Les politiques de l’enquête selon Ivan Jablonka (Laëtitia ou la fin des hommes)

Ivan Jablonka
Ivan Jablonka

On n’écrira plus le fait divers comme avant : avec cette enquête, minutieuse et documentée, Ivan Jablonka rend à l’événement minuscule et souvent relégué aux marges de l’histoire sa force de retentissement et sa puissance d’ébranlement. Si l’écriture du fait divers a une longue histoire et trouve dans l’essor de la presse au XIXe siècle un support qui en fait le rival et le modèle du roman, l’historien se livre là à une exploration des logiques souterraines à l’œuvre dans le meurtre de la jeune Laëtitia Perrais en 2011, dans les environs de Nantes. Misère sociale, violence masculine et manipulation politique sont les protagonistes clandestins de ce récit tragique d’« un monde où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer. »

Écrivains et penseurs ont saisi le fait divers pour y creuser l’espace de leurs obsessions ou y déplier les enjeux sociaux, d’André Gide à Emmanuel Carrère, de Roland Barthes à Pierre Bourdieu. Ivan Jablonka croise ici les deux démarches : celle de l’écrivain soucieux d’interroger ce que le fait divers bouleverse au plus intime ; celle du chercheur qui considère le fait divers comme un prisme démocratique privilégié pour déchiffrer la société, son histoire et ses tensions. Ce livre à la croisée des disciplines, comme Ivan Jablonka y invitait dans L’Histoire est une littérature contemporaine (2014), se déploie tantôt dans l’écriture sèche du compte rendu pour dire les atrocités commises, tantôt dans une ampleur volontiers lyrique, lorsqu’il s’agit d’affirmer la vocation mémorielle de ces pages. C’est là tout ensemble un roman vrai, dans le sillage du non-fiction novel de Truman Capote, le tombeau d’une figure sacrifiée, un essai sur la justice et le traitement politique du fait divers et, en filigrane, un manifeste féministe : en un mot une enquête.

Ivan Jablonka Laëtitia ou la fin des hommes

Entre l’essai et le récit, Laëtitia poursuit la ligne de force tracée dans Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2012), où Ivan Jablonka racontait l’enquête menée pour rendre aux siens tués pendant la Seconde Guerre mondiale un visage et une existence. De la Shoah au fait divers, de l’Histoire à ces évènements qui ne font pas date, c’est le même désir d’écrire pour les morts, de faire du livre un tombeau fragile pour rendre aux disparus un peu de vie. Il serait vain de vouloir faire revenir les morts, du moins peut-on comme Ivan Jablonka adresser une pensée, protéger un peu leur souvenir pour qu’ils accompagnent les vivants dans le présent : « Si l’on ne s’occupe pas des morts, si on ne les aime pas, si on ne les respecte pas, que deviendront-ils ? »

Sans titre3Le lecteur suit le mouvement d’une enquête, les témoins interrogés, les archives consultées, les raisonnements effectués. Au lieu d’accompagner, comme dans Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, les inflexions d’une vie, Ivan Jablonka propose ici un livre à l’architecture plus complexe. Car ce récit aux brefs chapitres ressemble plus à un dispositif de séquences montées, par des jeux de contrepoints, d’échos et de contrastes, que par une ligne narrative continue, même si se dessine en sourdine une trajectoire biographique. Il y a tout un art du montage, un travail autour d’entrées thématiques, qui forment un kaléidoscope de perspectives, ou un puzzle redessinant à mesure le portrait de la disparue : s’interroger sur ses usages de Facebook, tenter de retrouver sa voix à travers ses sms, dresser la silhouette du lycée de Machecoul, etc., voilà une attention aux gestes minuscules et aux pratiques infimes à la manière de Georges Perec traquant l’infra-ordinaire.

Si la construction de ce livre est aussi plus élaborée, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’accompagner l’investigation de l’historien mais de suivre simultanément plusieurs enquêtes, qui s’entrecroisent et s’enchevêtrent, se relancent et convergent. L’enquête de l’historien-écrivain emboîte en effet le pas à celle de l’assistance publique pour placer Laëtitia et sa sœur ; à l’enquête policière pour traquer le coupable et retrouver le corps ; à l’enquête journalistique pour relater les devenirs de l’affaire ; à l’enquête judiciaire pour établir la vérité des faits. Autant de discours et d’investigations autour d’une figure absente ou d’une tache aveugle : Laëtitia. C’est dire que l’on peut considérer ce livre comme une enquête sur des enquêtes, pour reprendre la formule de Luc Boltanski. Ivan Jablonka s’entoure au fil des pages de figures proches qui sont autant d’alter ego, captifs d’un désir de vérité et de justice, à qui il rend hommage dans un dernier chapitre : Alexandra Turcat de l’AFP, l’avocate Cécile de Oliveira, le légiste Renaud Clément, le juge Martinot, etc. Au fil de ces enquêtes entrelacées, Ivan Jablonka prolonge en somme sa réflexion sur les techniques de la recherche et les enjeux de l’investigation : s’il compare la démarche historienne et les protocoles du journalisme, la recherche sociologique et l’instruction du juge, c’est pour mettre en évidence une « communauté de méthode », qui traverse les champs et fonde une approche résolument transdisciplinaire. Rencontrer des témoins, rassembler des preuves, mener un raisonnement, élaborer des hypothèses, etc., voilà sans doute quelques-uns des gestes essentiels de l’enquête, pour élaborer une démocratie du savoir loin des cloisonnements disciplinaires. La rigueur n’a rien à y perdre, comme le montrent à l’envi la bibliographie et les cartes en fin de volume, les témoignages scrupuleusement cités et les hypothèses soigneusement démarquées : c’est une façon de permettre au lecteur de juger sur pièces et de renouveler les écritures de la note.

Tout le livre est parcouru par cette exigence démocratique. L’historien n’écrit pas depuis sa chaire : non seulement il rend accessible documents et raisonnements, mais il met en évidence combien l’écriture du livre implique autant un apprentissage, faisant de lui un autodidacte en psychiatrie ou en criminologie, qu’un désapprentissage pour travailler à comprendre et s’identifier : « J’ai lu des livres. […] J’ai appris des termes techniques, des expressions savantes, mais j’aimerais au contraire retrouver le flou, le vague, la propension à l’oubli, le sentiment d’impuissance et d’incompréhension qu’il y a dans l’esprit d’un enfant, Laëtitia, Jessica ou le tout-petit que nous fûmes. » Se mettre à la place d’autrui, travailler à comprendre, faire l’expérience de l’empathie, c’est le mouvement même d’un livre dans lequel Ivan Jablonka s’attache à résorber la distance sociale, en retrouvant l’être ordinaire qu’il y a en chacun. Car tout semble opposer la jeune fille adepte de Facebook et gorgée de télé-réalité et le professeur d’université poivre et sel, comme tout semblait opposer les jeunes révolutionnaires d’Europe de l’est que furent ses grands-parents au bourgeois parisien : ce livre, une fois encore, est une manière d’explorer un sentiment d’étrangeté, de se confronter à une altérité ou de faire l’expérience de l’estrangement selon la formule remise à l’honneur par Carlo Ginzburg. Et si Ivan Jablonka peut écrire à la suite de Flaubert, « Nous n’avons rien en commun et pourtant, Laëtitia, c’est moi », c’est qu’il met en évidence la part collective qu’il y a en chacun, traque la part de « nous » au sein du « je », dissout l’intime dans le groupe social, la mode, l’air du temps. C’était la leçon, on se souvient, de Sartre dans Les Mots, qui découvre à la fin de son autoportrait un homme, fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n’importe qui.

L’ambition du livre est bien de révolutionner l’écriture du fait divers, pour le faire sortir de ses gonds en le décentrant ou le désaxant. Un décentrement historique d’abord, puisque Ivan Jablonka dégonfle « la baudruche de sensationnel » en réinscrivant l’événement dans le temps long d’une histoire qui commence au XIXe siècle : l’histoire de l’assistance publique, celle des pratiques pénitentiaires et judiciaires ou encore celle des violences faites aux femmes. Un renversement narratif, puisqu’il s’agit, comme il l’avait fait pour ses grands-parents, de ne pas écrire cette biographie depuis sa fin, de refuser que la mort soit un destin depuis lequel une vie est envisagée : « libérer la victime de sa mort, pour la restituer à elle-même ». Sans doute est-ce là ce qui distingue l’enquête du détective de celle de l’historien : l’un s’attache à résoudre une enquête criminelle et à dissiper l’énigme d’une mort, l’autre se voue à comprendre l’altérité d’une vie. Une révolution éthique ensuite, car il refuse résolument d’héroïser le criminel ou d’ausculter la trouble fascination qu’il suscite comme le firent Jean Genet et Michel Foucault, Truman Capote et Emmanuel Carrère. Car le meurtrier y a souvent des allures de figure mineure et révoltée, transgressive et sacrifiée tout ensemble. L’historien exorcise ou dissipe le mythe romantique du criminel, mais pour lui opposer un mythe compensatoire, celui de la figure tragique : court en effet à travers le livre un sentiment tragique, souligné par Ivan Jablonka, qui fait de Laëtitia une « figure de tragédie antique », une descendante des Atrides, dont l’histoire a pour vocation de susciter la catharsis, comme en 1614 les Histoires tragiques de François de Rosset qui annonçaient les faits divers de la presse de masse.

Ivan Jablonka
Ivan Jablonka

Un mythe contre un autre donc. Sans doute, mais parce que convoquer la tragédie, cette forme démocratique, permet de dire à merveille les entraves d’un déterminisme : tel est bien l’enjeu du livre d’Ivan Jablonka, ausculter à travers la silhouette de Laëtitia les violences de la domination masculine et les chaînes des tropismes sociaux. Dire le désir d’émancipation et l’élan d’une libération, mais qu’étrangle une société figée dans des hiérarchies sexuelles et sociales : « C’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en tragédie grecque. […] Comment fait-on pour arrêter la répétition ? Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? » Si ce livre est également un grand livre de littérature, c’est parce qu’il saisit logiques sociales et inerties historiques comme une tragédie contemporaine, pour faire de Laëtitia une « icône de terreur et de pitié ».

Ivan Jablonka, Laëtitia ou la fin des hommes, Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 383 p., 21 € — Lire un extrait