Stéphane Beaud : du terrain au roman (La France des Belhoumi. Portraits de famille)

Pendant plusieurs années, Stéphane Beaud, spécialiste des problèmes d’immigration et d’intégration, a mené enquête auprès d’une famille algérienne venue en France et dont il fit connaissance au terme d’une intervention publique. C’était, d’entrée de jeu, un beau cas : un couple parental d’origine populaire et plein de bonne volonté, huit enfants aux naissances étalées sur seize ans (1970-1986), une grande demande d’éducation par l’école, enfin une dispersion de la famille dans l’espace hexagonal depuis la « cité » provinciale jusqu’à Paris et la Seine-Saint-Denis.

Au long de l’étude au cas par cas de la famille et au long du récit structuré qui en est fait, individus et lieux seront anonymisés selon le meilleur principe. Il y aura donc à l’origine la petite commune de Serban et la ville proche de Préville, quelque part en France… Ce petit travestissement des êtres et des sites suffira pour produire un premier déclic et faire des membres de la famille — une fratrie surtout — des personnages autant que des personnes. Et voilà le lecteur entraîné dans ce qui s’apparente à une fiction, fiction qui pourra se révéler émouvante et passionnante.

Si nous suggérons d’entrée de jeu que La France des Belhoumi se lit comme un roman, que l’on ne s’y méprenne pas toutefois. Recherche très élaborée, bien fondée en méthode, ce qui est d’abord un rapport d’enquête ne saurait nous tromper : la rigueur est de mise au long d’une étude appuyée sur des entretiens nombreux recueillis au long de plusieurs années. Ainsi, d’une interview à l’autre et au gré de maintes citations, Stéphane Beaud ajuste au plus près sa connaissance du groupe étudié, ne cessant de recouper les informations recueillies et de faire avec talent que des profils se dessinent et que des parcours se précisent.

Mais l’effet roman n’en est pas moins effectif, étant comme l’envers de ce que nous percevons de plus en plus aujourd’hui à travers quelques romanciers majeurs, qu’ils soient Balzac, Flaubert ou Proust, lorsque, nous sommes enclins à les identifier à de véritables sociologues. C’est qu’enquête sociale et fiction réaliste empiètent chez les plus grands l’une sur l’autre, comme nous l’ont fait voir un Bourdieu hier, un Jablonka aujourd’hui. Or, le questionnement par ces derniers des limites disciplinaires n’ont rien d’un encouragement à tout confondre : roman et sociologie ont bien à collaborer, en s’enrichissant réciproquement.

S’il est allé intuitivement en ce sens, Stéphane Beaud a été bien servi par l’objet de recherche dont il s’est emparé à la faveur d’une rencontre presque accidentelle avec trois sœurs de la fratrie. C’est qu’il s’est avisé d’emblée de plusieurs aspects définitoires avec ceux qu’il allait nommer les Belhoumi : ceux-ci formaient à eux seuls un étonnant microcosme à la fois uni et diversifié ; ils constituaient ensemble et comme sans trop le savoir un beau projet d’ascension sociale par l’école et la culture ; tous réunis (10 personnes !), ils étaient cependant travaillés par différentes contradictions en fonction de l’âge (et donc de l’époque), du lieu de vie (et donc des itinéraires suivis) et de ce qu’on aimerait appeler de la position sur la ligne d’un héritage. Et vont donc s’écrire, sous l’œil vigilant du sociologue, différents destins, qui, s’ils tirent tous dans la même direction (une intégration à la vie française), ne le font qu’en assumant selon une interaction serrée différents accidents de parcours.

Le fait le plus remarquable à cet égard tient à la forme d’héroïsme qu’incarnent Samira et Leïla, les sœurs aînées de la fratrie. Elles sont dans la suppléance et le secours par l’amont et par l’aval : aider financièrement des parents précarisés au départ, donner la direction aux frères et sœurs et corriger leurs défaillances. Chacune des deux dans son style va montrer la voie, Samira dans une cohérence normative, Leïla en plus combative. Toutes deux sont pareillement des stratèges et c’est là que s’origine le romanesque. Par ailleurs, et ce n’est pas peu, toutes deux s’orientent vers des diplômes et fonctions touchant à la socialité, qui leur permettent de penser leurs trajectoires et celles de leurs cadets. À partir de quoi, d’entretien en entretien, le travail du « sociologue » prend forme comme de lui-même. « Nul doute, écrit ce dernier, que la force de “caractère” des deux sœurs aînées, leur personnalité que l’on peut qualifier de rayonnante, leur aura dans la famille doive beaucoup à leurs années d‘enfance et d’adolescence. C’est peu dire qu’elles se sont construites dans l’adversité sociale. Elles ont été celles qui ont ouvert, seules et avec l’appui des enseignants et autres structures d’encadrement local de la jeunesse populaire, le chemin de l’ascension sociale.» (p. 82)

Ce qu’évoque ainsi Stéphane Beaud, c’est une puissante montée en force qui, narrant une intégration groupée, écrit un roman de formation collective. Mais la trajectoire commune n’a rien d’unique. Il est fait tout autant de divergences et de déviances. C’est d’abord que l’adhésion à une culture enviable ne fait pas oublier que l’on vient d’ailleurs, voulant par exemple que la famille retourne au pays chaque année. C’est ensuite que, si la même adhésion passe par les études supérieures, la mère Belhoumi met le frein à ces dernières, en faisant pression pour un mariage précoce des filles selon la tradition. C’est encore que, côté garçons, bien travailler à l’école, c’est tourner le dos à la « culture de cité » voulant qu’on reste liés aux copains d’enfance. C’est enfin que, nés dans une municipalité communiste, les membres de la fratrie n’adhèrent pas à tout coup à une gauche en crise ou en doute : conducteur de bus à la RATP, Azzedine glisse de la CFDT à la CGT pour y constater que certains militants votent FN ; Nadia, qui se sent classe moyenne, vire à droite. Et c’est à chaque fois une aventure.

C’est à même les entretiens fragmentaires tels qu’ils renvoient à tel ou tel de la saga Belhoumi que le roman tisse sa trame. Chacun s’y raconte, s’y donne à voir, s’explique avec une bonne foi qui ne va pas de soi. En ces entretiens se donnent aussi à apprécier des voix et des tons. Et cela va d’une Leïla radicalisée à gauche à un Rachid peu scolarisé et vaguement dévoyé (il fait deux enfants à deux Françaises différentes au même moment !).

L’ouvrage, et cela se comprend, n’est pas illustré de photos mais chaque intervenant a son discours propre qui, d’une prise de parole à l’autre, est identifiable. Mais, encore une fois, le romanesque n’empêche en rien l’excellence de la sociologie mise en œuvre. Il autorise aussi de petits moments affectifs qui ne sortent pas des balises d’une écriture claire, mesurée, contrôlée. Lire La France des Belhoumi est une manière de bonheur.

Stéphane Beaud, La France des Belhoumi. Portraits de famille (1977-2017), La Découverte, mars 2018, 352 p., 21 € (14 € 99 en version numérique) — Lire un extrait