Places Perec

Les 18, 19 et 20 octobre 1974, Georges Perec, attablé à un café, place Saint-Sulpice, scrute la vie et son mode d’emploi. Il tente d’épuiser un lieu parisien, une espèce d’espace vaguement rectangulaire de 105 m de long sur 80 m de large.
Il note les choses et les êtres.
Il note les autobus, leurs numéros, leurs destinations, leurs passages, il note les cars de touristes, les cars de police, les taxis, les voitures, les fourgonnettes, les camionnettes, les camions de livraisons, les motos, les motocyclettes, les vélomoteurs, les vélosolex, les vélos, une charrette à bras, un triporteur, une ambulance, une dépanneuse, une bétonneuse, un fourgon mortuaire, il note « un vieil homme avec sa demi-baguette… une dame avec un paquet de gâteaux en forme de pyramide… une femme en veste de laine, hilare… une petite fille un cartable sur les épaules… les pigeons qui, avec un magnifique ensemble, font le tour de la place et reviennent se poser sur la gouttière de la mairie… une jeune fille qui mange la moitié d’un palmier… des oranges dans un filet… une femme qui timbre trois lettres et les dépose dans la boîte aux lettres… un homme avec un journal… un camion « Que sais-je ? » : « La collection « Que sais-je » a réponse à tout »… des gens qui lisent en marchant, il y en a peu, mais il y en a… un enfant qui fait glisser un modèle réduit de voiture sur la vitre du café (petit bruit)… un bébé dans un landau qui ressemble à un oiseau : yeux bleus, fixes, prodigieusement intéressés par ce qu’il découvre… un petit garçon qui traverse en veillant à ne marcher que sur les clous… un homme à béret genre curé… un papa poussant poussette… un homme qui vient de garer sa voiture et la regarde comme s’il ne la reconnaissait pas… une petite fille, encadrée par ses parents, qui pleure… un groupe d’enfants qui joue au ballon devant l’église… un homme qui marche le nez en l’air, suivi d’un autre qui regarde par terre…un chien qui court, queue en l’air, en reniflant le sol… des gens des gens des voitures… le crépuscule… les lampadaires qui s’allument progressivement… les ombres indistinctes… les cloches qui se mettent à sonner… », il note, il note.

Quarante-trois ans plus tard, les 18, 19, 20 0ctobre 2017, dans une ville lointaine, aux souvenirs d’enfance, place des Minimes (une petite place vaguement rectangulaire), attablé à la terrasse d’un faux vieux café, identique à ceux qui se sont multipliés aux alentours de l’ex-rue Vilin, où vécut gamin Georges Perec, à côté d’un retraité remplissant sa grille de mots croisés, je regarde de tous mes yeux, je regarde.

Je me plonge dans l’infra-ordinaire qui m’entoure, j’observe le beau présent, mon regard perecrine, je me dis que je pourrais prendre des notes, que c’est une des choses qu’il faudrait tout de même que je fasse un jour.

Toujours « des autobus, des taxis, des voitures particulières, des camions, des camionnettes, des vélos, des vélomoteurs, des vespas, des motos, des élégantes, des vieux-beaux, des vieux couples, des bandes d’enfants, des gens à sacs, à sacoches, à chiens, à parapluies, à bedaines, des vieilles peaux, des vieux cons, des jeunes cons, des flâneurs, des livreurs, des renfrognés, des discoureurs ».
Des disparitions cependant : les deux-chevaux, les D.S., les triporteurs des postes, les bonnes sœurs, les gens à pipes.
Beaucoup plus de vélos.
Passe justement une maman pédalant sur le sien, avec un enfant à l’arrière (à ma droite, au fond d’une cour, j’aperçois un vélo chromé, qui attend).
Passent des collégiens qui glissent sur leurs planches.
Passent des nuages.
Passe, what a man ! , un homme au port altier, l’air très content de lui.
Passe une foule d’hommes, de femmes, de jeunes gens, de jeunes filles (certaines tenant fièrement leur mobile devant elles, comme un trophée de condottière), d’adolescents, d’adolescentes, le téléphone portable à la main, écouteurs dans les oreilles, parlant parfois seul dans leur appareil, les yeux fixes.
Tiens, une revenante !, la maman à vélo, maintenant à pied, elle longe la clôture de l’église, contourne le banc où un homme dort, entre dans une boutique obscure.
A intervalles réguliers, sur le terre-plein, les pigeons s’envolent tous en même temps.
Encore des gens des gens des voitures.
La lumière commence à décroître.
Les véhicules allument leurs phares.
On ne distingue pratiquement plus les visages.
La nuit prend place.
Là-haut, entre Mars et Jupiter, à des centaines de millions de km, comme une brèche dans l’immensité, veille l’astéroïde 2817, l’astéroïde Perec.