Tristram : « La littérature, c’est ce qui change la littérature » (Association de malfaiteurs)

 

En ces semaines où les prix littéraires d’automne consacrent des livres tout juste parus, mettant en lumière des textes qui demeureront (L’Ordre du jour d’Eric Vuillard) et d’autres plus éphémères, il serait utile de revenir sur des aventures éditoriales au long cours, de celles qui marquent durablement le paysage de leur empreinte singulière : ainsi Tristram, maison d’édition qui fête cette année ses trente années d’existence, dans une forme tout autant insurrectionnelle qu’anthologique (mais la maison aime les paradoxes et la littérature lui est sport de combat), avec la publication d’une Association de malfaiteurs.

Dans ce volume dédié « Aux amis passés, présents, futurs », la commémoration a davantage des allures festives qu’institutionnelles. Si l’anthologie rassemble des auteurs, des traducteurs et des textes qui ont fait la ligne de la maison et son passé singulier, de 1987 à 2017, le volume dans son ensemble est davantage tourné vers un à venir, des chemins qui demeurent à défricher et parcourir. Il brille plus par son éclectisme et les étagères qu’il invite à reparcourir que par un esprit de célébration compassée. Malfaiteurs un jour, malfaiteurs toujours, terme provocateur dans lequel on reconnaît quand même l’étymon du faire poétique, quand il est animé par la curiosité, le désir, la passion.

Bien sûr, dans la puissante préface du livre, Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot rappellent l’histoire de Tristram, l’« insouciance » et le « mauvais esprit » qui, conjoints, ont présidé à la naissance de la maison : « publier ce qui ne répond à aucune demande », soit Le Discours aux animaux de Valère Novarina (un disque compact), les Poésies d’Isidore Ducasse, Je rassemble les membres d’Osiris, accompagné d’un dazibao jaune et rouge. L’idée est moins de trouver une place dans le champ éditorial que de le déranger, comme l’énonce d’ailleurs sans ambages la carte postale glissée dans les premiers livres, se référant aux Souterrains (The Subterraneans) de Kerouac « Ils sont au poil sans être crâneurs, / Ils sont intelligents sans être casse-pieds » (They are hip without being slick, they are intelligent without being corny). Il fallait oser, ils osent tout. A quoi bon faire comme tout le monde ?

Tristram s’est établi à Auch (et y est toujours). Tristram publie des textes qui, mis bout à bout, depuis le regard rétrospectif que permet cette anthologie, sont une manière de construire leur propre histoire littéraire depuis les traverses : Sterne, chez qui Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot puisent le nom de la maison, bien sûr, dont ils rééditent les textes (Le Voyage sentimental vient de paraître dans une traduction de Guy Jouvet), Poe (Eurêka), Lautréamont. Tristram publie des textes qui dérangent les genres, et finiront par s’imposer comme les formes de l’ultra-contemporain : la critique rock comme forme de récit, les vies imaginaires, pour n’en citer que deux que rassemble d’ailleurs le texte puissant de Michel Jourde, « Lester Bangs critique ou la vie des hommes de verre » dans ce volume. Ils découvrent des voix (Nina Allan, Mehdi Belhaj Kacem, etc.), en diffusent d’autres (J. G. Ballard, Arno Schmidt, William T. Vollmann, Mark Twain, revivifié par Bernard Hoepff­ner), mêlent dans un fécond désordre, romanciers, poètes, éditeurs (Maurice Girodias, Eric Losfeld, Bernard Wallet), fiction, non fiction, littérature française et étrangère, aucune frontière ne leur résiste.

D’ailleurs, le désordre n’est bien sûr qu’apparent, il faudrait parler de savant dérangement. Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot montrent eux-mêmes, en introduction, les liens et croisements, hasards objectifs et coïncidences nécessaires qui président à leur catalogue : Bangs mène à Patti Smith, Mehdi Belhaj Kacem interviewe David Bowie (on retrouve son Journal de Nathan Adler dans l’anthologie). « Bizarre activité » que l’édition, écrivent Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot, bizarre au sens étymologique du terme sans doute, à la fois bigarrée (comme la couverture de cette Association de malfaiteurs), souple (le nom de la collection de poche Tristram) et extravagante, soit le mode capricant de Sterne, romancier excentrique, parce qu’il narre des aventures hors normes, parce qu’il déplace le centre de gravité du récit.

 

« En surface, toutes ces œuvres paraissent dissemblables, et elles le sont, merveilleusement. En profondeur, elles communiquent par mille circuits — qui sont la matière même du langage et de notre mémoire de lecteur. Voilà pourquoi, depuis trente ans, nous avons l’impression de publier presque toujours le même livre ».

« Bizarre activité », donc. Le plus bizarre de l’affaire étant sans doute, alors qu’« impulsion » et passion gouvernent les choix d’observer une ligne éditoriale, ce que l’on appelle communément un catalogue. Certes, la ligne serpente, elle est celle de Sterne que Balzac la reprend en épigraphe de La Peau de chagrin (1831), ligne borgesienne aussi, jardin aux sentiers qui bifurquent pour constituer ces trente années ouvertes vers un futur lui-même à construire, dont témoigne cette « bibliothèque immergée », ainsi que les deux éditeurs désignent cette anthologie passionnante, trésor d’inédits, entretiens, textes en un dialogue ininterrompu, intersections et croisements. La fin du volume interroge d’ailleurs notre propre rapport à la littérature, s’adressent à nous (comme eux) lecteurs, critiques, bibliothécaires, libraires, éditeurs et traducteurs puisque lire, comme l’écrit Jean-Christophe Bailly cité dans ces pages, « actualise sans fin la littérature ». Une manière de rappeler aussi, combien la littérature est bien une association de malfaiteurs, combien tout se noue dans un dialogue entre différents acteurs du texte, chacun passeurs à leur manière.

Qu’est-ce qu’être éditeurs quand on s’appelle Tristram ? justement « inventer des lecteurs ». Avec un seul mot d’ordre, la conscience que « la littérature surgit où elle veut, quand elle veut, comme elle veut. La littérature, c’est ce qui change la littérature ». Lire cette magique Association de malfaiteurs, c’est alors se perdre pour mieux retrouver un sens, être ce rêveur que Ballard appelait de ses vœux : illimité.

Association de malfaiteurs. 30 ans d’édition indépendante, Tristram, 2017, 372 p.,  21 € 90