La lanterne magique de Conrad Aiken

Conrad Aiken, portrait par sa dernière femme

Et maintenant, prendre la pluie sur le menton et le monde sur le cœur. 
Conrad Aiken, Le Grand Cercle (La Barque, 2017)

Les livres de Conrad Aiken (Savannah, Géorgie, 1889-1973), « père spirituel » de Malcolm Lowry, qui joua un rôle déterminant dans la reconnaissance d’Emily Dickinson, copain de promo de T.S. Eliot à Harvard, fervent lecteur, entre autres, de Melville et Shakespeare, très certainement de Joyce, prix Pulitzer pour sa poésie en 1929, sont presque tous indisponibles aux États-Unis. Nous avons en France la chance de voir son œuvre éditée principalement par Philippe Blanchon (éditions La Nerthe) et Olivier Gallon (éditions La Barque). A ce jour, sur une bonne vingtaine de recueils de poèmes, une centaine de nouvelles et quelques romans, neuf traductions françaises ont vu le jour. À portée de lecteur, huit (le premier étant épuisé) ouvrages tous exceptionnels, écrits à différentes périodes de sa vie, une promesse monumentale qui devrait, notamment grâce à la ténacité de La Barque, conquérir un vaste public.

Vient de paraître à La Barque Le Grand cercle, roman de 1933, œuvre magistrale comme on en croise chez Lawrence Durrell, Malcolm Lowry, James Joyce ou Juan José Saer, qu’on dévore d’abord, dont on pressent la magique architecture ensuite, puis qu’on relit comme un jeu de piste, là où se dévoile le génie d’Aiken, creuset de sa virtuosité, de sa sensibilité, de sa malignité, de son sens de la musique, de son humour et de sa tragédie.

Qui était Conrad Aiken ? Pourquoi ce relatif oubli de son œuvre aux États-Unis et sa découverte tardive ici ? Qu’aurons-nous bientôt à lire de plus ? Olivier Gallon, l’éditeur de La Barque, a répondu à nos questions.

Mon âme polysyllabique, oui, bien sûr, je suis coupable, je m’en vais ça et là projeter ma culpabilité comme une lanterne magique.
Conrad Aiken, Le Grand Cercle

Conrad Aiken est, ou était surtout connu comme poète, plus que romancier et nouvelliste : de quoi se compose son œuvre ?

Olivier Gallon : Je serais tenté de dire que Conrad Aiken est un poète jusque dans sa prose. Nous devons à ce titre de l’avoir découvert en France avec la parution, aux éditions Seghers en 1957, d’un choix de poèmes dans la traduction d’Alain Bosquet. Grosso modo, son œuvre se compose d’une centaine de nouvelles, de cinq romans et d’une vingtaine de recueils de poésie. Il a également écrit un ouvrage unique mêlant autobiographie, essai et fiction : Ushant, que j’aimerais beaucoup, parmi tant d’autres de lui, publier un jour. À cela, il faut ajouter un livre de critiques paru en 1919, où déjà il faisait part de son estime pour la poésie chinoise, et, à ma connaissance, un livre pour enfants, « enfants de tous âges » bien sûr, comme il l’a lui-même précisé.

Il fut aussi l’éditeur du premier livre paru d’Emily Dickinson, qu’il accompagna d’une préface : Selected poems of Emily Dickinson.
À la parution de ce livre, dont Aiken avait choisi les poèmes, Emily Dickinson était alors inconnue, et il fut l’un des premiers à en mesurer l’importance qui ne cesse heureusement depuis de grandir ; j’ai lu quelque part que c’est par son intermédiaire que Faulkner, qui avait la plus grande estime pour Aiken, la découvrit.
Tandis que de l’autre coté de l’Atlantique, c’est Virginia Woolf qui, cette fois, a édité Conrad Aiken, notamment son livre Senlin : une biographie, livre publié et traduit en France aux éditions La Nerthe par mon ami Philippe Blanchon.

Comment expliquer que malgré la reconnaissance qu’il a eue de son vivant, elle fut, comparée à d’autres auteurs de son importance, plutôt relative, et que sa redécouverte soit si tardive ?

Je crois qu’il y a plusieurs raisons à cela, sa timidité, et conjointement, la discrétion de l’homme qu’il était, poursuivant la résonance de son temps sans y être soumis. Il était par ailleurs semble-t-il rétif à l’idée même d’école, et se trouvait être en marge des avant-gardes de l’époque. À cause de cela, il n’a pas eu, par exemple, comme T. S. Eliot, son ami de longue date avec qui il avait partagé les bancs d’Harvard, une reconnaissance digne de ce nom ; on pourrait aussi citer Louis Zukowski ou Ezra Pound avec qui il entra en relation par l’intermédiaire de T. S. Eliot… Un autre facteur a pu jouer, qui tient là encore à la nature de la poésie et de la prose d’Aiken. Ayant un pied dans le XIXe siècle, il était éclairé par les lumières qui y brillaient encore, Melville ou Poe, mais aussi, ce que l’on sait moins, Anton Tchekov (aussi bien que, et à remonter le temps, évidemment Shakespeare)… Ce que je veux dire c’est qu’il n’a pas rompu avec ses « pères », qu’il n’a pas eu cette volonté de rompre, et qu’il s’inscrit de plain-pied dans une culture universelle, ceci étant flagrant, si l’on considère par exemple l’un de ses poèmes tardifs : « Le Cristal ». Formellement, son écriture est à la croisée de ces chemins, et mobilise bien sûr la poésie, la littérature, mais aussi la philosophie (Nietzsche, notamment, et George Santayana dont il fut l’élève) et la psychanalyse. Il fut un des premiers lecteurs de cette envergure à lire Freud, mais ce que l’on sait moins, c’est que Freud lui-même l’a lu, par l’intermédiaire de Winifried Bryher et son amie Hilda Doolitlle (connue sous les initiales H. D.) qui lui avaient transmis, précisément, Le Grand Cercle. A la suite de cette lecture, le maître viennois avait, je crois, pris contact avec Aiken. Pourtant, et malgré les sollicitations de H. D. qui l’aurait bien vu suivre une psychanalyse, jamais ils ne se sont rencontrés… La psychanalyse aura donc croisé personnellement l’homme Aiken, et l’a influencé ; dans son roman, Le Grand Cercle, le troisième chapitre notamment le montre très clairement, avec l’humour dont Aiken sait faire preuve…

Son œuvre doit être particulièrement complexe à traduire…

Aiken mobilise des champs lexicaux très précis. On peut dire que cette œuvre est extrêmement complexe, ce qui ne signifie pas : compliquée. Aiken était aussi, j’y reviens, un très grand lecteur de poésie mondiale, il était attaché au poète chinois Li Bai, ou Li Po (701-762), dont on dit qu’il est mort noyé — en voulant regarder de trop près le reflet de la lune sur un lac, sa barque se serait renversée. On songe évidemment à Étrange clair de lune, une nouvelle d’Aiken, et à cette fascination d’Aiken pour la figure du cercle, si ce n’est pour « le démon de l’analogie » : cercle de la lune, cercle de la pièce de monnaie, ou encore, cercle des serpents s’entre-dévorant dans le bocal (in État d’esprit)… On pourrait en sourire, mais il est mort en août 1973 dans la ville ou il est né, et à quelques jours de son jour de naissance… Ironie du cercle, figure omniprésente dans son œuvre, par laquelle s’ échafaudent parfois ses textes, sans que pour autant le cercle ne se referme – Le Grand Cercle encore une fois…

« Là, parmi les pierres tombales et les bignones, il s’assit dans l’herbe et ouvrit la boîte. Il fut ébloui. La médaille était en or et reposait sur un minuscule coussin de satin bleu. Son nom y était gravé – oui vraiment découpé dans l’or; il passa l’ongle pour sentir les incisions. C’était une expérience qu’il ne s’agissait pas d’appréhender dans sa totalité. Il posa la boîte dans l’herbe et s’en détacha, s’allongea de tout son long, le menton posé sur le poignet, et fixa tout d’abord une pierre tombale, puis, le petit objet en or, comme pour découvrir la relation qu’ils entretenaient. Des oiseaux-mouches, des pierres tombales, des baignons, et une médaille d’or. Étonnant. »
Conrad Aiken, Étrange clair de lune & État d’esprit (La Barque, 2016)

Cette complexité implique forcément des défis de traduction. Dans Le Grand Cercle, remarquablement traduit par Joëlle Naïm, et qui aurait bien des choses à raconter sur cette aventure, se rencontrent plusieurs niveaux de langue, plusieurs souffles et rythmes, vitesses induites par des décélérations et accélérations, le tout imbriqué ou au contraire séparé ; le texte est aussi peuplé de références à ses « étoiles » dont nous parlions (Shakespeare particulièrement, dont des citations ou évocations peuvent courir d’un chapitre à l’autre). Par ailleurs, Aiken se plaît à brouiller les pistes. Un petit exemple anecdotique, et donc fondamental comme toujours chez lui, selon le principe du transfert, dans le second chapitre du roman, il apparaît que le prénom de la mère (Doris) est aussi le nom d’un bateau. Dans un autre contexte, son seul texte plus essentiellement autobiographique, Ushant, il change les noms de ses œuvres auxquelles il fait référence et des personnes qu’il convoque.
Mais pour revenir au Grand Cercle, Aiken était dans une phase d’écriture où il était particulièrement « déchainé », phase qu’il a qualifiée lui-même de « posthume », ayant survécu à une tentative de suicide au gaz. Je crois qu’il en a tiré une grande force, il s’est attaché à la vie, en a tiré « un mépris réconfortant pour la mort ». C’est ce qui ressort à la fin du Grand Cercle, et plus tardivement dans « Le Cristal » (1958), que nous allons éditer au printemps 2018 dans la traduction de Philippe Blanchon. C’est un long poème chapitré de maturité, fraternel, en dialogue avec l’illustre Pythagore de Samos, où l’âge du poète Aiken, il était alors âgé de 69 ans à sa parution, transparaît dans ses questionnements. Aiken y évoque des moments de la vie du grand philosophe, homme d’état, et mathématicien à qui il s’adresse — et, fait retenu : un migrant, puisque Pythagore quitta Samos à l’âge de 18 ans et n’y revint que vers l’âge de cinquante ans.

« (..) Eh bien comme tu as pu en conclure d’après mes précédentes lettres, j’ai été assez proprement ligoté moi-même – à moitié paralysé, effrayé, malade, fatigué, ennuyé, tout – faisant du sur place d’une manière misérable et presque désespérée – toutes espèces de Vers de terre qu’on ne peut détailler dans une lettre – la désintégration atteignant son apogée une semaine avant l’arrivée de ton télégramme, quand j’ai tenté de me tuer au gaz – ne tenant aucun compte de ta remarque d’il y a quelques mois constatant que le suicide aujourd’hui était si banal qu’il en devenait vulgaire. L’effort a été si complètement satisfaisant – mais Jerry est rentrée un quart d’heure trop tôt et a réussi à me ramener à la vie. Je te le rapporte, non pour en jouer, ni m’en vanter, sans un atome d’apitoiement sur moi – mais la chose est maintenant un fait important dont simplement je dois te faire part, c’est tout. Je ne regrette pas de l’avoir fait – Cela m’a donné quelque chose de tout à fait nouveau et utile – entre autres choses un mépris réconfortant pour la mort – et cela nous a beaucoup rapproché J. et moi, et de manière bien meilleure qu’avant – tout est plus réel. ça a été éprouvant pour la pauvre Jerry, mais elle l’a pris à merveille. Si bien que maintenant, vois-tu, je vis une vie posthume. »
Conrad Aiken, Deux lettres, Revue La Barque dans l’arbre, Hiver 2017-2018

Conrad Aiken, portrait par sa dernière femme

Quelles furent ses relations avec Malcolm Lowry ?

Lowry était un jeune homme quand il est venu frapper à la porte d’Aiken, une valise à la main. Une sympathie immédiate s’est créée entre les deux hommes et Aiken l’a pris sous son aile, au point d’en devenir son tuteur. Lowry admirait Aiken. Blue Voyage, le premier roman d’Aiken, l’avait alors beaucoup marqué et ce, durablement. Aussi, mais de quelle manière… ?, leur relation fut d’abord celle de maître à disciple ; mais c’est une amitié qui semble toujours avoir été, dès leur rencontre, et qui a perduré jusqu’à la mort de Lowry, y compris dans les moments de grandes crises pour chacun d’eux. Ils étaient aussi compagnons de whisky !… L’influence d’Aiken sur Lowry est indéniable : il y a un grand rapport de proximité formelle et d’esprit… Ils ne s’en sont jamais cachés. Toutefois, tout rapport d’influence est toujours plus compliqué, ce que relevait Aiken lui-même. Lowry apparaît dans Ushant sous le nom de Hambo. L’un et l’autre ont aussi correspondu, un livre de correspondances en témoigne.

Interprétation d’extraits du poème de Conrak Aiken par le groupe Featherlight – La Chanson du matin de Lord Zero dans sa traduction par Philippe Blanchon. (éditions La Barque, 2014)


Conrad Aiken fut témoin d’un drame à l’âge de 12 ans : son père, pris d’un accès de folie, tua sa mère et se suicida. Qu’est ce qui dans ce drame de l’enfance persiste dans son œuvre, en quoi transcende-t-elle le tourment intérieur d’Aiken, ce tumulte sensible permanent qui transparaît dans ses livres ? Dans la nouvelle Neige silencieuse, neige secrète, le petit héros à l’âge d’Aiken au moment du drame…

Ce serait lui qui aurait trouvé les corps de ses parents… Et à la suite de ce drame, qui l’aura poursuivi sa vie durant, il a été élevé par ses oncles et tantes. Ce qui semble incroyable, y songeant, est qu’il ait pu puiser en lui, rappeler en lui, l’enfance justement. Il a su, et c’est considérable, préserver « une parcelle d’enfance », pour reprendre une expression de Rilke, alors que son enfance a été marquée d’un coup d’arrêt. Quant à sa nouvelle Neige silencieuse, neige secrète, on ne peut pas ne pas y penser, bien sûr, l’âge est le même que celui du jeune Paul Hasleman, etc., mais là encore il faut être prudent, car Neige silencieuse, neige secrète parle aussi et surtout à tout un chacun depuis une dimension cachée, fuyant le jour de l’analyse, qu’on minorerait avec la seule lecture psychologique que ce texte splendide, tourné vers la petite graine du conte, réfute de manière exemplaire.

Il y a chez Aiken une grande amplitude, une belle complexité. On le voit aussi très bien dans Le Grand cercle, où il a placé le chapitre qui revient sur l’enfance en deuxième chapitre, position loin d’être anodine. S’éprouve ainsi sans doute moins le gouffre entre l’enfant qu’il était et l’adulte qu’il est devenu, qu’on a pu découvrir dans le premier chapitre, que l’enfant qu’il est resté et l’adulte qu’il n’a pas été. Pourquoi ? Là se trouve la petite graine… secrète comme la neige, laquelle, tombe aussi, par la fenêtre, dans le troisième chapitre du Grand Cercle… De manière générale, avec ces quelques textes parus à La Barque, nous découvrons là un écrivain d’exception quant à l’approche sensible de l’enfance.

Extrait du film de Gene Kearney (1966) d’après Neige silencieuse, neige secrète de Conrad Aiken (La Barque, 2014)

Il y a quelque chose qui convoque l’archaïque chez Aiken…

Ce qui me semble intéressant dans Le Grand Cercle, qui m’est peu à peu apparu, et qui va avec cette dimension archaïque, c’est sa relation au tabou, à la fois dans son acception courante et magique lorsqu’il est relié à l’enfance. Freud l’a lu, mais j’aurais aimé que Bataille le lise…

Dans Le Grand Cercle, quatre chapitres composent une véritable symphonie, quatre chapitres qui semblent distincts, mais qui se font écho jusque dans les détails. On peut lire le roman comme un jeu de piste, truffé d’indices…

Aiken est très malin, mine de rien, et tout à fait conscient de ce qu’il fait, de ce qu’il met en branle. Dans Le Grand cercle, il n’y a aucun tabou, entendu au sens courant du terme, dans ce qu’il dit comme dans les registres d’écriture eux-mêmes qu’il convoque et qu’il défait. Pour citer un autre exemple, dans la nouvelle État d’esprit qui, dans le livre que nous avons fait paraître, suit Étrange Clair de lune, il commence tout d’abord par exposer comme une espèce de théorie dont il va chercher, en l’expérimentant, la vérification dans la seconde partie du texte, laquelle se déroule alors devant nos yeux. Le lecteur se trouve ainsi en connivence avec l’architecture de sa pensée.

Pourtant l’écriture est parfois très tumultueuse, où s’y noie presque : le premier chapitre du Grand Cercle, où l’on suit Andrew le Borgne sur le chemin de retour chez lui, là où il sait qu’il va découvrir sa femme et son meilleur ami sur le fait est émotionnellement vertigineux…

Cette histoire de tromperie est un parfait prétexte. Il joue dès le début du roman avec la linéarité, celle du temps qui passe, celle du train qui passe (puisqu’on se retrouve, là encore, comme dans la nouvelle que je viens d’évoquer, dans un train) ; mais dans une circularité formelle, il n’a de cesse de briser cette pensée linéaire. Ses textes peuvent être reçus à des degrés très divers, par des lecteurs très différents. Effectivement, chaque chapitre du Grand Cercle pourraient être un texte distinct, cependant la structure générale se découvre par touches sensibles, par indices : tout n’est pas cercle mais tout semble faire cercle, les phrases, les événements aussi minuscules soient ils, aussi délicats soient ils. Les vides dans l’interstice des chapitres jouent aussi leur rôle, ainsi que les jeux typographiques (italiques, mise entre parenthèses, etc.)

« Calme-toi, vieil imbécile. Examine cette rangée de faces de morts en face de toi : ces hommes d’affaires durs, ces scrutateurs de télescripteurs, ces calculateurs de bilans, ces signataires de lettres importantes et ces vendeurs d’hypothèques. Se permettent-ils des décisions précipitées ? S’en vont-ils à minuit, tête nue, sous la pluie, patauger dans les flaques à cause d’une secrète angoisse au cœur ? Quand leurs bureaux sont fermés pour la journée, que les sténos sont parties et que tout est tranquille, se roulent-ils par terre en un paroxysme de pleurs ? Absurde. Ils n’ont pas de coeur. Ou s’ils en ont un, ils ont appris le secret du granit : ils sont silencieux, ils attendent, ils s’alignent instinctivement sur le rythme lent des étoiles, enfin tout vient à eux. Mais toi, pauvre idiot, avec ton simulacre d’âme – mon Dieu quel imbécile tu fais. »
Conrad Aiken, Le Grand Cercle (La Barque, 2017)

Il semble que la conscience du narrateur soit le lieu principal de l’intrigue du Grand Cercle, et son personnage principal : vous parliez plus tôt du « démon de l’analogie », pour la nouvelle Étrange Clair de lune, on perçoit aussi ce mouvement perpétuel dans le roman : à travers les événements météorologiques, les éléments naturels et la musique, entre autres, Aiken projette cette « lanterne magique » dont il parle, avec passion, humour, jeu, ou provocation…

Le Grand Cercle est composé de quatre chapitres comme quatre mouvements musicaux, ce qui peut se décliner en climats selon une modalité d’espace. Son rapport à la musique est constant, il y aurait beaucoup à en dire. Un de ses poèmes, Music I Heard, a été mis en musique par Leonard Bernstein.

Dans Le Grand Cercle, qui rappelons-le est paru aux États-Unis en 1933, on le ressent singulièrement dans les passages en italiques et sans ponctuation, c’est tout à fait remarquable pour l’époque. Cette lanterne magique qu’Andrew promène dans le monde fait figure de caisse de résonance. L’événement naturel (l’averse de neige, la tempête, l’orage…) lui permet d’entrer autre part, de passer d’un paysage à un autre paysage, extérieur tout aussi bien qu’intérieur, d’un pan de réalité à un autre. Et la musique est possiblement là pour lui rappeler de ne pas finir, lui donne cette possibilité en même temps qu’elle le lui interdit, possibilité-même d’une absence de fermeture, d’un décloisonnement qui recouvre la fin, soit possiblement encore « un espace d’harmonie favorable à l’éclosion de nouveaux rapports », pour reprendre les mots de Louis-René des Forêt dont le livre Le Bavard me fait songer par moment au Grand Cercle.

Conrad Aiken

Bibliographie traduite en français de Conrad Aiken :

Aux éditions La Barque :
// Poèmes : La Chanson du matin de Lord Zero, édition bilingue (trad. Philippe Blanchon), 2014
Le Cristal : à paraître au printemps 2018
// Nouvelles : Neige silencieuse, neige secrète, trad. Joëlle Naïm, 2014
Étrange clair de lune et État d’esprit, trad. Joëlle Naïm, 2016
// Roman : Le Grand Cercle, trad. Joëlle Naïm, 2017.

Aux éditions La Nerthe :
Senlin : une biographie, édition bilingue (trad. Philippe Blanchon), 2014
La Venue au jour d’Osiris Jones, édition bilingue (trad. Philippe Blanchon), 2013

Aux éditions La Table ronde, Gallimard et Seghers :
Un cœur pour les dieux du Mexique, La Table ronde, trad. Michel Lebrun, 1994
Au-dessus de l’abysse, Mercure de France, 1994 – Gallimard, 2001, trad. Patrice Repusseau.
Préludes, choix de poèmes, Seghers, trad. Alain Bosquet, 1957.