Quand les soumis se révoltent : Fouad Laroui, « L’insoumise de la Porte de Flandre » par Jean-Pierre Castellani

Fouad Laroui (DR)

De Fouad Laroui, écrivain maroco-néerlandais de langue française, on avait gardé le souvenir émerveillé de son Une année chez les Français (2010), succulente et sensible découverte par un enfant marocain, l’auteur probablement, de la langue et de la culture française. Depuis, Fouad Laroui, mène de front une carrière d’ingénieur, au Maroc, au Royaume-Uni, et de professeur de sciences économiques, à Amsterdam, où il enseigne aujourd’hui l’économétrie et les sciences de l’environnement. Et celle d’écrivain, avec une production régulière de romans, de nouvelles, de chroniques journalistiques qui en font un des auteurs les plus attachants de cette génération d’intellectuels, originaires d’Afrique du Nord, le Maroc en l’occurrence, et qui témoignent avec une grande lucidité sur la présence de l’Islam. D’autant plus que, depuis quelques décennies, le retour de l’islamisme sous différentes formes, souvent meurtrières, le conduit à une réflexion à la fois pertinente et singulière sur ce phénomène. En évitant toujours le manichéisme qui consiste à opposer les bons et les méchants, le Bien et le Mal, l’Occident et l’Orient. Il le fait, la plupart du temps, à partir de son point de vue de romancier, c’est-à-dire, d’inventeur d’histoires qui mettent régulièrement en scène des personnages représentatifs de cette problématique complexe, trop souvent réduite à une représentation caricaturale des conflits. On se souvient, en particulier, de son Ce vain combat que tu livres au monde (2016) qui ne traitait pas, comme son titre semble l’indiquer, d’un combat gidien, mais de celui d’un ingénieur marocain qui, bien qu’intégré dans son entreprise où il réussit, est victime d’une injustice sociale. Sa hiérarchie le marginalise en ne tenant pas compte de sa proposition, parce qu’il est musulman, et à partir de là il se radicalise et se retrouve à combattre aux côtés de djihadistes à Raqqa. Laroui raconte, dans ce récit, la descente aux enfers de cet homme normal. Il y dénonce aussi bien le fondamentalisme religieux qui l’aliène, par sa propagande, que le racisme occidental qui l’a rejeté injustement de son entreprise. Tout en dénonçant, il cherche à comprendre, il se place dans la peau de son héros.

Il en est de même dans son dernier roman, L’insoumise de la Porte de Flandre dont le titre semble moins mystérieux que d’autres, comme Les tribulations du dernier Sijilmani (2014) ou L’étrange pantalon de Dassoukine (Prix Goncourt de la nouvelle, en 2012), qui avaient pu dérouter certains lecteurs. Il s’agit bien ici de la révolte d’une jeune marocaine, Fatima, qui vit à Bruxelles, fréquente l’Université libre de cette ville, où elle poursuit de brillantes études de lettres. Jeune fille émancipée, elle fréquente les musées, apprécie la littérature occidentale, s’habille à l’européenne. Et voilà qu’un jour elle décide de porter le niquab, décision dont on découvrira les raisons au fur et à mesure qu’avance la narration. On retrouve dans ce récit, qui peut paraître loufoque, comme c’est souvent le cas dans les histoires inventées par Laroui, les qualités de cet auteur qui sait poser des questions graves à travers des aventures cocasses, apparemment absurdes ou irrationnelles. En suivant les déambulations et les actions de cette jeune Fatima, et les épisodes plus ou moins dramatiques qu’elle subit, nous allons voir se poser les problèmes qui traversent la société belge dont on sait qu’elle a connu récemment des attentats sanglants.

Au moyen de ce récit haletant, où le lecteur en sait souvent plus que les personnages du livre, Laroui pose les questions de fond que connaît cette ville dominée, dans certains quartiers, par un islamisme conquérant : le port du voile comme manifestation d’une religiosité plus active ou comme défense face à la pression masculine, l’aliénation de la femme, l’irruption d’un salafisme djihadiste, la radicalisation de certains individus manipulés par des imams bornés et tout puissants.

Au cours de cette folle journée, Fatima va découvrir son propre pouvoir et entamer, au bout du compte, une nouvelle vie. Elle sera confrontée, tour à tour, à un voisin marocain qui veut se marier avec elle et la surveille, à un patron de sex-shop véreux, à un journaliste free-lance en quête d’informations sensationnelles, à des experts en terrorisme… Le débat entre ces vedettes du monde médiatique, désignées par leur vrai nom, est un morceau de bravoure haut en couleurs. On y perçoit, une fois encore, l’ironie iconoclaste de Laroui qui ridiculise la suffisance de ces prétendus experts. En effet, ils se trompent régulièrement dans leurs analyses et leurs pronostics. Et y est dénoncé leur jargon : « le loup solitaire, l’émigration post coloniale, le piège de Daech, l’État islamiste, le Printemps arabe… » De même voit-on surgir, au milieu du récit, la figure énigmatique et inquiétante de Tarik Ramadan. Ces personnalités réelles, et connues de tous, donnent une grande force de vérité aux personnages de fiction.

Certes, on peut penser que Laroui se laisse emporter par son goût du calembour (« le corps beau du corbeau », « la dernière fois à Molenbeek »), sa manie d’utiliser, parfois sans justification, les italiques pour certains concepts, sa connaissance de philologue qui le pousse à jouer avec des mots comme « fat », « douve », « bashar » et « bashra », son immense culture littéraire ou cinématographique qui fait apparaître, au cœur du récit, dans un désordre sympathique, les figures de Tintin, de la Castafiore, de Bogart, de Tite-Live, ou de Brel, incontournable en Belgique, son penchant pour les citations… Laroui en fait peut-être trop, il ne contrôle pas toujours son érudition, mais il y a du souffle dans le déroulement de l’intrigue, dans la course des personnages, dans le dénouement inattendu. Et on rit beaucoup dans ce texte sérieux, violent même par endroits. Par exemple à propos de ce marocain buveur de bières dont le djihad est de vendre beaucoup de portables !

Car, en définitive, le but de Laroui est de dénoncer la domination de l’homme dans cette communauté marocaine de Molenbeek, de réfuter le totalitarisme religieux, en particulier l’islamiste qui est un des thèmes permanents dans sa vision du monde contemporain. La religion catholique n’échappe pas à la critique féroce, même si l’objectif principal du livre est, d’abord, une mise en pièce de l’islamisme, du moins dans sa version étriquée, qui sévit de nos jours. Au nom de la raison scientifique que l’on peut attendre de cet ingénieur diplômé des meilleures écoles françaises.

Il nous présente aussi une réflexion sur les corps de la femme, sur son rapport à la nudité, aux vêtements, aux conventions sociales et religieuses. L’histoire de Fatima est exemplaire, elle marque le triomphe de la femme sur tous les obscurantismes. Pour ne pas la juger invraisemblable, il faut la lire et la recevoir comme une fable. D’ailleurs les dernières lignes du livre résonnent comme une morale qui traduit la victoire de l’intelligence, de la différence, de la volonté humaine face aux diktats religieux, sociaux ou sexuels. En un mot, de la liberté.

Fouad Laroui, L’insoumise de la Porte de Flandre, Julliard, 2017, 131 p., 17 €

Lire ici l’article de Christiane Chaulet Achour, Fouad Laroui, Karim Amellal (octobre 2016)