Il n’y aura jamais assez de tulipes : « Saint Laurent », exposition de Laurent Goumarre

Laurent Goumarre

Il neige, on a envie de regarder la neige en écoutant la première leçon de ténèbres de Couperin, on a envie de traîner, de prolonger le retard sur tout, le regard sur ce premier lundi de février, faire diminuer l’impatience et la culpabilité, ne rien faire, rien, rien construire ni gagner. Tout est là, comme déjà donné. 

On a envie de ne pas compter le temps comme les jeunes savent le faire dans la jeunesse, sans le savoir, sans savoir combien est précieux ce qu’ils dilapident, what a beautiful scandale ! On a envie de se branler sur Daniel Radcliffe se faisant pénétrer par tel beau blond dans tel film, parce que le beau blond a un visage vicieux, parce que les sexes sont hors-champ, parce que Daniel c’était Harry le sorcier magicien, l’ami des enfants devenus grands, nous. On a envie de regarder Justin et son Superbowl selfie, de zoomer sur les poches sous les yeux, les rides, son visage de bogosse empâté, envie de comparer ce Superbowl half time avec celui de Madonna qui reste insurpassé dans le genre.

On a envie de n’avoir pas trop d’opinion sur la taille des tulipes de Jeff Koons, envie de lire toute L’Éthique de Spinoza, tout comprendre et tout retenir, idem Saint-Simon le délicieux, voir toutes les séries Netflix dans un lit ce même lundi, un lundi au lit au chaud avec un amoureux, un plan patient. On a envie de voir, de tout voir, de tout embrasser. Embraser. « Il faut brûler pour briller », dit Saint Laurent en citant John Giorno. And life is a killer, we know it, certains d’entre nous le savent physiquement, pourrait-on ajouter.

On devrait le faire, on pourrait le faire, tout regarder de la même façon. Il n’y a rien de trivial, pas de grand ou petit sujet, il n’y a que ce qui est et qui est beau quand c’est vraiment. Que ce qui est / Et qui est beau / Quand c’est vraiment.

On a envie d’écrire cette dernière phrase — celle que je viens d’écrire — et ne pas l’effacer : ce n’est pas si con, tout en l’étant. On a envie de dire oui. D’accepter. Ce qui ne veut pas dire se résigner, ne pas se battre, ne pas combattre. On a envie d’avoir les mots, et les couleurs, et les poser sur les douleurs. On a envie d’envoyer des cartes postales, on a envie d’en recevoir. On a brusquement envie de revoir telle amie perdue, et puis non, c’était trop compliqué. Trop prenant, trop fatiguant. On a envie de se séparer sans souffrir, d’intégrer la séparation, en faire un motif et un moteur. On a envie de faire le deuil, on a envie d’oublier jusqu’au mot deuil. Le deuil c’est d’abord une séparation subie. L’art et la manière seraient… de ne pas terminer cette phrase. On a alors envie de sexe, écrire des premiers jets puis plus du tout, être la lope et le lopeur, faire des loopings, puis plus du tout. La pute et l’ascèse, et plus du tout. Le bon goût, le mauvais goût. Bon genre, mauvais genre, le pas de genre.

Penser à l’enfance, ceux qui sont partis, les omniprésents et lui en particulier, lui qui a tout détruit avec son départ fracassant, tout sauf la vie. On a envie de revoir la mère, le père, les appeler peut-être, raccrocher, Palavas-les-Flots, la Maison ronde et son sixième étage, le travail, les pièges, l’ascenseur, « des riens devenaient des hydres », les amitiés, la défense et l’attaque, le goût des autres et leur horreur, le trop-plein, la vitesse qui grise, la douceur le soir après la fatigue, celle de ne pas être seul, le flot des paroles, la crue de la scène, celle du fleuve, Saint Laurent.

Le Titien, L’homme au gant

On a brusquement envie de cet hiver 2018, de ce jour de flocons de neige, d’Arthur qui est L’homme au gant, Arthur à qui il ne manque qu’un gant souple, vert olivâtre, d’un cuir, d’une peau d’agneau, à pleurer de souplesse et de finesse mêlées. Cet homme au gant, des siècles plus tard, cinq siècles, le voici de nouveau, revenu dans sa drôle de présence, comme réincarné rue Saint Claude à Paris, qui était-il dans les jeunes années du Titien, quel était son secret ? Le secret de cette solitude si poignante ? Quel mystère vous hante, Saint Laurent, jeune homme au gant, courtisant courtisé, comédien et martyr ?

L’histoire de l’art n’est pas une science exacte, la critique du même nom non plus, bien qu’il existe des professionnels en la matière, bien sûr. Je ne vous connais pas, monsieur Laurent G., il paraîtrait que c’est un peu facile, ce que vous faites, des fâcheux et fâcheuses sont là dans la fosse prêts à ricaner ou grogner. Vous auriez trop de pouvoir (la culture, les médias, la culture des médias), vous seriez trop gâté, « trop bordé de partout », et peut-être que les yeux, aussi vous les avez trop bleus ? Oui, être facile est une merveille. Je voudrais m’approcher de cette « chose » très simple et très compliquée, difficile à formuler et qui a à voir avec la simplicité. Comment dire ? Ce serait un peu quand le banal transfigure le réel. Mais la formule est too much, trop lourde, un éléphant obèse. Rien à voir avec le misérabilisme ou l’apologie du rien, c’est autre chose, c’est une question de focale, d’attente, d’attention, de tension, de paix en soi pour que ça advienne.

Le bien le beau le vrai pourrait-on dire, même si ce triangle est devenu un marronnier de la philo. Et puis le bien, dangereuse zone… Le vrai, le beau, pareil. Disons plutôt le beau, le vrai et l’être. Ou juste l’Être. L’être et les étant donnés. Mais c’est pas ça, non plus, comme il est dit à la fin de La Mouette, « non c’est pas ça, c’est pas ça ». C’est le soleil brûlant de Palavas-les-Flots qui est ce même soleil des cités d’or le dessin animé, Esteban, Zia, de Versailles et des déserts d’Afrique, des Pyramides, des canicules et du souvenir des canicules, Dune. C’est une carte postale de Mykonos ou d’ailleurs, avec un liseré de paillettes, il suffit d’un léger déplacement pour en faire quelque chose d’aussi précieux que le manuscrit d’Une saison en enfer, telle fine table de Riesener. On a envie d’arrêter le discours et de laisser couler ce qu’on nomme la vie, comme elle vient, où qu’elle aille, sans jugement de valeur ni idée préconçue. On a envie d’être à la merci de la douceur des autres, pour une fois.

On en revient à ce qui nous échappe depuis le début :  « ça le fait » versus « ça ne le fait pas ». Le nombre d’or, ça le fait. Les clair-obscur du Caravage le font aussi, le cubisme de Braque et de Picasso, les noirs de Soulages, les hommes au gant de Titien, j’y reviens car je n’en suis pas revenu, tout ce désir qu’ils contiennent et provoquent, ils sont au nombre de sept les hommes au gant, le plus beau étant celui du Louvre, un visage et un corps, un gant nonchalant, un visage tourné, le mystère d’un regard, le mystère sur la peau d’Arthur, le regard d’Arthur en train de s’en aller, déjà parti, l’histoire du garçon qui cache le fantôme omniprésent, le garçon auréolé d’absence, une mélancolie pleine d’énergie, d’une énergie prête à bondir, déborder, envahir, le tatouage dont on suit la ligne sur cette peau de lait, à la maigre et fine pilosité, une route en Amazonie, hautement désirable, le petit pan de peau jaune sous les aisselles, floral et sexuel, pollen ou sperme de fleur, poudre d’or.

Laurent Goumarre

Dans le regard de Laurent l’été est une saison très triste et tout à fait solaire, parfaite pour la fête, la plage, les beignets à l’abricot et le latte di mandorla. L’été est une saison faite pour nourrir les pensées des autres saisons. En été on fait des pro-visions, des photos. Il neige. Je veux tout. Je veux voir, je veux tout voir. Tout ce que je vois est sacré. Sprezattura. Je m’approche de L’homme au gant, je ferme les yeux, je divague et je souris, je m’approche d’Arthur, je me place du côté de Laurent. Le désir est un nœud chaleureux, qui fait des contractions partout dans la cage thoracique, une légère et insupportable démangeaison. Sprezattura. La collection YSL n’était pas parfaite, il manquait L’homme au gant de Titien, il manquait Arthur vu par Laurent, ses photos Sans titre.

Je ne connais pas Arthur, je ne connais pas Laurent, je ne sais rien de qui fut l’homme au gant. De toute façon la mort est là, banale elle aussi, elle rôde, attend. Sur une plage de Pampelonne, à Lloret del mar ou sur une plage nordique en noir et blanc, dans un film de Bergman, la mort est la mort, toujours la même, incomparable. Sprezattura, les photos de Laurent Goumarre font montre de sprezattura, ce mot intraduisible en français. Ce serait une sorte de nonchalance mais sérieuse et attentive, une sorte de fait vite vite-fait mais avec minutie. Dans Le livre du courtisan (1528), Baldassare Castiglione écrit qu’une des vertus essentielles de l’homme de cour est de « fuir le plus que l’on peut, comme une très âpre périlleuse roche, l’affectation : et pour dire, peut-être, une parole neuve, d’user en toutes choses d’une certaine nonchalance, qui cache l’artifice, et qui montre ce qu’on fait comme s’il était venu sans peine et quasi sans y penser » ; en effet, « le vrai art est celui qui ne semble être art. »

Laurent Goumarre, Saint Laurent, jusqu’au 24 février 2018,
Galerie Alain Gutharc, 7 rue Saint-Claude 75003 Paris
Laurent Goumarre