Ivan Jablonka : « Être toujours d’ailleurs, de l’autre côté de la frontière » (En camping-car)

Tout récit de soi revient à sertir le « je » dans une époque. Quand il est celui d’un historien qui fut adolescent dans les années 80, le faire revient à enter une branche nouvelle sur le grand tronc autobiographique : une forme d’« ego-histoire » pour reprendre le terme qu’emploie Ivan Jablonka dans les dernières pages d’En Camping-car.
Raconter ses étés adolescents en Combi Volkswagen, sur les routes d’Europe, c’est faire une traversée tout autant spatiale que temporelle, redessiner la cartographie d’un « paysage intérieur » en mêlant l’intime et le collectif, réécrire son CV, en quelque sorte…

Les Mythologies datent de 1957 : trop tôt pour que Barthes lise une sociologie du pourtant iconique Combi VW, un mythe qui se construit plutôt au tournant des années 60-70. « Le bus », comme l’appelle la famille Jablonka, a été le véhicule des vacances d’Ivan, de 6 à 16 ans, aux États-Unis puis en Europe (Portugal, Grèce, Maroc, Italie, etc.), le véhicule de son Bildungsroman d’une forme de liberté et de bonheur. Parties de cartes, baignades, visites de quelques sites remarquables et autres ruines, collecte de souvenirs (cartes postales, tickets de musées, photographies et menus objets) composent ces étés bigarrés et en mouvement, avec toutes les sensations et couleurs que l’on associe généralement à ces moments : salades et grillades, soleil, iode et rires. Les Jablonka ne partent pas seuls sur les routes, avec eux le plus souvent un couple d’amis rencontrés en Californie, les Parent, soit deux Combi, un vert, un beige que l’on retrouve sur la couverture du livre.

« Les camping-cars (…) celui des Parent et celui des Jablonka, le vert et le blanc » (p. 31)

Mais En camping-car n’est ni un album de photographies et de souvenirs, ni le scrapbook d’une enfance résolument vintage, puisque datant de cette époque où les smartphone, GPS, ordi portable ou réseau Wi-Fi n’existaient encore. C’est le récit d’une transmission : d’un père né en avril 1940 de parents déportés et assassinés à Auschwitz à un fils qui hérite d’un rapport complexe au bonheur et à la liberté. Le père, élevé dans des institutions juives et communistes réservées aux orphelins de la Shoah voudrait offrir un bonheur et une insouciance à des enfants, ce qu’il n’a lui-même pas connu. Son « Soyez heureux » est une lourde injonction pour ses fils, contraints au bonheur, comme une forme de revanche sur l’Histoire. L’ensemble du livre est un dialogue de l’« enfant-Shoah » avec le père, la lettre d’un fils à son père, comme un passage de relais puisqu’Ivan Jablonka clôt son livre sur une adresse à ses filles. La mémoire est aussi cette « force vitale », cette « énergie » qui poussent vers un avant. A elles désormais de choisir comment être libres dans un monde toujours plus en mouvement.

« Le slogan de la Coccinelle Volkswagen était « La force par la joie », nom de la grande organisation nazie. Notre camping-car a-t-il été le lieu de « la joie par la force » ? (…) il met au jour de façon paroxystique et caricaturale, un fonctionnement de famille, un leitmotiv tragi-comique, la dialectique de mon père, sa difficulté à être heureux et ses remords liés au fait que nous ne l’étions pas non plus, par sa faute. En ce sens, cet épisode révèle une structure de mon enfance. » (p. 87-88)

L’autre entre-deux du livre est celui qui revient, quand on est devenu historien, à raconter l’enfant que l’on fut depuis des archives, à la fois personnelles et plus collectives, à analyser l’intime depuis ce que d’autres, historiens et sociologues, ont pu dire de ce type de vacances. C’est donc mener une enquête, en rassemblant le puzzle d’une décennie estivale — et Ivan Jablonka rappelle que puzzle, en anglais, signifie énigme. En lisant L’Esprit du Camping, Ivan Jablonka a compris combien ses souvenirs personnels, vécus comme des moments fondateurs, tenaient d’expériences collectives. Tout je est un nous. Son récit articule une part profondément intime (jusqu’au commentaire ironique de ses journaux d’époque) avec cette dimension plus universelle, chaque lecteur retrouvant sa propre madeleine dans ces pages, que tous, de cette génération, nous nous souvenons de la mort de Daniel Balavoine ou de l’explosion de la navette Challenger, de ce moment où « la puissance s’abolissait dans la mort ».

Mais ne nous y trompons pas, En camping-car est aussi un texte qui tient de l’autobiographie, passant (souvent ironiquement) par les scènes clés du genre, dont la confession d’une honte, et du journal d’écrivain, en ce que ce texte renoue avec L’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Ivan Jablonka revendique un judaïsme de l’errance, « être toujours d’ailleurs, de l’autre côté de la frontière », il analyse et explique ses engagements politiques par cette expérience de l’indépendance itinérante, de l’utopie non conformiste.

« Historien de l’enfance, j’ai voulu évoquer la mienne en historien. Écrivain en sciences sociales, j’ai voulu les tourner vers moi, les retourner contre moi, me présenter à elles. » (p. 153)

Cette « socio-histoire » d’une « enfance dans les années 80 » est donc tout ensemble un récit auto et allo-graphique, l’analyse d’une vocation, une pan d’archive et le portrait d’un véhicule iconique faisant le « lien entre le cosmopolitisme juif du XIXe siècle, la culture contestataire du XXe siècle et les idéaux de la gauche pour le XXIe siècle », un palimpseste en somme, comme les « temporalités encastrées » qu’Ivan Jablonka adolescent admirait face aux ruines grecques.

Ivan Jablonka, En camping-car, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2018, 192 p., 17 € (11 € 99 en version numérique) Lire un extrait