Témoigner de son amour : conversation avec Arthur Dreyfus

© Arthur Dreyfus

Hier je ne te connaissais pas
Tu jouais aux voitures
Je chassais les pyrales
Sous l’œil de nos mères

Ces plaisirs suffisaient
Aujourd’hui tu me donnes
Ton passé en héritage
Mais si petit, était-ce déjà toi ?
Celui que j’aime, était-il déjà là ?
J’invente dans ta poche un miroir

Pour savoir
Quand commence le trop tard
Où commence le regard

Puis une phrase
Résonne tout le soir
Nous sommes peut-être passés à côté d’une belle histoire…
Arthur Dreyfus

Olivier Steiner : Hello Arthur, nous sommes mardi 12 décembre 2017, 23h18, couru toute la journée, je me pose enfin… comme tu sais je suis là pour parler avec toi de ton expo photo, « Nous sommes peut-être passés à côté d’une belle histoire ». Comme il y a déjà eu quelques papiers assez précis sur ces photos, je te propose de faire autre chose : parlons à bâtons rompus, parlons plus à partir de ces photos (ou vers elles) que sur elles. D’accord ?
C’était bien beau Paris ce soir, vers 18 heures. Je sortais d’un rdv au Point Ephémère qui s’est bien passé, j’ai descendu le canal Saint Martin, marché jusqu’à République puis fait un saut au 78 rue de Turenne pour revoir « en chair et en os » tes photos en ce moment exposées. Après j’ai filé Place Monge où j’avais un autre rdv avec une amie, il faisait très froid mais la ville était brillante et vive, avec du noir et de l’or partout comme un cliché de Noël… Je me suis senti vraiment heureux l’espace de quelques minutes, c’est toujours con à dire et difficile à traduire à ce genre de « choses» mais la sensation de bonheur était bien grande et réelle, elles n’arrivent pas si souvent ces épiphanies… Je marchais vers Pont Marie et j’ai trouvé que ma vie à cet instant-là était belle et pleine et qu’il ne manquait rien. Je me suis senti comme accompagné, dans une sorte de calme certitude, comme si bien des choses étaient encore possibles… « Je dis que l’avenir c’est du désir, pas de la peur », comme disait l’Autre… peut-être que j’étais aussi dans le sillage de tes photos, ces « visages et ces corps » d’aujourd’hui, capturés à l’iPhone, dans ton regard.

Arthur Dreyfus : Merci Olivier. D’accord pour ce que tu proposes.
J’imagine l’atmosphère que tu dépeins. Je la capte.
L’expression « en chair et en os » me semble toujours étrange.
Quand je regarde un garçon, je ne perçois que sa chair.
Et en même temps, j’aime les silhouettes longilignes, presque rachitiques, maigres plus que minces, dont le squelette est particulièrement perceptible…
D’ailleurs, je me remémore souvent ce fun fact, à savoir que « squelette » est le seul mot masculin du dictionnaire français à finir par -ette : un substantif très 2017, donc, transgenre d’une certaine manière.


Comme ce corps de L’enfant d’or dans la photo que tu as utilisée pour le carton de l’expo, ce garçon peau de lait, son regard à mi-chemin entre affirmation de soi et hésitation, clavicules saillantes, hantes légèrement évasives… très émouvant… un squelette de chair… (peut-on dire hanches évasives ? ça existe ?)


Je ne dirais pas squelette de chair, mais j’aime beaucoup les clavicules, c’est un os très sensuel. Après tout, le squelette est l’origine absolue.Alors que la chair évolue en permanence, se transforme, prend de l’âge, se densifie, s’épaissit, le squelette, une fois développé, demeure une marque interne, presque magique du passé (une marque intérieure). Passé un certain cap, c’est ce qui ne change pas, ce qui est fixe en nous. Et ce qui fait qu’après quelques milliers d’années, on finit tous par se ressembler…

© Arthur Dreyfus

Justement cette partie du corps chez les garçons et les filles, elle porte un nom, je l’ai sur le bout de la langue… Tu vois ? Le creux juste au-dessus de l’os de la clavicule… Je cherche le nom… il y a un mot pour ça. 


Non, je ne vois pas ! Mais dans la thématique, il y a bien sûr ce souvenir de Guibert dans Mes parents, lorsqu’il explique qu’il avait un trou dans le plexus, un vide, une cavité. J’ai toujours trouvé cela beau.
Quant aux « Hanches évasives », je ne sais pas mais si ça veut dire quelque chose pour toi, ça me va !
Je dirais pour ma part : parenthèses qui se tournent le dos. Elles ne sont pas dans le bon sens, donc elles ne comprennent rien. Chez un homme gros, les parenthèses font demi-tour et paraissent raconter un détail de son ventre.
J’aime mieux que le racontable soit dehors, à droite et à gauche, pas encore « dedans ».
Il y a aussi, je dois bien l’avouer, dans le squelette apparent, une expression du corps d’enfance, une platitude qui précède, chez le garçon, la formation des muscles, des pectoraux, etc. Cette persistance plate d’antan, du corps « en devenir », me plaît lorsqu’elle se perpétue dans le corps de jeune adulte.
J’avais écrit dans un livre : « Un corps qui recule devant son âge. »


Je vois ce passage de Mes parents, qui m’émeut parce que j’ai connu quelques rares garçons avec ce « trou » justement, ce gap, cette dépression au niveau du plexus… Ça les rendait fragiles, incertains d’eux-mêmes, je me rappelle en particulier un garçon à Toulouse que j’avais rencontré à la piscine Léo Lagrange et qui complexait beaucoup à cause de cela, il s’efforçait de cacher la « faille », ça le rendait maladroit, il ne savait pas que là était une grande part de sa beauté, dans ce « défaut », et à l’époque j’étais trop jeune, je n’ai pas su lui dire ou le rassurer, pas su trouver les mots.

« Complexer » : drôle de verbe. Une manière de dire : rendre la vie plus complexe, au fond. Et c’est vrai. Complexer, c’est ne pas avoir accès à la simplicité de l’existence.
Oui, un trou mystérieux… Inoubliable. Une signature.


« Trou inoubliable », très durassien… il y a ce passage du trou dans Le Ravissement : « (…) leur plus grande douleur et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique mais innommable faute d’un mot. J’aime à croire, comme je l’aime, que si Lol est dans la vie, c’est qu’elle a cru, l’espace d’un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence elle se tait. Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. » Tu connaissais ces lignes ? 

Je ne connaissais pas. Duras est décidément visionnaire : qui pouvait imaginer en son temps qu’on emploierait autant le mot Lol :) ? Bon, sans plaisanter, le passage (et le sens du passage) sont effectivement superbes. J’ai ressenti quelquefois le chagrin d’éprouver un mot qui n’existait pas. Je me souviens de moments où je n’avais ni soif, ni faim, ni envie de faire l’amour, ni envie de jouir, ni rien, mais où le manque de quelque chose crépitait malgré tout en moi. Comment nommer, comment identifier ce manque, ce vide qui résonne sans qu’on sache le nourrir ? Le grand problème est que l’on pense avec du langage, et qu’on est par conséquent limité par les concepts existants au moment où l’on pense.

On aurait envie de pouvoir faire correspondre chaque état intermédiaire à un mot, à une locution. C’est impossible. Lacan, paraphrasant Saussure, répétait que le mot est le meurtre de la chose. C’est mon amoureux qui m’a appris cette phrase, que j’aime beaucoup. Je l’aime parce qu’il y a deux façons de la concevoir : en premier lieu, le fait de nommer quelque chose dégrade cette chose, lui ôte la complexité infinie qu’elle renferme. Mais au-delà de la seule dénomination, que signifie le fait d’écrire ? Quand on y réfléchit, c’est doublement assassiner la chose. La nommer : premier meurtre. La graver : second meurtre. Voici la chose figée dans le verbe – mais aussi dans le temps et l’espace.
En ce sens, écrire son journal, c’est moins raconter la vie que la détruire a posteriori. La détruire pour la remplacer par autre chose.

Intéressant tout ça. Lacan, Saussure… « la vie détruite a posteriori par le journal écrit »… mais je vois les choses autrement  : il y a la vie enfin éclairée dont parle Proust, il y a aussi, dans l’autofiction notamment, la vie revécue ou vécue pleinement par son écriture. J’ai parfois l’impression d’avoir deux vies : celle qui m’arrive, et celle que je vis vraiment tandis que je la laisse s’écrire sous mes doigts… évidemment je ne suis pas en train de dire que Lacan et Saussure se trompent ! Je dis juste comment je sens les choses… Nommer, mettre des mots me semble m’apparaît surtout comme un don de vie, comme les mots étaient les visages sur le corps des choses… Je ne sais pas…
Puis il y a ce mot que je cherche toujours, grrrr (je ratisse Google depuis quelques minutes, j’ouvre même des planches d’anatomie, etc.), ce mot qui dit le creux à côté de la clavicule, dont je suis presque sûr qu’il existe, tu verras, si je le trouve et que je le mentionne, ce dont je parle existera encore plus ou mieux : ça ne tuera pas la chose, ça lui donnera naissance…
Autrement, sans rapport avec ce qui précède, je voulais te dire que je suis content d’avoir vu ton expo, « en vrai », d’autant plus que j’avais quelques réticences, quelques a priori réservés. Je peux les exprimer pour mieux les chasser dans un second temps ?


Bien sûr. Ce n’est pas moi qui vais faire le procès de la sincérité.

© Arthur Dreyfus

Je craignais de ne voir dans ton expo photo qu’une série de « Jeunes jeunes », de la jeunesse jeune donc forcément belle et fraîche et touchante. En fait c’est plus riche que cela, plus troublant il me semble, ça part ailleurs…

Je comprends cette peur.
Pour te répondre, je photographie « la jeunesse » depuis des années.
Mais je ne me suis pas « autorisé » à constituer une collection, à exposer, avant de sentir qu’un déclencheur était apparu dans une série, que j’avais ébauché un système qui dépassait la seule joliesse de la jeunesse.
J’ai sélectionné mes images en me focalisant sur l’émotion que chacune contenait, avec l’intention constante d’éviter la neutralité, l’image qui fait plaisir.
Le dramaturge Jean-Marie Besset a écrit que mon exposition était un « horrible et pathétique tableau de chasse de crevettes anorexiques. » Cette attaque m’a étonné dans la mesure où ledit Jean-Marie a squatté avec joie mon vernissage pendant deux heures – et que je l’ai toujours vu, du moins depuis que je le connais, courir après des « crevettes anorexiques » (qui s’en sont souvent plaintes !) Mais je m’y attendais également, car c’est tout ce que je voulais éviter dans la perception du spectateur. J’ai vu trop d’expositions qui n’étaient justement que de « simples » (j’allais dire vulgaires) tableaux de chasse gays, ou pas gays d’ailleurs.

Ah, Jean-Marie Besset ! Ce n’est qu’un fâcheux toujours prêt à mordre ce qu’il désire le plus. Je n’ai jamais perçu la moindre gentillesse chez lui. Or, c’est très important pour moi la gentillesse, et la bienveillance.
Mais « en même temps », comme dirait Macron, je veux être très franc avec toi, j’ai moi aussi par le passé été agacé par toi ou plutôt par l’image que tu peux (pouvais?) renvoyer : ce côté petit génie facétieux, jeune et très talentueux, bébé Orson Welles, qui veut être partout et qui y arrive. D’ailleurs tu le sais, nos rapports n’ont pas été évidents au début. Mais j’ai compris qu’il y avait aussi de la jalousie chez moi, et je crois que j’enviais aussi ton désir, ton énergie. Car il n’y a pas chez toi, il me semble, de point de dépressif. Et tant mieux pour toi, bien sûr ! Moi je suis plus vieux, j’ai vécu pas mal de choses, des belles et des difficiles, je suis abîmé, fatigué souvent, mélancolique en général. Alors parfois, le spectacle de la réussite pleine et entière ou de la jeunesse heureuse peut me rendre triste. Pas seulement mais quand même… Bref je fais des efforts pour ne pas me laisser aveugler par mes névroses, et j’essaie de reconnaître mes torts. Tu n’es pas un « ennemi » ni même un adversaire, pas non plus de concurrence entre nous, vraiment, je parle d’une jalousie qui vient de la peur, première des passions tristes, alors je chasse la peur, je m’y efforce et c’est un chemin, c’est jamais gagné. Derrière la peur ou après celle-ci se trouve la joie de voir des plus jeunes que soi grandir et s’accomplir. La joie de l’autre. Peut-être que Jean-Marie Besset est lui aussi taraudé par ces démons de la peur ? Auquel cas il n’est méchant que dans le sens de « pas de chance ».

Oui, je me souviens que nos débuts furent difficiles. Je t’ai vexé malgré moi et tu as eu une réaction épidermique. Bon, c’est passé, oublié. Je ne suis absolument pas rancunier. Parce que je sais qu’on peut changer (je ne ferais pas de psychanalyse si j’étais persuadé que tout est statique pour l’éternité). Une brouille, ça arrive, qu’elle soit justifiée ou non. Ce que je ne supporte pas, c’est la continuité dans l’agression. Mais qui supporte ça ? Sur mon « désir et mon énergie », c’est malheureusement un peu plus compliqué. D’abord, j’ai raté plein de choses, manqué comme tout le monde plein d’opportunités. J’ai été déçu. Ensuite, je me souviens de la phrase curieuse de Trenet, qui disait : « Je cache mon malheur avec mon bonheur. » Elle me parle. J’ai un fond mélancolique, mais j’aime la vie, parce que je sais que nous n’avons rien d’autre qu’elle. La politesse du désespoir, hein ? D’un point de vue pragmatique, j’ai toujours pensé que le premier devoir de l’intelligence était de conduire à être heureux. Et j’ai toujours pressenti que le bonheur était un effort, un accomplissement, en somme. Mon ami Noël Herpe avait dit un jour : « Le problème d’Arthur, c’est qu’il ne connaît pas la souffrance. » J’ai beaucoup réfléchi à cette phrase. Je ne sais pas s’il la redirait aujourd’hui. Entre-temps, j’ai appris que le meilleur moyen de souffrir moins était d’observer sa souffrance.

Quant à la jalousie, je crois en être dénué. Il suffit de raisonner : si quelqu’un a davantage de talent que moi, qu’y puis-je ? Rien. Je peux seulement me forcer à beaucoup travailler (c’est ma seule marge de manœuvre). La jalousie repose sur le sentiment fallacieux qu’une œuvre en remplace une autre, qu’un artiste prend la place d’un autre. C’est évidemment faux. À partir du moment où l’on comprend qu’on ne peut pas être quelqu’un d’autre, et que notre trésor c’est précisément ce qu’on est, cette spécificité, ce hasard-là, on ne peut plus être jaloux.

« Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même », disait Proust. Peut-être en est-il de même avec la photo et plus particulièrement le portrait ? Chaque spectateur se verrait ou verrait le visage de son désir, de sa frustration, sa ou ses jalousies, l’état de sa libido dans l’image en face de lui ? Quel malheur ! nous ne sommes pas des anges…

Il est évident que la question du désir entre en jeu dans une telle série, dans l’art du portrait. Mais reproche-t-on à Balthus d’avoir désiré ses modèles ? À Picasso ? À Hitchcock ? Bien sûr je ne me compare pas, mais c’est une manière de dire que reprocher à un artiste de fonctionner par et pour le désir, cela n’a pas de sens.
Il y a donc deux dimensions à mes yeux dans mes images : une dimension de désir, et une dimension plus construite – ou plus abstraite – qui est le voyage dans le temps, qui est l’idée derrière l’image, qui est la lumière, qui est la pose, qui est la composition, qui est tout simplement l’unicité de l’image. Un ami m’a écrit : « J’y ai vu le délire de l’artiste et non le fantasme de l’homme » : ça m’a fait plaisir.

Délire comme « des lire » à savoir plusieurs lectures, on peut aussi entendre ça.
Sinon en regardant tes photos je me disais : c’est quand même un truc de « vieux » de se fixer sur la jeunesse. Qu’y a-t-il de « vieux » chez toi pour avoir vu si vite, si tôt, la jeunesse ? Tu saurais dire ? Il me semble que la jeunesse ne se voit bien que quand on l’a perdue.

Ta remarque me semble juste. Enfant, j’étais souvent ami avec des adultes. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être jeune, si la « jeunesse » équivaut à l’insouciance, au goût de l’aventure instantanée, à cette capacité qu’ont certains « jeunes » de faire abstraction du monde et de la contingence ; à faire abstraction de la mort.

Le mot « mort » est celui que j’attendais. Mais quelque chose me semble étrange. Je sais en effet que ça fait longtemps que tu t’intéresses à la jeunesse, mais tu es jeune, toujours ! et tu l’étais encore plus quand tu es apparu avec ton premier roman La Synthèse du camphre. Or il me semble qu’il faut être un peu vieux pour bien voir la jeunesse, que le propre de la jeunesse serait de se pas se voir elle-même. Pourquoi penses-tu t’être senti « vieux » si tôt, es-tu donc un jeune garçon alourdi de vieillesse ?

Je ne sais pas. J’ai tendance à beaucoup lier ce sentiment à la déportation de mon grand-père, à cette histoire très lourde qui me précédait, qui a envahi toute ma jeunesse, qui m’a donné le sentiment que je « revenais » de très loin, que l’Histoire avait commencé bien avant moi, que je devais porter cet héritage, que n’étais pas né le jour de ma date de naissance.
Et puis je crois qu’il y une faille, que je ne suis guère parvenu à identifier.
Quelque chose dans l’enfance que je n’ai jamais dépassé.
Et en me collant à l’enfance, je me donne l’illusion que les choses peuvent se jouer de nouveau, repartir de zéro.

Duras a écrit dans L’Amant : « Très tôt dans ma vie il a été trop tard. » Est-ce une phrase que tu pourrais faire tienne ?

Oui. Avec cette question en forme d’énigme évidemment : trop tard pour quoi ?

Pour en revenir aux critiques ou reproches qu’on peut te faire à propos de tes photos, je crois que ça vient aussi de la simplicité « un peu courte », à première vue, de ta démarche. Tu as une idée et tu la poursuis (cf. poursuite en lumière), tu la déclines, tu as cette idée ou obsession des portraits de jeunes gens dans une nudité partielle, dans ce rapport au temps indiqué par l’écran du téléphone montrant une photo du modèle plus jeune, parfois enfant. D’ailleurs ça m’a fait penser à cette photo de Guibert de sa mère, où elle ressemble à Garbo, avec un bandeau dans les cheveux, elle regarde l’objectif (elle soutient le regard du fils) et tient dans sa main une photo d’elle plus jeune. L’idée t’est-elle venue de là, est-ce un hommage ?

Non, j’ai découvert cette photo de Guibert après coup. Mais elle m’a évidemment troublé. Ce n’est pas un hasard si beaucoup d’écrivains sont attirés par la photographie. La photographie nous place par l’image face au cataclysme du temps : le papier, la pellicule ont fixé quelque chose que nous ne sommes jamais parvenus à fixer dans la vie. Avec toujours une même question sous-jacente : à quel moment étions-nous « le plus » nous-mêmes ? À quel moment commence une personnalité ? Puis aussi : « Que s’est-il passé entre-temps, entre la jeunesse et la vieillesse ? C’était quoi, la vie ? Ça a été quoi ? ».

© Arthur Dreyfus

Et l’unité des formats carrés renforce cette nature « simple » de ton travail mais il me semble que c’est faussement simple. Est-ce qu’on dirait du mal des portraits du Fayoum ? Pourtant c’est la même simplicité, la même économie de moyens, le même défi lancé à l’éternité : celui d’une présence, un regard, des présences, jeunes en l’occurrence.

Le format carré est une boîte parfaite, un bon point d’école qui enferme la vie, lui donne des bords. C’est le format le plus évident pour moi, bien avant Instagram.
Je ne connaissais pas les portraits du Fayoum. Je viens de les regarder sur Google Images. C’est édifiant : la puissance du regard simple, qui court après quelque chose – après quoi ? Édifiant de prendre conscience que cette persistance-là, cet appel du regard, étaient les mêmes il y a 2000 ans.

Je suis heureux de te les faire connaître. 

J’adore. Je vais mieux les examiner.
Oui, la présence, le défi.
J’ai passé ma vie jusque-là à raisonner par les mots, à écrire, à produire du langage. Quant à la photographie, j’ai toujours aimé le rapport « direct », instinctif qu’elle m’offrait avec le réel.
Aujourd’hui, l’époque exige que l’on construise un discours pour tout, sur tout.

Discours sur tout ? je ne sais pas. Peut-être. J’aurais envie de dire slogan sur tout et discours sur rien. 140 signes c’est un peu court pour un discours, non ?
Bon, j’arrête de faire le grincheux, « Il faut être absolument moderne », n’est-ce pas ? 
Pour en revenir aux portraits du Fayoum, ils disent leur jeunesse, leur beauté, leurs regards, leur proximité et leur éternité. Ils me semblent qu’ils posent aussi une question sans la formuler. Puis il y a cette phrase de Lévinas, si belle : Ce visage l’autre, sans recours, sans sécurité, exposé à mon regard dans sa faiblesse et sa mortalité est aussi celui qui m’ordonne : « Tu ne tueras point ». On mourait jeune à l’époque, beaucoup.

En 140 signes ou en 140 000, tout ce que je peux dire de mes photos passe un peu à côté, je crois. Je raisonne « a posteriori », alors que ces images naissent « a priori », dans une zone noire et bleue du cerveau, exprimant une intimité que je n’ai su convertir en langage.
Oui, je comprends pour Fayoum… On mourait jeune en effet.

Fayoum et le temps passé me font aussi penser à la technique que tu as utilisée pour le développement de tes photos, ce « cibachrome », une technique rare, que je ne connaissais pas. Tu peux m’éclairer ? 

Le Cibachrome n’est pas seulement rare, il est en voie d’extinction ! Seuls deux ou trois tireurs dans le monde savent encore le réaliser. J’ai choisi cette méthode pour deux raisons : d’abord, il s’agit d’une technique « magique », qui semble faire provenir la lumière de l’intérieur du papier. Fondus dans une base plastique, les pigments se révèlent d’une puissance extrême, comme piégés dans la matière même du tirage. Roland Dufau, dernier maître en la matière, explique : « C’est la couleur vraie. Le seul papier capable de coller à la réalité. » En ce qui me concerne, la brillance presque numérique du Cibachrome me rapprochait par miracle de mon sujet, de tous mes écrans rétroéclairés… En outre il s’agit d’une technique à la qualité remarquable. Même exposés à la lumière, les tirages ne s’altèrent pas. À l’époque des formats informatiques qui changent chaque année, l’éternité promise à mes premiers tirages faisait soudain office de symbole. J’aime bien l’idée d’un clin d’oeil aux portraits du Fayoum… Mes fichiers sont d’abord numériques, je travaille avec une application qui prend des photos en haute définition, mais pas argentiques, évidemment. Avant de tirer mes images, il m’a donc fallu les shooter sur une diapositive. Ce film « positif » en couleurs a ensuite été transmis au tout dernier laboratoire du monde possédant un stock de papier Cibachrome : Cadre en Seine Choi. D’ici deux ou trois ans, le stock sera écoulé, et cette technique aura définitivement disparu.

© Nan Goldin

Merci pour ce  Cibachrome dont je n’avais jamais entendu parler, de toute façon je suis nul en technique. Mais je sais que les portraits du Fayoum étaient peints du vivant du modèle : les gens posaient donc pour la mort. Placés en correspondance avec la tête du défunt, les portraits étaient glissés dans l’appareil de bandelettes ou parfois posés à côté de la momie. Ils étaient réalisés généralement à l’encaustique, sur une planchette de bois – tilleul, figuier, cèdre, ou sycomore. Le peintre n’utilisait en plus de l’or que quatre couleurs : le noir, le rouge et deux ocres. Les pigments étaient mélangés à chaud à de la cire d’abeille, avec de l’huile de lin ou de l’œuf.
Retour à toi : comment as-tu fait pour tes modèles ? Ce sont tous des amis, amants ? Tu as fait des recherches, un casting ?

Je n’ai pas fait de casting, ce serait contraire à ma démarche, qui était de mettre en scène des moments de vie, de les saisir et de les transformer, de capter cette intimité impromptue. Certains modèles sont des amants, je crois qu’on peut s’en douter, d’autres sont des amis, des amis d’amis, ou tout simplement des garçons dont le regard m’a touché. Évidemment, je ne dirai jamais qui est qui. Ce n’est pas la question pour moi. Et je précise bien sûr que je n’ai pas couché avec tous mes modèles !

Dommage !

Désolé… Tu auras une liste complète de mes expériences en la matière dans mon Journal Sexuel, à paraître entre aujourd’hui et 2050.

Tu m’enverras j’espère les meilleures feuilles avant parce que 2050, vraiment pas sûr de survivre jusque-là…

Non, stp, survis au moins jusqu’en 2050. J’aimerais bien te voir en petit vieux, je ne t’imagine pas.

Moi non plus je ne t’imagine pas en petit vieux. Ou bien une sorte d’Einstein cheveux en bataille et langue malicieusement tirée !?
Ah ! j’ai retrouvé le mot que je cherchais ! Salière ! Le creux juste au-dessus de la clavicule surtout visible chez les personnes minces ou maigres, ça s’appelle salière, les salières ! C’est à ranger avec les fossettes (des joues ou du menton), les commissures des lèvres, l’aine sur les corps secs et musclés, l’aine qui dessine comme deux vallées qui descendent vers les hanches (très sexy), il y a enfin ces deux fossettes au-dessus des fesses chez certaines personnes, tu vois, ça forme un losange au niveau des lombaires, le losange des lombaires… A ma connaissance y’a pas de nom, dommage, ces deux points mériteraient une belle appellation.

Je pense à un autre mot que j’aime, dans la collection que tu déploies, l’un des plus beaux peut-être, presque aussi beau que bonheur-du-jour à l’égard des meubles. Le faux-du-corps : la partie de la taille qui se situe au-dessous des côtes. Ce renfoncement qu’ont les garçons maigres sous les côtes avant que les hanches ne s’élancent vers l’extérieur.

Ça s’appelle le faux-du-corps ? je ne connaissais pas ! Très belle expression.

Oui. Un vrai terme.

Plus je vieillis plus je trouve les corps précieux et émouvants, ça en dit tellement un corps… c’est assez banal ce que j’énonce mais j’insiste sur le fait que mon émotion grandit avec l’âge, comme si je voyais de mieux en mieux les corps, leur caractère phénoménal. Il y a le mouvement, les gestes, la gestuelle, la geste. Il y a danse, les maladresses, les faux pas : un corps c’est de la chair multipliée par du mouvement. Les garçons dans tes photos ne sont pas immobiles, statiques, ça respire. Tu en as conscience ? C’est peut-être ça la différence entre une photo de mode avec un bogosse et une photo d’art avec un bogosse. La photo d’art implique un mouvement et une durée, un rapport au temps qui est vertige.

J’aime bien ta formule, la chair multipliée par le mouvement… Et j’aime bien ta question : la différence entre une photo de mode avec un bogosse et une photo d’art avec un autre bogosse. Selon moi, il ne suffit pas de photographier joliment une jolie chose (un joli corps) pour créer une « œuvre », ce serait trop facile. Et c’est ce que passe son temps à faire la mode : un artisanat, littéralement. Mais la réponse à la question « qu’est-ce que l’art » est illusoire, bien sûr ! Enfin la seule « explication » qui vaille – je suis bien banal en le soulignant –, c’est l’émotion. Une image qui intrigue, qui dissone, qui accroche l’œil, les tripes, qui dérange, qui excite, tout cela provoque l’art. Certains trouveront l’un de ces ingrédients peut-être dans mon exposition, d’autres pas. C’est le jeu. J’ai du moins essayé, pour ma part, de fabriquer des images qui accrocheraient MON œil, qui ouvriraient une faille, un vide en MOI. C’était le seul contrat.

Qu’est ce que tu pourrais dire sur le titre énigme que tu as choisi, le dernier vers de ton poème ?

Qu’il y a beaucoup de façons de le lire, de le comprendre.
Je crois qu’enfant, j’ai souffert de n’avoir pas beaucoup d’amis, et surtout, pas d’amoureux. Je rêvais d’un compagnon qui serait à la fois mon meilleur copain, mon amant, ma maman, mon ami, mon frère, tout cela à la fois.
Et ce titre est un voyage dans le temps d’une certaine manière : j’aurais aimé, dans mon enfance, être ami avec l’enfant que tu étais. Avoir la même relation, dans l’enfance, que celle qu’on a aujourd’hui. C’est un retour impossible aux sources.
Avec une question plus délicate en sous-texte : si je couche avec toi, que tu as vingt ans aujourd’hui, est-ce que je couche (aussi) avec l’enfant que tu as été ? Est-ce que j’embrasse ta naissance, ton enfance et ton adolescence – ou rien que toi aujourd’hui, à la minute ?

Sans comparer son travail au tien je pense à la photo de Nan Goldin, celle de ce jeune homme debout, de face, qui fume, sexe et visage apparents. Ce garçon « parenthèses à l’aine »… on est tellement hors de la photo de mode mais ça tient à si peu… Pour reparler de mode, Terry Richardson est au bord de ce que fait Nan Goldin, mais au bord justement. Ce si peu sur quoi ça tient est bouleversant, je trouve. Bouleversant d’apparition. Peut-être qu’on pourrait dire ainsi : ça apparaît dans l’art, c’est (juste) montré dans la mode ou la pub.

Je ne sais pas quoi répondre. Ce que tu écris est juste et beau. Le « si peu ».
J’ai découvert la photographie avec Nan Goldin. J’ai observé chez elle comment faire de l’intimité un sujet.

« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », la phrase est de Robert Filliou, c’est une pirouette mais je l’aime bien.

Oui, elle est écrite sur le mur des toilettes du Rond-Point.

Haha ! Je ne savais pas pour les waters du Rond-Point ! 
Cela dit c’est très beau ce que tu viens de m’écrire : « Est-ce que j’embrasse ta naissance, ton enfance quand je t’embrasse ? »
J’ai été très amoureux d’un jeune garçon récemment, très très amoureux. Il avait 24 ans, pas très grand, très mince, menu. Je l’ai eu dans la peau.
Il se trouve qu’il fut prématuré à la naissance, il est né à 6 mois et il a failli mourir plusieurs fois. Il mesurait 29 cm pour 1 kg 2, m’a-t-il dit. En faisant l’amour avec lui j’avais parfois l’impression (l’idée) que je réchauffais ce petit être pas fait pour vivre, qui avait du mal à respirer. En dormant contre lui j’avais aussi l’impression étrange de dormir contre ce bébé trop petit pour être un bébé viable. Parfois je me réveillais la nuit juste pour le regarder, vérifier qu’il était toujours vivant. Et ça, ce truc que je te confie, c’était d’un amour et d’une tendresse… à mourir. Un amour dont je ne suis pas revenu, une sorte de très grand bonheur plein d’un malheur fondamental. Et je voulais le protéger, l’aider à vivre et à continuer. C’est fini entre nous, je crois, mais ce ne sera jamais fini à cause de ça, ces moments-là. Ces moments d’une intimité plus grande que l’intimité. Intimacy, c’est encore plus fort en anglais.

Merci pour ce partage du bébé.

Une question que je me suis déjà posé te concernant, le rapport avec tes photos est indirect mais il existe quand même : Est-ce que, quand tu crées ou produis quelque chose, quand tu le conduis jusqu’à la réalisation (publication, etc.) c’est autant de vie gagnée sur la mort des camps, cette mort toujours présente et comme toujours active, en particulier chez les descendants des juifs persécutés. Tu vois ce que je veux dire ? C’est comme ça que je m’explique ton énergie à multiplier les projets, ton avidité à faire et être. Avidité n’étant pas pour moi un mot péjoratif.

Avidité ne me choque pas, si on est avide contre l’empire de la mort.
Je ne peux pas tout expliquer par les camps, certes, mais au sens plus large, j’ai bien sûr le sentiment très ferme que la vie chaque jour peut se terminer, qu’être en vie est un privilège inouï, surréel. C’est peut-être quelque chose de juif, mais pas uniquement bien sûr.
Pour le dire autrement, je sens la vie et la mort autour de moi, à chaque instant, à chaque minute. Ce n’est pas qu’une idée. C’est une obsession. Quand le téléphone sonne, je m’attends (chaque fois) à ce qu’on m’annonce la mort d’un proche. Je suis profondément conscient des milliards de détails et de petites contingences qui ont le pouvoir, à chaque instant, d’interrompre la vie. Je me sens en sursis permanent. Cette conscience m’a toujours poussé vers deux continents : la création et l’amour. La création, pour durer. L’amour, pour être.

L’amour, pour être. Dans un premier temps j’ai lu peut être sans trait d’union. Quant à l’avidité de vie contre l’empire de la mort, on ne peut mieux dire. Et ça ferait une belle conclusion. Témoigner de son amour. Témoigner de l’amour tout court.
Mais on continue encore quelques minutes, tu peux ?
Je n’avais pas mesuré, je ne savais pas que la mort te préoccupait autant. Nous sommes donc frères en ce sens. Sur ce point je suis exactement comme toi.

Cocteau a dit fameusement : « J’étais mort si longtemps avant de naître. » En ce sens, la grande jeunesse n’est pas éloignée du grand âge. L’une et l’autre côtoient la mort.

Tu pourrais m’envoyer à nouveau ce joli poème sur l’acné ? Je ne le retrouve pas dans mes sms.

Oui.

Éloge de ton acné

J’aime les nuées rouges qui traversent ton front
Roses-blanches quelquefois piquetées d’un point jaune
Ils te font honte ces nuages que tu nommes boutons
Je les aime comme ta flore, ta forêt et ta faune

Le triangle des Bermudes au mitan du naseau
Que tu découvres dans la glace te désespère
En ce qui me concerne il m’amuse au contraire
J’y vois la trinité de l’âge le plus beau

Demain la galaxie de tes imperfections
Cessera d’inquiéter tes matins vingtenaires
Mais la tranquillité du ciel n’est pas un don
En te perfectionnant une perfection tu perds

J’ai eu pas mal d’acné durant mon adolescence, que de souvenirs pénibles… je garde encore quelques cicatrices que je déteste. Mais surtout, pas d’Arthur Dreyfus à l’époque pour sublimer cette disgrâce ! Je me rappelle que sur mon carnet de santé, le médecin avait écrit : « acné vulgaire », une vraie condamnation !

Horrible dénomination ! Bien sûr, je ne cours pas après l’acné purulente (ha ha), mais quitte à aimer la jeunesse, il serait malhonnête de lui reprocher d’arborer ses atours immanquables.

Sans transition je voudrais te raconter une petite histoire sachant que c’est aussi un message que je t’envoie, il s’agit d’un sujet épineux sur lequel j’aimerais ton avis. J’ai été traumatisé par un truc il y a un an environ. J’aime aussi faire des photos mais je les garde pour moi ou je les poste sur Facebook ou Instagram. Je fais des photos de « de la beauté en général », ce qui me touche et me trouble, en particulier des personnes que je trouve belles, des gens, des visages et des corps qui m’intéressent, m’attirent, m’interpellent. Chaque fois que je vois ce truc un peu mystérieux un peu incompréhensible qu’on range sous le vocable beauté, je prends une photo si je peux, pour garder un souvenir, une trace. Pour capturer, prolonger peut-être, vérifier, éterniser l’instant, l’empêcher de s’évanouir ou de mourir. Je prends en photo des gens le plus souvent, dans le métro, la rue ou le bus, toutes sortes de gens mais je dirais des gens « vrais », c’est con et imprécis cette idée de vérité, il s’agit en réalité d’une qualité de présence au monde. Je ne sais pas. Des vieux, des jeunes, des vieilles, de jeunes garçons, des petites filles, des bébés aussi. Un jour j’étais dans le bus 83 en direction du Grand Palais, il y avait là avec sa mère un garçon, je dirais de 8 ou 9 ans, d’une beauté renversante, incroyable, presque surnaturelle. Un choc visuel. Mes yeux ne pouvaient se détacher de lui. Ses traits étaient d’une finesse extrême, divine, comme dessinés par Vinci ou Botticelli, des yeux verts cuivrés, grands cils noirs, cheveux mi-longs aux reflets dorés, un ange et / ou le diable en personne, on dit que Lucifer était l’ange préféré… Je n’ai vu de mes yeux vu beauté comparable que chez Isabelle Adjani. Quand la beauté est aussi verticale, au bord du scandale ou du miracle, scandale de la chair ou de l’harmonie, c’est ce qu’il y a de plus fort, ça procure une joie et une ivresse immenses, une douleur aussi bien. Je me souviens que dans ce bus j’étais comme pétrifié par la beauté de ce garçon enfant, déjà en lui et dans son regard planait l’ombre du jeune homme qu’il allait devenir, un jeune faune, Tadzio dans le bus 83. D’un autre côté je n’aimais pas ce que je ressentais. Ce point de souffrance, cette boule au ventre, cette accélération du rythme cardiaque… Je vais être très précis parce qu’il le faut, je n’étais pas excité sexuellement, pas du tout. Mais j’avais comme un nœud de désir et de sensations confuses, voir (avoir ?) devant moi telle beauté… le simple fait de regarder me donnait l’impression d’une transgression, d’un interdit. Comme au bord du tabou ou du sacré. Jamais mon désir ne s’est fixé sur des enfants, même de façon fantasmatique. De plus, la plupart du temps ce ne sont pas les plus jeunes que moi qui m’attirent, au contraire, mais là, dans ce bus qui traversait la Seine, je me senti comme écrasé devant l’image incarnée d’une perfection sur Terre… j’ai pris la photo, puis deux ou trois, un peu en cachette. Le garçon m’a vu et il m’a calmement regardé droit dans les yeux, en esquissant un sourire de Joconde. Impossible de deviner ce qu’il pensait. Je crois que son regard était gentil, confiant et un peu interrogatif. Une femme assise derrière moi a vu la scène et elle s’est mise à crier : Madame, il prend votre fils en photo ! C’est un pédophile ! Tout le bus s’est retourné, une sorte de rumeur grossière a enflé, les gens semblaient scandalisés. Je n’étais pas seulement accusé mais comme déjà condamné, aussitôt et irrémédiablement sali par le mot. J’ai essayé de m’expliquer, j’ai bafouillé, j’étais rouge, je devais avoir une telle tête de coupable… La mère était hors d’elle, ne voulait pas me laisser parler, elle me regardait avec dégoût, c’était horrible. Elle est allée voir le chauffeur du bus avec l’enfant, ce moment devait être violent pour lui aussi mais personne ne sembler penser à lui, comment il pouvait vivre ce moment. Le chauffeur a arrêté le bus, ils ont parlé d’appeler les flics, les gens tout autour de moi étaient comme une meute de chiens enragés. J’ai essayé de montrer les photos à mère, lui disant qu’il y avait aussi des vieilles dames, que je ne photographiais que des instants d’émotions, etc. Impossible de me faire entendre, dans les yeux de la mère j’étais un monstre, et je me suis senti monstrueux. J’ai supprimé les photos devant elle, des gens m’ont alors demandé de descendre du bus, ce que j’ai fait. J’ai fui. Je me suis retrouvé dans la rue, tremblant de peur, et blessé, énormément blessé. Une envie de pleurer, forte. Je me suis alors dit que le monde était vraiment fou.

C’est une histoire triste. Effrayante. Désolante. Arrêter un bus pour une photo. Et cette mère exigeant d’être la seule propriétaire de la beauté de son fils.
On pense à Panique (1947), le film de Duvivier, à C’est l’homme aussi, le court-métrage de Noël Herpe.
Dans les deux cas, un homme lynché par la foule alors qu’il était innocent. Il y a beaucoup à dire sur ton anecdote.
Je vais me limiter à trois choses :

1/ Il est de l’ordre de l’évidence que la beauté peut aussi (d’abord ?) résider dans l’enfance. Oui, un enfant peut être esthétiquement parfait, et même attirant d’un point de vue plastique. Cela ne signifie absolument pas qu’il faille le séduire, le violer, le découper en morceau, lui apprendre le sexe. On peut par exemple se contenter de le peindre – de le photographier. Seulement, on n’a plus le droit de penser aujourd’hui qu’un enfant est beau, au sens propre, pur du terme (la beauté, qu’elle provienne d’un être ou d’un arbre, charriant toujours une part de désir abstrait, de fascination, d’effroi devant une forme d’idéal).

2/ Le monde contemporain du marketing et de la communication s’est approprié l’enfance de manière exclusive. On nous « vend » partout des enfants, dans les publicités, pour de la « mode enfantine », des parfums, des lingettes, du fromage, du fast-food et des jouets. L’image de la jeunesse et de l’enfance est rincée, surexploitée, mais dans un but commercial, marchand, ça ne choque personne. Dès que cet « attrait » est revendiqué par l’art (voir la récente pétition contre Balthus), les défenseurs de l’innocence montent au créneau.

3/ Le processus que tu décris – de condamnation par la dénomination –, est très précis et très exact. À partir du moment où la voyageuse avait prononcé le mot « pédophile », tu étais foutu. Il y a des mots qui condamnent, qui empêchent de se défendre. On pourrait dire la même chose du mot « harceleur » aujourd’hui, même présumé. Toute présomption de harcèlement, de comportement déplacé (sans nuance aucune), équivaut à une condamnation. Un nouveau site Internet permet de distinguer les films « pourris » des films « éthiques ». Qu’est-ce qu’un film pourri ? Un film dont un des membres de l’équipe artistique ou de production a été SUSPECTÉ d’agression sexuelle, ou de harcèlement. Je désapprouve cette société de jugement arbitraire, d’absence de nuance, et de sentence pulsionnelle délivrée par la foule ou le groupe.

Voilà.

© Arthur Dreyfus

Voilà, comme tu dis. Merci. Je savais que tu saurais dire des choses justes et pertinentes sur le sujet. Je n’ai pas vu le film de Duvivier mais je pense à M. le maudit pour le phénomène de lynchage de la foule. Et c’est hélas tout à fait d’actualité, ça se voit désormais dans les foules numériques, réseaux sociaux, appli, etc.
Quittons-nous sur une note plus optimiste, plus ouverte.
Voilà pour moi une des plus belles images de l’avenir, cette vidéo de Clément Cogitore sur la musique des Indes Galantes. Nous sommes en période de fêtes alors this is cadeau. Les danseurs dansent du Krump, une danse née dans les années 2000 dans les quartiers pauvres de LA.
KRUMP veut dire Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise qu’on peut traduire par « Louanges puissantes au royaume radicalement soulevé ». Cette danse est apparue après les émeutes raciales des années 90, la police ayant mené de fortes répressions, les jeunes qui n’avaient presque plus le droit de bouger ont commencé à imiter la violence, ses gestes, faisant du « faux pour de vrai » ou « du vrai pour de faux », puis ils ont chorégraphié, organisé des battles, etc. En somme de la beauté et de l’art ont surgi des contraintes, de la souffrance et du manque de liberté. Comme ces plantes qui poussent sur un mur ou percent un morceau de trottoir. On dit d’ailleurs qu’une graine qui germe peut faire exploser une pierre… Je pense aussi au blues ou au Negro spiritual venus de l’esclavage et des champs de coton.

Merci pour le cadeau. C’est un film splendide.
J’aime infiniment cette Danse des sauvages, que j’écoute souvent dans la version de Patricia Petitbon.
Cette musique, c’est vraiment de la techno du XVIIIe. Je suis follement ému par la manière dont différentes époques, ou différentes populations se réapproprient des œuvres anciennes, les actualisent – ou plutôt, révèlent la jeunesse intense qu’elles contenaient.

Lorsque tu me parles d’une danse apparue après les émeutes raciales à Los Angeles, au-delà des negro spirituals, je pense au cake-walk, une danse apparue chez les esclaves du sud des États-Unis, à la fin du XIX°, dans le but de se moquer de leurs maîtres, de tourner en dérision leur manière de marcher, lorsque ceux-ci étaient absents.
La danse dans ce film est évidemment poignante. Cette propension à transformer la violence en création, en « forme », est une constante du génie humain. J’aime la focale sur le gros garçon noir, à la veste orange. Ça me bouleverse toujours, un corps imparfait qui danse à la perfection, qui ose se mettre en scène, se montrer, s’exposer. On perçoit le courage qu’un tel geste, qu’une telle sincérité requièrent, et l’affranchissement qui en découle.
Un souvenir très récent me vient. J’étais aujourd’hui à Lyon, comme membre du jury du Prix du livre de mode. L’une des membres du jury se nomme Renée, une femme métisse d’une grande élégance, particulièrement sensible et cultivée. Elle doit avoir cinquante ans. La scène remonte à la fin du déjeuner. Nous venions de terminer notre île flottante. Renée s’est tournée vers moi et m’a expliqué de but en blanc : « Quand des jeunes de couleur, un peu fébriles, un peu lascars, viennent me demander conseil pour leur avenir, je leur dis toujours deux choses. UN : ne fayotez pas. C’est une erreur. Ce n’est jamais comme ça qu’on gagne le respect. DEUX : Habillez-vous bien. Parce qu’on ne se moque pas de l’élégance. » Cette seconde assertion m’a pétrifié. À travers ce « on », j’ai compris mille choses d’un coup. La phrase était si juste, dans son dépassement mécanique de la convention sociale. Elle avait trait à l’instinct, au réflexe avorté. Alors j’ai scruté Renée, si élégante, oui, toute de noire vêtue, coiffée au carré à la perfection, ornée à la poitrine d’une broche d’or dépoli, chaussée de bottines brillantes comme un lac. Le style, le vrai. Tandis que je la contemplais, elle a répété : « C’est bête à dire, mais on ne se moque pas de quelqu’un qui est bien habillé. Ça, je l’ai compris très tôt. Et c’est devenu ma carapace. Ma force. » Cette bataille permanente pour obtenir le respect – la légitimité – je ne cesse d’y songer et je la conçois mieux depuis. C’est la bataille que mènent ces jeunes qui dansent.
Alors, filant la métaphore, je songe pour conclure : Si seulement on pouvait tirer ce même principe pour la création artistique. Quelle que soit l’œuvre. Quel que soit l’artiste.
On ne se moque pas de la beauté.

« Nous sommes peut-être passés à côté d’une belle histoire »
L’exposition est visible jusqu’au 20 janvier 2018
Horaires : du mardi au samedi, de 14h à 19h et sur rendez-vous

Galerie Patrick Gutknecht : 78 rue de Turenne 75003 Paris

© Arthur Dreyfus