« Notes de terrain » sur Manhattan : les primates de Park Avenue

Les Primates de Park Avenue pourrait idéalement être une forme d’Américains peints par eux-mêmes, sur le modèle des physiologies du XIXè siècle français : Wednesday Martin, par ailleurs chercheuse en sciences sociales et anthropologue, après avoir étudié les Massaï ou les Yanomani, centre son regard sur Park Avenue, territoire et milieu naturel des primates les plus riches de la planète, après avoir elle-même décroché le Graal, un appartement donc un numéro sur L’Avenue.
Dans son ouvrage, Wednesday Martin conduit son lecteur à la rencontre de cette peuplade élitiste, aux housewifes surdiplômées et glamour, ce qui qui ne les empêche pas d’être aussi desperate que leurs comparses de banlieue, tant la quête d’une perfection sociale et familiale suppose de stress et angoisses. Dévouées à leurs maris (patrons de hedge funds) et leurs enfants (« babioles de luxe » dont la réussite sera, dès l’école maternelle, le signe de la grandeur de la lignée), ces « mamans geisha chic de Manhattan » s’affament volontairement et se bourrent de médicaments, d’alcool voire de drogues. L’« appartenance tribale » est « à double tranchant ».

Ce n’est donc pas seulement l’argent qui domine ce territoire et cette « tribu » — cette « arène sociale darwinienne », écrit McInerney dans Les Jours enfuis — mais la quête d’une perfection affichée, comme le montre Wednesday Martin, détaillant son propre apprentissage de ce milieu tant convoité (et pourtant hostile) et croquant habitudes et rites, mœurs et modes de vie de cet habitus. Tout est codifié : l’alimentation (sushis et cafè latte), lieux de rassemblement, flux migratoires saisonniers (Palm Beach, les Hamptons, Aspen), langage et habillement.

Inspirée par Margaret Mead et Jane Goodhall qu’elle cite en prolongement et commentaire de ses observations new-yorkaises, Wednesday Martin mêle récit et anthropologue culturelle, d’un milieu social comme d’une certaine forme de maternité et de féminité, après avoir elle-même épousé « un autochtone ». « Ce récit, qui relate mes découvertes à partir du moment où j’ai érigé en expérience académique mon observation de la maternité à Manhattan dépasse la fiction. C’est le récit, vu de l’intérieur, d’un monde au sein d’un autre monde, d’un microcosme, et je pèse mes mots ».

Les Primates de Park Avenue raconte, par le menu, la quête d’un appartement sur l’avenue mythique, le parcours du combattant pour inscrire les enfants dans une Nursery School digne du statut social à afficher — et l’on pense aux premières pages de L’Erreur est humaine de Woody Allen, titre français de son Mere Anarchy (2007) — puis, signe ultime de son indigénisation (soit la fusion du chercheur avec la culture qu’il est sensé étudier, glissement qui le conduit à être l’un de ceux qu’il avait entrepris d’examiner et analyser avec distance), son obsession de posséder un Birkin, qui comme chacun devrait le savoir, n’est pas seulement un sac de chez Hermès, mais, comme les voitures pour les mâles, un objet hautement symbolique.

Les Primates de Park Avenue a fait grincer des dents lors de sa parution aux États-Unis, hérissant évidemment les membres de la tribu, agacés de voir leurs mœurs décryptées pour le vulgaire ou affiché le « coût annuel des dépenses en soins de beauté d’une femme de l’Upper East Side ». Il faut avouer, que même sans réflexe de caste, ce livre a de quoi provoquer une forme de dégoût : si l’ironie permet dans les premières pages d’éviter une indécence trop flagrante, l’épisode du sac Birkin passe mal, tant il est insupportable de narcissisme puéril et de mépris social.

Demeurent les « Notes de terrain » sur Manhattan, cette « masse terrestre retranchée sur les plans géographiques, culturels et politique », « approximativement sept fois plus longue que large » : « Les insulaires les plus fortunés » y sont « en mesure d’investir massivement dans leur progéniture et d’inventer des codes sociaux et des rites complexes dont l’observance requière énormément de temps, de travail et de ressources ». « Les habitants de l’île vivent principalement à la verticale, ils fabriquent leurs logements directement les uns sur les autres ». Ils « sont d’origines géographiques diverses. Nombre d’entre eux ont quitté leurs groupes natals situés dans des villages lointains, plus petits, voire ruraux, une fois arrivés à maturité sexuelle pour immigrer sur l’île et augmenter ainsi leurs chances de réussite au plan professionnel, sexuel et marital. D’autres sont indigènes ; ils jouissent d’un statut plus élevé que les résidents non autochtones, surtout s’ils ont grandi dans certains secteurs de l’île et s’ils sont fréquenté certaines « huttes d’apprentissage » précises ».

Wednesday Martin, Les Primates de Park Avenue, traduit de l’américain par Morgane Sysana, 10/18, juin 2018, 336 p., 8 € 10