Papiers à bulles (9) : un croque-mort, un marin et des vieux (fourneaux)

En cette fin d’année, séance de rattrapage avec des parutions remarquables et remarquées, parce que leurs auteurs font partie de ceux qui comptent aujourd’hui dans le paysage de la bande dessinée franco-belge. Paysage qu’ils réinventent à leur manière, en s’inscrivant dans une filiation évidente (Juan Dias Canales et Ruben Pellerejo), dans une tradition séculaire (Xavier Dorison et Ralph Meyer) et dans un anticonformisme bienvenu (Wilfrid Lupano et Paul Cauuet).

Equatoria : il est encore tôt, Maltese

Deuxième livraison du Corto Maltese de Juan Dias Canales et Ruben Pellejero, Equatoria creuse le sillon esquissé par les deux repreneurs du personnage d’Hugo Pratt dans Sous le Soleil de Minuit. 1911, toujours littéraire et voyageur, le marin maltais quitte la sérénissime pour son île natale mais se voit contraint de voguer vers l’Afrique, tel Ulysse une nouvelle fois dérouté de son but ultime.

La quête d’un mystérieux artefact rapporté des croisades va conduire Corto sur des terres australes qu’il n’a pas encore explorées. Une fatalité de plus pour celui qui rêve de retour tandis que ses compagnons de voyage cachent leurs motivations profondes. Juan Dias Canales et Ruben Pellejero ont bien pris la mesure du personnage et de l’univers d’Hugo Pratt : le Corto version 2017 ne se départit pas de son humour fataliste, le trait fin et précis berce le lecteur d’une belle illusion, celle de retrouver le gentilhomme de fortune au meilleur de sa forme. Quittant le grand nord canadien pour Venise, port d’attache du Maltais et point de départ de cette nouvelle aventure, l’onirique le dispute à l’incongru, tandis que Corto Maltese devise avec une jeune et jolie journaliste britannique, une girafe tente d’échapper à ses gardiens, traversant la place Saint-Marc, moment de grâce absurde, un rêve de liberté qui s’achève tristement. Parsemé de références littéraires, d’autodérision et de cette mélancolie sourde qui anime le personnage Corto, Equatoria fait honneur à la maison Pratt, avec ce récit rythmé, sombre et beau, très bien écrit et dessiné de main de maître par l’élève Pellerejo.

Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero, Corto Maltese t14, Équatoria – éditions Casterman – 16 €

Undertaker, ce qui s’appelle vendre serment sa peau

Qu’elle est vénéneuse cette ombre qui plane depuis L’Ogre de Sutter Camp. Celle de Jeronimus Quint, ex-médecin militaire et vrai tortionnaire, parangon de Joseph Mengele avant l’heure, qui expérimente au gré de sa folie et de son absence totale de sentiments humains. Jonas Crow, lui, tente de survivre à la vindicte du bourreau qu’il a connu durant la guerre de Sécession et qui ne manque pas de lui rappeler un passé que le croque-mort souhaite ne plus revivre. Toujours aussi noir, pétri de références aux westerns de celluloïd en cinémascope, L’Ombre d’Hippocrate distille une action et un suspense en technicolor à couper le souffle. Undertaker renvoie aux belles heures de l’ouest de papier, époque âge d’or de la bande dessinée, celle des Blueberry, Cartland, Comanche, Ringo… On l’a déjà dit, la tétralogie de Dorison, Delabie et Meyer est un thriller comme on en fait peu : la froideur extrême, la conviction d’être à la fois un monstre indispensable et un sauveur non moins providentiel (Quint mutile ses patients-victimes pour mieux s’attacher leur confiance d’être sauvées… par lui), le fatalisme de Jonas, la grâce et l’intelligence de Miss Taylor, font de cet opus une réussite. Et l’Undertaker de quitter l’ombre (pour un temps seulement) pour la lumière des séries mythiques.

Ralph Meyer, Caroline Delabie et Xavier Dorison, Undertaker T4, L’Ombre d’Hippocrate, 64 p., Dargaud, 13 € 99

Les Vieux Fourneaux, la magicienne : « vive l’asociale ! »

Sophie, la marionnettiste qui n’a livré à personne le secret qui entoure la naissance de sa fille et la magicienne du titre ne sont-elles qu’une seule et même personne ? On ne répondra pas à cette question d’emblée. Pour laisser un peu de suspense et pour parler de la fraîcheur, de la gouaille, des dialogues hilarants et des personnages hauts en couleurs, perchés, anticonformistes. Les Vieux Fourneaux, c’est la série du moment. Bientôt adaptée au cinéma avec un casting annoncé qui dépote (Alice Pol, Pierre Richard, Eddy Mitchell, Henri Guybet, Roland Giraud…), on n’oublie pas pour autant la distribution initiale signée Lupano et Cauuet : Pierrot, Mimile, Antoine, Sophie et son loup en slip. En quatre albums, les vieux ont conquis les lecteurs grâce à des scénarios enlevés et des morceaux d’anthologie côté texte comme côté dessin. La répartie vacharde fait mouche et les préoccupations sociales sont omniprésentes. Les Vieux fourneaux, c’est un peu le refus du vieillisme et du jeunisme : la voie du milieu en somme. Un chemin qui célèbre la liberté et le dialogue entre les générations plutôt que l’individualisme et le tout consumériste. Anar, sensible, foisonnant, l’univers de Lupano et Cauuet parle de notre époque sur un ton qu’on aimerait voir et entendre plus souvent : avec intelligence et humour.

Wilfrid Lupano et Paul Cauuet, La MagicienneLes Vieux fourneaux tome 4, Dargaud 2017, 11 € 99