, les achevant sans pitié : un western.

Quelques instants plus tard, l’image d’un cheval en feu fuyant dans la nuit. En une séquence d’ouverture, Jacques Audiard vient de marquer l’histoire du western. La rencontre entre le genre et Jacques Audiard a quelque chose d’évident : le réalisateur de De battre mon cœur s’est arrêté a toujours su exprimer son univers personnel à travers des films de genre notamment, le film noir.

Très haut dans le palmarès des lieux communs des cinéphiles qui ne vont pas au cinéma, la « mort du Western » se situe entre « la mort du cinéma italien » et le très à la mode « C’est dans les séries que se situent aujourd’hui les véritables innovations. » Un regard attentif sur le genre dément l’idée de la fin du mythe.

Les Frères Sisters : Jake Gyllenhaal © Shanna Besson

Chevauchée bavarde et mélancolique, Les Frères Sisters ne se rattache pourtant directement à aucun genre du nouveau western : ni celui des néo classiques Open Range (Kevin Costner) ou Appaloosa (Ed Harris), encore moins le western spaghetti revisité par Quentin Tarantino. On pourrait chercher une similitude avec un autre film européen, l’envoûtant Gold de Thomas Arsian, mais l’errance de l’Allemand tendait vers l’abstraction là où Jacques Audiard reste sur les sentiers du mythe américain. Inclassable, le cinéaste français est encore une fois à cheval (oui, je sais…), entre le cinéma d’auteur à la française et le cinéma de genre américain : son Elie Sisters ressemble beaucoup aux héros audiardiens : un homme paumé, qui se retrouve devant la possibilité d’emprunter une autre route que celle qu’il se croyait condamné à suivre.

Les Frères Sisters : John C. Reilly © Shanna Besson

A l’initiative du projet, l’un des grands seconds rôles du cinéma américain, John C. Reilly, à l’aise partout, héros nulle part, incarne ce Elie Sisters, achevant de sang froid des hommes à terre mais pleurant sur la mort d’un cheval malade. Tueur à gages rêvant d’ouvrir une épicerie, Elie parcourt l’ouest aux côtés de son petit frère Charlie, une brute incontrôlable, sans rêve ni conscience. Interprété par Joachim Phoenix. Charlie tient plus de l’animal que de l’humain, ni bon, ni méchant, juste animé par son instinct de survie, semblant ignorer le monde qui l’entoure. A ce duo tout droit sorti d’un western écrit par Cormac McCarthy répond un autre couple : celui que forment le détective privé Morris (Jake Gyllenhaal, aussi cérébral que Phoenix est physique) et le scientifique Herman Kermit Warm (le prometteur Riz Ahmed), dont le seul nom résonne comme la fin d’un mythe et le triomphe du nouveau monde.
Sous l’ordre du Commandeur — belle idée de faire incarner ce qui ne restera qu’une silhouette entraperçue par Rutger Hauer, pas besoin de plus d’une seconde de présence à l’écran pour que l’on comprenne que l’on ne rigole pas avec le Commandeur (qui aurait l’idée de tromper Rutger Hauer ?) —, la mission des deux bas du front : faire cracher au scientifique la formule chimique permettant de faire apparaître l’or au fond de l’eau, sans efforts ni recherches.

Les Frères Sisters : Joaquin Phoenix © Shanna Besson

Située en 1850, l’œuvre nous permet d’assister à la lente gestation d’un nouveau monde, un peu plus civilisé mais qui porte en lui les germes d’une société aussi violente que celle qui la précède. L’Amérique est en train de naître, on pense à John McCabe de Robert Altman : l’inévitable changement qui va transformer l’ouest sauvage en une société moderne, auquel se mêle la bestialité inhérente à l’homme. La société se modernise, la violence se modernise, elle reste bien présente, pire, elle s’ancre dans la société qui se construit. « Ici on peut tuer n’importe qui, tout le monde s’en fout », s’extasie Charlie en découvrant la gigantesque San Francisco. Les petites villes de pionniers que traversent les deux tueurs sont à la frontière du monde sauvage et du monde civilisé : un saloon, des hôtels miteux où l’on trouvera des prostituées et des ennuis : toute la légende sanglante de la conquête de l’ouest s’y retrouve. Mais les hommes emportent leur violence et le sang jusque dans les grandes cités sensées incarner le monde nouveau.

Les Frères Sisters © Shanna Besson

Dans Les Frères Sisters la compagnie des hommes est toujours un danger potentiel. Curieusement dans les gigantesques espaces américains (tout a été tourné en Espagne et en Roumanie, sans que l’on puisse le soupçonner à la vision du film), les hommes se rencontrent souvent, trop souvent : les tueurs se croisent, s’assassinent en toute impunité. La nature est gigantesque mais on ne peut s’y cacher : comme des animaux, on piste sa proie. Si le film est violent, il n’est pas d’une noirceur excessive. Jacques Audiard n’est pas Tarantino, il n’est pas fasciné par le spectacle des fusillades ; au baroque du western spaghetti, le Français préfère rendre la mort moins spectaculaire mais plus choquante. Ce qui intéresse le cinéaste, ce ne sont pas les fusillades mais le rapport entre les êtres, et notamment entre les deux frères.

Les frères Sisters sont d’implacables assassins, mais comme il l’a toujours fait, Audiard filme des parcours intimes. Le chemin qui a conduit deux gamins à devenir des tueurs à gage, nous le découvrons et le devinons en même temps que la lente évolution qui pourrait en faire des êtres civilisés. Elie s’accroche aussi de façon dérisoire à l’écharpe que lui a laissé une femme : l’écharpe est à la fois le symbole de tout ce qu’il a raté (une vie normale, une femme qui l’aimerait), mais le rend profondément humain aux yeux des spectateurs. Le réalisateur n’appuyant jamais lourdement sur les symboles, le talent de ses acteurs lui permettant de donner une dimension spirituelle à ces deux brutes.

Le film sortira même des sentiers balisés du western en approchant le merveilleux : le choix d’une photographie qui magnifie les couleurs des paysages naturels jusqu’à cette époustouflante scène des chercheurs d’or voyant le métal s’illuminer dans la nuit, au cœur d’un lac phosphorescent. Instant grandiose où la nature hypnotise avant que l’homme ne signe son propre arrêt de mort par son avidité. Comme toujours, Jacques Audiard n’assène rien, mais derrière les codes du film de genre, il laisse deviner ce que sera le destin de ce monde naissant.

Jacques Audiard mêle les hommes aux bêtes dans un bestiaire où chacun tue pour sa survie dans les forêts, les montagnes et les lacs : au détour d’un sentier, on rencontre des ours attaquant des chevaux, une araignée entrant dans la bouche d’un homme pour y tisser sa toile, des poissons empoisonnés, des hommes s’entre-tuant : tout est filmé avec le même naturel. Le talent de Jacques Audiard est de faire ainsi de la mort un personnage du film : omniprésente, frappant avec évidence, sans que l’on s’attarde sur les cadavres. Aucune complaisance, Les frères Sisters évite l’écueil des « morceaux de bravoure », tout est filmé avec la même virtuosité : les scènes d’action et surtout les multiples dialogues.

C’est sûrement la grande originalité du film : dans ce monde où chaque rencontre peut se terminer sur une mort, où « l’autre » est une menace potentielle (la règle numéro 1 pour survivre semble être de se tenir à distance des autres humains), le film avance au rythme des dialogues entre les deux duos : celui des frères Sisters, discutant d’abord de sujets triviaux (la survie, l’argent, la famille aussi…), avant que la discussion se transforme en dispute quand il s’agit d’évoquer l’avenir. Des discussions entre frères — reproches, disputes, mauvaises blagues, on évite d’évoquer l’essentiel : l’assassinat d’un père violent et dangereux. Qu’importe la discussion après tout : elle symbolise le lien qui rattache les deux frères et c’est ce lien qui est au cœur du film : la trace d’humanité de ces deux assassins. Elie est l’aînée, il porte en lui la culpabilité d’avoir laissé Charlie assumer ce rôle face à un père terrifiant : c’est Charlie qui est damné, cela aurait dû être Elie. Étrange et magnifique western que ce film sur un aîné qui tente d’assumer son rôle auprès d’un petit frère perdu dans un no man’s land entre l’adolescence et l’âge adulte : un homme irresponsable et dangereux qui se dirige vers sa mort, un grand frère tout aussi dangereux mais qui tente de le mener vers une route plus sûre, comme il mène un cheval blessé tout au long du film. On songe souvent à un autre duo audiardien : Jean-Louis Trintignant et Mathieu Kassovitz, dans Regarde les hommes tomber, hommes de main déjà (certes bien moins dangereux), errant sur les routes sans jamais cesser de discuter, créant quelque chose d’une relation père/ fils (ici remplacée par la relation fraternelle). Plus que les événements ou les étapes géographiques, ce sont les discussions entre les deux personnages qui menaient le film.

Les Frères Sisters : Riz Ahmed © Shanna Besson

A quelques kilomètres (mais la rencontre est inéluctable, le spectateur le sait bien), les discussions entre Morris et Warm… D’abord basée sur l’association des deux personnages, elles dérivent sur quelque chose de plus grand, d’incongru dans le contexte de la conquête de l’ouest : la création d’une société idéale, d’un « phalanstère », mot plusieurs fois répété, totalement inattendu dans un western : la prononciation même de « phalanstère » dans un univers violent où chacun ne pense qu’à l’or et à sa survie paraît être la tentative de faire triompher la pensée sur l’instinct. C’est d’ailleurs par une phrase, prononcée par hasard et sans y réfléchir, que le destin des personnages basculera. Quelques mots prononcés dans la panique de l’instant, issus de l’inconscient d’Elie peut-être, mais qui feront basculer le récit. Des coups de feux, des assassinats, le rêve de l’or ou d’une société meilleure : tout cela balayé par la force du verbe, par quelques mots prononcés par un homme perdu. Le montage met en perspective l’utopie des deux hommes avec une réalité où l’on supprime des vies humaines pour bâtir un nouveau monde. Le dialogue entre les deux personnages est plus évolué, sur le fond comme sur la forme bien entendu, mais il paraîtra plus vain.

Le triomphe de la modernité chez Audiard, c’est le triomphe du verbe. Albert Dehousse mentait (Un héros très discret), le personnage joué par Vincent Cassel trouvait la rédemption en arrivant à communiquer avec une sourde (Sur mes lèvres), Romain Duris plongeait en enfer pour n’être pas parvenu à parler à son père (De battre mon cœur s’est arrêté) ; le « prophète » ne sait ni lire ni écrire mais devient maître de son destin en apprenant clandestinement la langue corse, Dheepan ne parle pas français et découvre un monde hostile : Jacques Audiard est le cinéaste du verbe, la rédemption réside dans le langage.

Un monde se crée devant nous (on n’oubliera pas la vision de cette façade de maison transportée sur un chariot) qui ne sera pas le phalanstère rêvé. l’Amérique qui se bâtit appartient aux anciens tueurs à gage, aux hommes frustes, courageux, forts mais en qui subsiste encore malgré tout la bonté. Un monde imparfait mais pas forcément condamné, bâti par des hommes qui rêvent déjà à la tranquillité d’un foyer avant de songer au bonheur du monde. Après la fureur, après le déluge de paroles, un plan séquence baigné d’une lumière chaude vient apporter la paix sur les survivants. Jusqu’ici les couleurs chaudes étaient celles des incendies, des fusillades dans la nuit, des saloons mal éclairés, désormais, la lumière est celle du soleil sur un foyer ordinaire où des hommes fatigués retrouvent la paix. La conquête de l’ouest s’achèvera bientôt, l’utopie est morte née, ce monde sera aussi celui des tueurs ayant déposé les armes. De ce coté aussi de l’Atlantique, il faudra déjà commencer par cultiver son jardin… Et ne pas laisser s’installer le silence.

Les Frères Sisters – France – Durée : 1h56 – Un film de Jacques Audiard – Scénario : Jacques Audiard et Thomas Bidegain, d’après l’œuvre de Patrick DeWitt – Directeur de la Photographie : Benoît Debie – Montage : Juliette Welfling – Musique : Alexandre Desplat – Avec John C. Reilly, Joachim Phoenix, Jake Gyllenhaal, Riz Hamed.