Paul Otchakovsky-Laurens: Mon plus beau refus

Il était pour moi le Jérôme Lindon vivant.

Je l’ai rencontré à Manosque, en septembre 2012, pendant le festival Les correspondances.

Il pleuvait des cordes, un déluge, la mousson tout à coup.

C’était une rencontre avec Santiago Amigorena.

Ma première rencontre en public et la POL team était là, monsieur POL lui-même, troisième rang gauche.

Deux yeux bleus calmes et perçants, qui loupent pas un détail, semblent évaluer le potentiel, la valeur.

Des yeux calmes mais à l’affût, sur le qui-vive, en alerte.

Santiago est gentil mais assez nul à l’oral.

Je suis pire.

Nous n’avons rien à dire car tout à dire en même temps.

Comparé à Santiago et moi, Modiano serait une pipelette logorrhéique, vous voyez ?

Le pauvre modérateur rame, remplit les vides comme il peut, heureusement la pluie diluvienne fait un boucan formidable.

Alors on parle de la pluie.

Je croise le regard de POL à plusieurs reprises, le moment semble l’amuser.

Après, nous sommes présentés. Je suis très impressionné.

Comme souvent quand je le suis je suis agressif et maladroit.

C’est « Plus fort que moi ».

D’un coup je lui dis : Je suis très ami avec Camille Laurens mais je vous aime beaucoup.

Il sourit et répond : Je sais que Camille laisse libres tous ses amis d’avoir des relations avec moi ou pas.

Le temps passe. Je le recroise lors d’un salon du livre à Paris.

Sur son stand il m’offre un verre de vin blanc.

Mon second livre est paru, La vie privée, il me dit qu’il l’a lu. N’ajoute rien et je n’ose pas demander ce qu’il en a pensé.

« Ici ce n’est pas du champagne mais contrairement à chez vous (le stand Gallimard) les verres ne sont pas en plastique. »

On rigole. Je lui présente Édouard Louis avec qui je suis ami à l’époque, il dit à Édouard : « Encore vous ?! » Il fait un signe de la main au-dessus de la tête qui signifie « ras-le-bol ».

Le monsieur me séduit, je le trouve classe, libre, une sorte d’YSL des Lettres, il me fait aussi penser à Christian Thorel, le libraire d’Ombres blanches à Toulouse. De la race des seigneurs.

Le lendemain il m’envoie un mail pour me demander pardon pour son air hagard dû l’alcool, il ajoute qu’il se sent gêné et coupable vis-à-vis d’Édouard. Je comprends qu’il a peut-être raté le manuscrit d’En finir avec Eddy Bellegueule. Je ne pose pas de questions.

Le temps passe encore, j’ai des problèmes de santé, dépression, tentative de suicide, je fais quelques séjours HP. Un matin tonitruant, je lui fais un de ces mails to much dont je peux hélas avoir le secret en phase hypomaniaque, il me répond qu’il ne peut rien pour moi, hélas, mais quand « vous irez mieux passez à mon bureau ».

Je sors de la clinique, je passe à son bureau, c’est septembre 2015, on ne parle que de la rentrée littéraire, livres, lecture. Je reste 20 minutes environ. A bientôt. A bientôt.

J’écris un manuscrit dont le titre est Patrice, j’ai des problèmes avec l’ayant-droit de Chéreau, j’ai aussi des problèmes de communication avec mon éditeur chez Gallimard, Ludovic Escande. J’en ai un peu marre de tout ça.

J’ai l’impression que chez Gallimard, comme je ne vends pas, je compte pour rien.

Alors je fais une crise, j’envoie un mail à monsieur Paul, et cette fois-ci je lui fais ma déclaration. Il me rappelle aussitôt, nous parlons un long moment entrecoupé de longs silences. Je suis estomaqué par le temps qu’il prend pour quelqu’un qui n’est même pas de ses auteurs. Je lui parle de mon envie de claquer la porte de chez Gallimard, je lui parle de l’importance du panache dans la vie, il me dit de réfléchir, de ne pas réagir à chaud, de laisser passer du temps. Nous sommes un jeudi.

Le vendredi je décide de lui envoyer mon manuscrit. Mais je veux que ça ait de la gueule. Je ne veux pas assurer mes arrières, je veux sauter dans le vide, sans protection. Je quitte Gallimard, mail à Antoine etc., et je lui envoie mon texte dans la foulée. Le dimanche soir j’ai un mail, mon plus beau refus, plus beau qu’un oui :

Cher Olivier Steiner,

Votre décision de quitter Gallimard sans même attendre mon avis sur votre livre a fait peser sur moi un poids considérable pendant ce week-end. Je ne sais si ma lecture en a été dérangée ou pas mais je sais, de toute façon, que celui pour lequel les conséquences de cette décision sont les plus lourdes c’est vous, bien sûr, pas moi, et cela m’impressionne.

Comme m’a impressionné « Patrice » qui est à l’image de cette décision un livre fort, c’est évident. Il est fort parce que vous vous y engagez totalement et là aussi sans recours ni retour en arrière possible, il me semble.

Littérairement, il est parfait, écrit au plus près, au plus juste, tendu, risqué. Il n’y a pas la moindre baisse d’intensité, le moindre bégaiement.

J’ai publié des « autofictions », plusieurs. De toutes celles que j’ai lues, celle-ci, « Patrice », est la plus irrémédiable, je crois. J’aurais des choses à vous reprocher, ici ou là, sans doute, par exemple ce que vous pointez vous-même comme name-dropping et qui m’a gêné. En même temps, je sais, comment faire autrement ? Mais ça n’est pas l’essentiel.

En fait, je suis très mal à l’aise par rapport à Patrice Chéreau – que j’ai croisé une seule fois, ce n’est pas la question. Je suis d’autant plus mal à l’aise qu’il n’est plus là pour donner son avis, réagir, infléchir, comme il l’avait fait pour Bohème – même si, voyez la contradiction, je désapprouve au fond le principe de son intervention d’alors. Très simplement : je n’arrive pas à m’imaginer l’éditeur de ce livre parce que je le trouve, pardonnez-moi, indiscret. Il me dit des choses de vous que j’accepte parce que c’est vous qui me les dites, il m’en dit de Chéreau que je n’ai pas envie de savoir, parce que ce n’est pas lui qui me les dit, et parce qu’il est mort.

Je suis vraiment navré de ce rendez-vous manqué.

Respectueusement,

Paul Otchakovsky-Laurens

Ce livre finit par trouver un éditeur, Les Editions des Busclats, Patrice devient La main de Tristan, avec les coupes nécessaires pour ne pas froisser l’ayant-droit. C’est ainsi.

Le temps passe, dans ma tête le prochain sera pour POL, je l’écris pour POL. Il le sait. Il ne me promet rien mais il ne me dit pas « impossible ».

Nous nous voyons en septembre 2017, dans son bureau 33 rue Saint André des Arts, il se trouve que j’apporte aussi le manuscrit d’un ami, un jeune garçon turbulent, Loris, je fais le facteur. Qu’aimez-vous chez ce garçon, me demande-t-il ? Je ne sais pas, c’est un petit Dustan en herbe, un petit Angot en puissance. Je vois, je vois, répond-il. On rigole.

On rigole mais c’est très impressionnant. Dans son grand bureau carré, je suis assis sur une chaise contre un mur, il me fait face sur une autre chaise contre l’autre mur. Environ quatre mètres nous séparent, un gouffre. Il porte un t-shirt blanc et un jeans, je le trouve bogosse en fait, le moment est très beckettien. Toujours la même histoire : Tout à dire = Rien à dire. Il m’intimide, impression d’être chez le psy, il est mon sujet supposé savoir, le transfert est total, je me sens nul. Il demande : Et vous, comment ça va ? Je ne sais pas pourquoi, la question me foudroie. Je perds tous mes moyens et un « Je suis heureux, après tout », sort de ma bouche. Je me sens nul, nul, nul. Je rougis et je transpire. Il ne répond pas et me regarde avec interrogation. Il finit par dire « Bien ». Puis il se lève et me dit : Vous donnez de vos nouvelles dans ce cas ? Oui, monsieur.

J’avais prévu de lui envoyer mes vœux 2018, hier j’ai commencé un taf alimentaire au château de Versailles, j’allais lui raconter ma première journée de manière comique mais ce matin au réveil j’avais un sms de Camille :

« Olivier, j’apprends que Paul Otchakovsky-Laurens est mort mardi dans un accident de voiture. Chagrin. »

Je ne sais pas ce que sont les rapports entre un auteur et un éditeur. Je crois qu’ils sont de nature amoureuse, c’est pour ça que je ne sais pas. J’étais amoureux de monsieur Paul, en fait. J’étais juste amoureux.

Paul Otchakovsky-Laurens