De la mise en scène au cinéma (Salon international de la mise en scène)

Inauguration du Salon international de la mise en scène le mardi 20 mars

La mise en scène est une question qui a toujours excédé le théâtre – comme si son accomplissement devait se dire au théâtre à la fois comme son absolu, son accident et son impermanence. C’est pourquoi il n’est guère étonnant de venir tout d’abord, en ce premier soir, interroger la mise en scène dans ce qui est hors du théâtre, souvent vécu comme son concurrent mais aussi bien comme son dédoublement : le cinéma.

La question de la mise en scène au cinéma ne saurait être évoquée ici exhaustivement tant, on s’en doute, comme il existe autant d’hommes que de livres, il existe autant de mises en scène que de metteurs en scène et que de cinéastes. Pourtant, dans l’espace que nous ouvrons ce soir, on pourrait peut-être esquisser une cartographie de la mise en scène, de sa question ouverte dans la matière filmique elle-même, une cartographie comme une cinéphilie, comme l’intimité d’une carte tracée, qui repart des points aimés tant le cinéma est davantage une question de saveur que de savoir et n’efface jamais tout à fait celui qui sait.

On pourrait poser 3 mises en scène comme 3 gestes de mise en scène à l’horizon de notre bref aperçu pour tenter ensuite d’en débattre ou tout du moins de se saisir d’un objet si fuyant qui, entre chaque pratique artistique, installe la mise en scène comme geste, comme désir d’organiser un passage, ou ce que Benjamin et Daney à sa suite pourra nommer un véritable continuum des formes.

Voici ces 3 gestes de mise en scène tels qu’ils désirent apparaître ou ne pas apparaître à l’écran :

Faire disparaître les bords de l’écran

Il s’agit ici de ne pas donner la mise en scène, comme si la mise en scène était au cinéma sa propre négation, sa force inversée qui voudrait clamer l’exact contraire : il s’agit de faire taire le visible du geste par l’académisme qui est toujours un sentimentalisme. L’emphase veut retrouver du cinéma son présent, à savoir son flux, sa matière elle-même, mais une matière qui se dirait sans manière. Le comble de la mise en scène serait pour ce cinéma de ne pas être cinématographique, c’est-à-dire de nier l’écran, de nier la part de visibilité que suppose tout geste de mise en scène.

La mise en scène ici ne vise pas uniquement à un naturalisme de l’image mais à une nature de la matière, à son caractère non filmé des choses comme si la chose venait apparaître seule aux yeux de chacun. Il y a alors cette mise en scène qui correspond au double geste de l’effacement et de la disparition : le montage qui fait partie de la mise en scène parce qu’il est une décision dans la matière doit inapparaître ; le jeu des acteurs, de la même manière, doit tout aussi bien disparaître et enfin l’histoire doit surapparaître. Le cinéma ici est rendu à la fonction qu’il ne saurait jamais être tout à fait, celle de l’enregistrement. La mise en scène est ici la plus grande utopie : être et ne pas être, comme si Hamlet est leur secret guide.

La mise en scène comme mise en scène

Ici, le cinéma n’est pas encore présent. C’est un cinéma qui regarde du côté du théâtre, qui use des moyens du théâtre pour interroger sa propre manière à être, avec Eve de Mankiewicz, Les Enfants du Paradis de Carné ou encore Le Dernier métro de Truffaut. Le cinéma devient ici le théâtre du théâtre, par où la captation propre au cinéma est sciemment passée au filtre des outils théâtraux. L’enjeu ici de la mise en scène appartient finalement à un geste presque brechtien, comme si le cinéma faisait de la représentation du théâtre la matière d’une théâtralité critique.

Le cinéma a pu adapter le théâtre mais en retour le théâtre adapte le cinéma pour en soulever l’écran et venir produire une strate de visibilité où l’écran devient la scène même d’une inlassable interrogation morale. Car la mise en scène, comme le travelling, est toujours une question de morale, et c’est peut-être du côté des stoïciens qu’il faudrait chercher la raison d’être de ce théâtre, qui peut être une scène d’opéra comme chez Hitchcock. Le theatrum mundi des stoïciens devient une scène critique où ce sont les limites des apparences qui sont interrogées, où la vie se met comme en abyme pour dire combien chacun est le théâtre d’un théâtre d’un théâtre que seul l’œil de la caméra et du metteur en scène peut venir démasquer. La mise en scène prend ici l’allure d’un dévoilement ontologique : il y a la nature chétive et nue des êtres qui se donne dans un cinéma qui contredit avec joie la grande loi de Daney : « Le théâtre, c’est la société, le cinéma le monde ». Ici le cinéma devient le théâtre de la société.

Du montage au montrage

Le dernier geste est peut-être celui qui, avec Antonioni, Godard et De Palma, veut toucher de plus près au cinéma comme cinéma, comme manière de jouer de toutes les vertus du cinéma lui-même : de son art de monter, de son art de bâtir des séquences, de son art à être un écran.

Filmer, ce n’est jamais filmer. Filmer, c’est trouver ce point de la mise en scène où il s’agit non de montrer des scènes mais de montrer des images. La mise en scène est toujours ici une vaste pédagogie du monde où il s’agit d’interroger, dans un monde où l’homme est devenu l’animal qui va au cinéma, combien le cinéma peut devenir ce lieu où l’image est reconnue et interrogée comme image, c’est-à-dire comme écran à toute saisie du monde.

En ce sens, le montage devient non un outil d’assemblage mais un outil de dissension, un outil qui vient non enchaîner mais discontinuer pour créer des béances critiques et questionner. Le montage se tient alors comme un montrage disait Daney, un instant critique où toutes les images doivent apparaître non comme la continuité du film mais comme une image qui entend être la matière qui irrévèle le monde.

L’image ne montre rien : l’image est l’antithèse du cinéma. Elle dit toujours son contraire à la manière d’une synonymie inouïe où l’image, c’est l’écran que le cinéma se doit de montrer, comme si le cinéma trouvait dans cette mise en scène son point ultime critique et sa particularité comme la mise en scène au théâtre : nier son propre objet pour le faire advenir.