Les Heures sombres : 25 jours qui ont sauvé le monde

L’année cinématographique 2018 commence sous les meilleurs auspices avec Darkest Hour, Les Heures sombres, réalisé par Joe Wright : l’alliance est parfaite entre une mise en scène captivante et l’interprétation exceptionnelle de Gary Oldman, qui incarne à la perfection un Winston Churchill, enthousiasmant sauveur du monde libre.

Du 7 mai au 4 juin 1940, vingt-cinq jours dramatiques ont changé la face du monde face à la terrible menace des nazis. Le film s’ouvre sur une séance passablement agitée à la chambre des communes, le 7 mai 1940, pendant laquelle le premier ministre Neville Chamberlain, la pauvre marionnette des accords de Munich de 1939, est littéralement mis en pièce non seulement par l’opposition travailliste mais également par nombre de ses amis conservateurs, alors que l’invasion de la Hollande et de la Belgique se profile à l’horizon. La ressemblance physique entre le véritable Chamberlain et l’acteur qui l’incarne est saisissante. Ronald Pickup, acteur grand-breton célèbre au théâtre et à la télévision mais à qui on n’a jamais proposé de rôle dans un road movie… traduit à merveille la veulerie de Chamberlain. Et le film de Joe Wright montre parfaitement la faiblesse et la sympathie pro-nazi conjuguées de Chamberlain, de Lord Halifax et du roi George VI, tous trois englués dans une amitié et une complicité totalement aveugles.

De fait, le monarque, malgré sa coupable sympathie pour Halifax et Chamberlain, et son antipathie avérée pour Churchill, n’a d’autre solution que de nommer ce dernier premier ministre, au lendemain d’une humiliante motion de censure contre son ami Chamberlain. La force de ce film est alors de montrer les joutes parlementaires sévères et les tractations de coulisses qui font écho aux menaces allemandes. Le chaos est non seulement proche des côtes de Douvres mais aussi dans les couloirs de Westminster, et jusque dans le bunker du cabinet de guerre. Les affrontements y sont feutrés mais violents et Joe Wright a respecté la vérité historique, à une notable exception près, Winston Churchill n’a jamais mis les pieds dans le métro de toute sa vie. Mais cette liberté non seulement ne nuit pas au film mais lui donne un caractère chevaleresque et exaltant. Churchill profite d’un feu rouge pour fausser compagnie à son chauffeur et se glisser dans le métro pour s’y ressourcer en quelque sorte. Sa présence va susciter l’étonnement, la curiosité et l’admiration. Cette scène est pittoresque et finalement parfaitement acceptable. Churchill en sort galvanisé par le soutien de tous ces londoniens inconnus qui, alors qu’il doute sous la pression de ceux qui veulent négocier avec les nazis et se demande s’il faut céder, lui répondent massivement et unanimement : Never! Fort de ce soutien populaire Winston Churchill va enchaîner avec un discours fracassant et mémorable à la chambre des communes.

Bien évidemment Gary Oldman porte ce film par une interprétation magistrale. Tour à tour gouailleur, stratège extraordinaire, Oldman s’est glissé dans la réalité historique churchilllienne avec un talent qui laisse pantois. Tout y est, le phrasé, les colères homériques, l’humour, et la ressemblance physique due, semble-t-il, à une séance quotidienne de maquillage de quatre heures. Il serait très surprenant que Gary Oldman ne soit pas récompensé pour ce tour de force, ce serait également injuste. Il convient de saluer le reste de la distribution. Kristin Scott Thomas est une Clementine Churchill attachante et brillante ; Stephen Dillane, dont le grand talent a déjà été remarqué dans l’excellente série Tunnel aux côtés de Clémence Poésy, est un Lord Halifax époustouflant. Quant à Lily James elle est une parfaite Miss Layton, jeune secrétaire timide, tremblante et néanmoins solide et fidèle au poste jusqu’à la libération, bien que Joe Wright la fasse entrer en scène plus tôt que l’histoire ne l’avait prévu. Samuel West, dont on a déjà jaugé le grand talent dans des adaptations cinématographiques de romans de Thomas Hardy et de Forster, interprète un Anthony Eden criant de vérité. On sort de ce film régénéré et vaguement inquiet car la victoire parlementaire en interne de Winston Churchill n’a tenu qu’à un fil.

Les Heures sombres (Darkest Hour), film britannique de Joe Wright, 2 h 06 — en salles depuis le 3 janvier 2018.

Pour compléter la nécessaire information sur cette période, il est indispensable de lire l’excellent ouvrage d’Antoine Capet, professeur émérite de civilisation britannique à l’université de Rouen et grand spécialiste hexagonal et européen de Churchill, Churchill Le Dictionnaire, aux éditions Perrin, 862 p., 29 €.