L’Algérie de Papa : Jean-Marie Blas de Robles (Dans l’épaisseur de la chair), par Jean-Pierre Castellani

Jean-Marie Blas de Robles (DR)

Jean-Marie Blas de Roblès nous surprend avec chacun de ses livres. On savait qu’il avait enseigné au Brésil, qu’il avait séjourné en Chine, entamé des fouilles d’archéologie en Libye, et qu’il était un grand adepte de la plongée sous-marine. Et avait tiré de ces expériences variées des romans singuliers, caractérisés par un goût de l’imaginaire, dont en particulier Là où les tigres sont chez eux qui obtint le Prix Médicis et le Prix du Roman FNAC en 2008 et, en 2016, L’île du Point Némo. Romans d’aventures, aux titres mystérieux, qui attestaient une authentique capacité d’invention, entraînant leurs personnages dans des histoires insolites à Cuba ou au Brésil. Cependant, il n’avait jamais parlé, du moins dans ses textes publiés, de ses origines algériennes, par son père qui fut le type même d’européen dont la famille était partie vivre, dans cette Algérie lointaine, que l’on disait française mais qui était coloniale, une épopée extraordinaire qui devait se terminer, en 1962, par le malheur d’un rapatriement, dans des conditions dramatiques. Épisode que le jeune Jean-Marie allait vivre à l’âge de 8 ans, suffisamment conscient pour en garder quelques souvenirs personnels, essentiellement des images d’attentats. Sans atteindre le traumatisme violent subi par son père, chirurgien dans cette Algérie qu’il dut quitter par la force de l’Histoire, ce qui le conduisit à une difficile reconstruction à laquelle l’enfant, et plus tard l’adulte, assistent impuissants, voire indifférents, chacun menant son chemin individuel.

Dans l’épaisseur de la chair, son dernier livre, raconte précisément le destin compliqué de ce père, depuis sa jeunesse à Sidi-Bel-Abbès, sa formation universitaire, sa participation à la campagne d’Italie pendant la deuxième guerre mondiale, ses déboires à son retour en métropole, en 1962, où il doit repartir à zéro. Le livre comporte quatre grandes parties qui se réfèrent de façon symbolique à des jeux de cartes espagnols : As de deniers, Deux d’épée, Trois de bâton et Quatre de coupe, confirmant ainsi la série de hasards qui vont marquer l’itinéraire de ce fils d’humbles émigrés espagnols jusqu’au statut de brillant chirurgien. Ou plus précisément le récit se structure en 469 paragraphes plus ou moins longs, véritables chants, souvent lyriques, constituant l’épopée de cet homme.

Ce serait une erreur de recevoir ce récit comme un nouvel hymne nostalgique à l’histoire de ces européens qui peuplèrent l’Algérie à partir de la Conquête en 1830 jusqu’à l’indépendance. Ce livre est d’abord, et avant tout, un extraordinaire roman d’aventures, dans la lignée logique des textes précédents de notre auteur. On y décèle un plaisir d’écrire, de tracer des épisodes mouvementés, de restituer des ambiances par ce qu’il nomme joliment « les détours de la mémoire » : les sorties en mer pour pêcher, les délicieux repas préparés par la mère de Manuel, avec ses cocas aux poivrons et la tomate, ses chouchoukas, ses carottes au cumin, la salade de fèves piquantes, la soubressade, et aussi les baignades dans la Méditerranée, au cabanon, l’émouvant grand loto de Noël 1972 où les souvenirs affluent…

Le narrateur, évident alter ego de l’auteur, reconstitue ce que l’on pourrait appeler les Archives du Sud de son père comme le fit Marguerite Yourcenar avec son propre père dans Archives du Nord. La vie de cet homme est profondément romanesque, il la restitue en tant que romancier. L’Histoire de l’Algérie et de ses habitants n’est certes pas un prétexte, mais elle est la base d’une construction littéraire symbolique. Comme le prouve la construction du récit, avec cette idée narrative insolite, qui peut paraître artificielle, celle du naufrage au cours d’une partie de pêche, qui déclenche chez le narrateur, pendant la longue attente des secours, le désir non de se remémorer les accidents de sa propre histoire mais surtout ceux de son père. Ce qui peut sembler un procédé narratif assez systématique, ne l’est pas finalement car il permet de relier le fils en danger de noyade à ce père qui a été asphyxié par les soubresauts de l’Histoire, dont il n’est pas responsable. La portée exemplaire de l’alternance de souvenirs personnels du narrateur et du rappel de la vie de son père est accentuée encore par les interventions philosophiques de Heidegger, déjà présent dans des textes précédents de Blas de Roblès sous les traits d’un ironique perroquet appelé Heidegger, qui ponctuait le récit de ses commentaires.

On voit bien que le texte ne se place pas au niveau d’un réalisme historique, qui existe pourtant par l’intermédiaire d’une extraordinaire documentation mais à celui, plus profond, d’un hommage à un père qu’il découvre dans cet exercice de mémoire et, à travers lui, donne lieu à une réflexion nuancée, subtile, novatrice, sur la colonisation, la guerre d’indépendance et le destin de ces hommes et de ces femmes, qui comme Manuel Cortes et son épouse Flavie, baptisés curieusement « pieds-noirs » à leur arrivée en France, ont subi les drames de l’Histoire, sans bien la comprendre. Tout tient en une formule très juste : « Les pieds-noirs sont les boucs émissaires du forfait colonialiste ». On est loin de la caricature trop souvent offerte dans certains écrits d’historiens autoproclamés spécialistes de la guerre d’Algérie…Une fois de plus le texte fictionnel, dans sa complexité, enseigne plus que le texte historique dans sa vaniteuse prétention à l’objectivité.

On comprend, à la fin du livre, le sens de son titre, jusque-là énigmatique, comme toujours chez Blas de Roblès : le fils, blessé par une remarque cruelle de son père qui lui a dit brutalement : « toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir », cherche, en barbotant dans l’eau glacée de la Méditerranée, en décembre, à entrer dans « l’épaisseur de la chair » de cet homme. Qui appartint d’abord à une famille d’humbles émigrés espagnols avant d’émigrer à son tour vers la France, en 1962. L’émigration volontaire de travailleurs qui construisirent un pays, dans le cadre d’un système colonial, et leur émigration subie quand ils durent le quitter, à cause des vents d’une Histoire dont ils n’étaient pas responsables. C’est le récit détaillé de cette saga familiale, sans idéalisation du genre « l’apport de la civilisation » ni dénonciation féroce de ce que d’aucuns ont appelé, fort injustement, un « crime contre l’humanité ».

Pour les ancêtres de Manuel, l’Algérie ne fut pas un pays de cocagne, mais une terre d’asile, difficile, où ils menaient une vie simple de colporteurs, ou de simples commerçants, constituant un sous-prolétariat plutôt exploité qu’exploiteur. Les espagnols y retrouvent les juifs eux-mêmes chassés d’Espagne ! Les massacres de Sétif, en 1945, ne sont pas occultés mais l’individu Manuel Cortes ne voit rien. Il est plongé dans une histoire qui le dépasse. Comme dit le narrateur : « Mon père a assisté aux massacres de Sétif, il n’a rien fait, rien dit, rien ressenti, et je ne parviens ni à l’excuser ni à l’en blâmer. Il n’est pas si facile de percevoir ce que l’on voit : il faut beaucoup d’efforts, de concentration sur l’instant présent, sur ce qui s’offre à notre regard, pour ne pas limiter nos yeux à leur simple fonction de chambre noire. Aveugles : ceux qui se sont contentés de voir, tranche Heidegger. Il a raison, hélas. ». Belle leçon sur la relativité des choses…

C’est ainsi qu’il traverse tous les combats de la campagne d’Italie et de Provence, en se battant courageusement mais sans comprendre les raisons de cette folie meurtrière, impitoyablement narrée dans tous ses détails. Véritable morceau d’anthologie qui mêle le drame et la comédie, le courage et la lâcheté, comme dans tous les conflits. L’homme, au milieu de tout cela, semble être un fétu de paille emporté par ces batailles successives, de collines en collines, comme il le sera pendant les événements dramatiques de la guerre d’Algérie, ou dans les mois douloureux de son arrivée en France. Roblès, à travers l’histoire de son père, nous offre une réflexion sur l’enchaînement implacable de la guerre qui brise l’homme, une analyse des bienfaits et les injustices de la colonisation, une claire dénonciation de l’égoïsme des français de métropole au moment de faire une place à ces émigrés. Manuel, qui était devenu un chirurgien reconnu à force de travail, se retrouve médecin à la société minière de Brignoles. Il en fait une dépression et refuse dorénavant de parler de l’Algérie perdue.

Auparavant, il a tout connu de ces années troubles. Dans ce récit parfois chaotique, apparaissent tour à tour le tennisman Borotra en commissaire pétainiste, Danielle Darrieux en danseuse aguicheuse, des joueurs d’échecs Gabriel del Baño et Pelegono le tricheur, dont sont racontées les confrontations épiques, longue digression toujours prisée par Blas de Roblès. Comme ce parallèle entre le destin d’Opicino de Canistris, prêtre chassé de Pavie, par les guerres du XIV siècle, réfugié à la Cour du Pape, en Avignon. Et qui devint un inventif cartographe, créateur de cartes marines symboliques, aux formes monstrueuses de femmes nues, de sexe sanglant de moines obscènes, de gargouilles, de poings, de fauves, de vagins! L’idée vient au narrateur, fasciné par ces représentations absurdes, de remplacer Pavie par Sidi-Bel-Abbès ! Mais aussi les figures attachantes d’Ali le brancardier, sauvé pendant les combats de Monte Cassino, celle du docteur Hassani blessé dans un maquis FLN, qui lui propose un poste important dans l’Algérie indépendante. Bref, le livre fourmille (trop peut-être pour un lecteur plus attaché à l’ordre narratif) de personnages pittoresques, vivants, représentatifs de cette société complexe.

En définitive, il s’agit d’une tentative de dialogue virtuel, somme toute réussie, avec ce vieux père, âgé de 93 ans, enfin compris par son fils, qui saisit ses blessures. On aimerait que cette réconciliation soit effective en France et surtout en Algérie. En France, c’est en bonne voie, comme le prouve l’accueil reçu par le livre d’Alice Zeniter, L’art de perdre, récompensé à juste titre par un jury de lycéens, par nature étrangers à cette histoire. En Algérie, le chemin est encore long. Depuis l’Indépendance, le discours officiel, et donc celui de l’école, présente la colonisation comme une suite de crimes et les pieds-noirs comme une communauté indifférente au sort des algériens. Le livre de Blas de Roblès devrait être une lecture obligatoire pour les jeunes algériens qui comprendraient alors que leur passé est plus complexe que ce que la propagande leur dit. Écoutons plutôt les conclusions nuancées du récit de Blas de Roblès :

« Ni la mémoire ni l’oubli ne sauraient combler les ravines de désespoir creusées de part et d’autre par ce torrent. Mais si tout un peuple a eu raison de se lever contre l’occupation française, le temps est peut-être venu d’accepter cette évidence que des hommes transplantés par la misère dans un pays qui n’était pas le leur l’ont fait fructifier et l’ont aimé avec la même rage que ceux qui s’y trouvaient déjà. »

Signalons, pour finir, la remarquable couverture des éditions Zulma, œuvre du graphiste anglais David Pearson, qui représente parfaitement, de façon non figurative, la fascination pour la mer, centrale dans la vie des personnages et dans celle de l’Algérie. Et saluons, au passage, l’excellence typographique et esthétique des livres publiés par cette maison d’édition.

Jean-Marie Blas de Roblès, Dans l’épaisseur de la chair, Zulma, août 2017, 384 p., 20 €