Livity : entretien avec Zombie Zombie

Zombie Zombie © Jean-Philippe Cazier

Le 20 octobre prochain sortira Livity, le nouvel album de Zombie Zombie. Entre musique électronique et jazz, Krautrock et dance, les sept morceaux qui le composent prolongent de manière particulièrement réussie les expérimentations que le groupe poursuit depuis ses débuts. La structure de chacun articule des plages sonores qui se développent, se superposent ou se différencient, intègrent répétitions et variations, vont parfois jusqu’au bruit, installent des ambiances lancinantes en même temps que dansantes. Le morceau le plus emblématique est peut-être « Looose », qui fait coexister sur un rythme très dansant l’afro beat, le free jazz, la musique électronique, l’énergie d’un concert de rock, le bruitage quasiment cinématographique. Rencontre et entretien avec Etienne Jaumet, Cosmic Néman et Dr Schönberg (Jérôme Lorichon).

Comment avez-vous rencontré la musique ?

Étienne : Ça doit être à l’âge de 11 ans, avec la fanfare du village où j’habitais. J’ai commencé à jouer du saxophone un peu par hasard, puis j’ai joué dans des groupes au collège et au lycée. A l’époque, je n’avais pas l’idée de faire de la musique de manière professionnelle, et mon premier métier a été ingénieur du son. A l’occasion de rencontres, des gens m’ont invité à jouer avec eux.

Pourquoi as-tu choisi d’apprendre le saxo ?

Étienne : J’étais trop jeune pour faire un choix entre les instruments de musique que je ne connaissais pas bien. Ce sont mes parents qui ont choisi. Comme mon frère apprenait à jouer  de la trompette, ils ont dû se dire que ça allait bien avec le saxo…

Néman : J’ai été sensibilisé à la musique par les disques de ma mère. Il y avait chez moi des K7, des vinyles, des choses plutôt rock : Patti Smith, Bob Dylan, J.J. Cale, etc. J’écoutais aussi la radio, j’enregistrais la musique que j’aimais bien. Mais je ne jouais pas d’un instrument. C’est par hasard qu’un copain m’a proposé de faire de la batterie.

Étienne : Mais tu n’as jamais appris à jouer de la batterie ?

Néman : Non, jamais. J’ai commencé directement en jouant dans une cave, avec ce copain. Tout ça a débouché sur Herman Düne, le groupe avec lequel j’ai commencé.

Dr Schönberg : Dans mon cas, je suis passé par le conservatoire, je jouais de la trompette. Ce sont aussi mes parents qui ont choisi l’instrument. Ce qui m’intéressait surtout, plus que le conservatoire, c’était de jouer avec des amis, de faire un groupe.

Comment est venue l’idée de faire de la musique de manière professionnelle ?

Étienne : Je crois que les choses ne se sont pas produites ainsi. C’est difficile d’avoir l’idée à l’avance d’une carrière, de se dire que l’on va faire profession de la musique. Au départ on s’amuse, puis ça devient plus sérieux mais un peu par hasard. On en avait certainement envie…

Dr Schönberg : On était passionnés. La musique était mon obsession. Mais je ne me projetais pas dans une démarche professionnelle. La chance que l’on a eue, c’est qu’à notre époque a commencé la miniaturisation des appareils pour enregistrer et on a pu faire des studios à la maison. On s’est dit que l’on pouvait fabriquer des disques nous-mêmes, c’est comme ça qu’on a débuté. On a commencé à sortir des disques avec des maisons de disques indépendantes…

C’était à quelle période ?

Dr Schönberg : Dans mon cas, c’était dans les années 90, avec un groupe qui s’appelait Purr. Par la suite, il y en a eu d’autres, des collaborations. L’intérêt était que l’on pouvait vraiment faire les choses nous-mêmes.

Puisque vous étiez déjà dans des groupes, quelle est l’idée particulière qui a présidé à la création de Zombie Zombie ? Au début, il y avait seulement Etienne et Néman…

Étienne : C’était l’envie de jouer ensemble.

Néman : On était dans le même studio. Parfois, je restais plus tard ou Étienne arrivait plus tôt et on jouait de la musique ensemble, ce qui nous a donné l’idée de faire un concert. Ensuite, on nous a proposé de réaliser un EP sur le petit label Boomboomtchak. Là encore, les choses se sont faites par hasard. On n’imaginait pas que dix ans après on continuerait.

Herman Düne, dont tu faisais partie, était un groupe plutôt pop. Est-ce que créer Zombie Zombie ne correspondait pas tout de même à une envie d’explorer d’autres possibilités musicales ?

Néman : Oui, bien sûr, il y avait cette envie comme moteur. Étienne ou moi, nous n’écrivons pas des chansons, des morceaux avec une structure de chanson pop. Étienne écoutait par exemple du jazz, de la musique instrumentale – c’est entre autres ce qui nous a conduits à Zombie Zombie…

D’où vient votre intérêt pour la musique de John Carpenter ? Vous avez fait un album où vous reprenez et réarrangez certaines de ses musiques. Qu’est-ce qui vous intéresse, d’un point de vue musical, dans la musique qu’il compose pour ses films ?

Étienne : Ce qui est intéressant dans les musiques des films de Carpenter, ou dans ceux de Dario Argento, c’est la création d’ambiances et de sons qui ont de la personnalité. Parfois, il n’y a que deux notes de synthé et ça suffit pour façonner une ambiance. Être efficace avec peu de moyens, ça peut être un modèle. Ce qui importe ici, c’est le timbre, l’ambiance, l’évocation. John Carpenter maitrise ça de manière excellente.

Quand Carpenter compose pour un de ses films, je suppose qu’il a déjà les images en tête, les images du film concerné. Est-ce que lorsque vous composez, vous le faites aussi à partir d’images mentales ou d’une sorte de narration ?

Néman : Carpenter est sans doute un des premiers à faire au cinéma une musique aussi minimale. Il n’y a plus de violons, plus d’orchestre. Je pense que c’est ça qui nous a marqués. Pour répondre à ta question sur les images, je ne pense pas que l’on parte d’images ou que l’on ait des images en tête. On compose de manière intuitive : on est dans une pièce avec des instruments et on les manipule, on joue avec. S’il y a des images, elles viennent après.

J’ai lu qu’en plus de la référence à Carpenter le nom du groupe se rattache à Fela Kuti et à son titre « Zombie »…

Étienne : C’est surtout le mot « zombie » qui nous plaît…

Dr Schönberg : C’est aussi vrai que la musique de Fela nous plaît beaucoup. C’est une musique qui s’étend, répétitive, qui conduit à la transe. Ce sont des choses que l’on retrouve dans Zombie Zombie.

Est-ce qu’il y aurait également un intérêt particulier pour la figure du zombie ?

Étienne : Oui, le concept du zombie est intéressant, le mort qui revient à la vie, qui marche, qui concerne les vivants. Avec le zombie, il y a aussi un point de vue sur la société. Ce qui intéresse, ce n’est pas tellement le fait qu’ils sont cannibales, mais ça concerne aussi la place des marginaux…

Comme chez George Romero…

Etienne : Ce sont des êtres fragiles et en même temps avec une grande force…

Comment s’est faite la rencontre avec Dr Schönberg ?

Dr Schönberg : C’est à l’occasion du deuxième album du groupe, Rituels d’un Nouveau Monde. Il y a toujours eu dans leurs compositions pas mal d’arrangements de percussions, et sur ce disque il y en avait encore davantage, c’est comme ça que j’ai intégré le groupe. C’est aussi arrivé à un moment où Etienne et Néman avaient envie qu’il y ait un troisième membre de Zombie Zombie. Il s’agissait d’apporter de nouvelles possibilités et de travailler encore plus la rythmique, de compliquer les propositions.

Néman : Avec une seule batterie, la rythmique était peut-être plus métronomique, plus froide et martiale. Avec Dr Schönberg, ça devient plus chaloupé…

Comment composez-vous ? Vous partez d’une structure écrite ou il y a de l’improvisation ?

Étienne : Ça dépend. Pour « Lune noire », qui se trouve à la fin du disque qui va sortir, il s’agit d’une improvisation directement dans le studio, et le résultat nous plaît beaucoup. Souvent, en jouant, on se rend compte qu’il y a des choses qui viennent d’elles-mêmes et on les garde. En un sens, le morceau s’impose lui-même. Lorsque l’on part de structures déjà définies, ce n’est pas ce qui nous réussit le plus.

Dr Schönberg : Le disque a d’ailleurs été enregistré en live…

Etienne : Et on a très peu ajouté après-coup.

Néman : Quand on improvise, à un certain moment il y a un thème principal qui s’esquisse, une mélodie, et on travaille à partir de ça. Dans nos morceaux, il y a très souvent un schéma, que l’on utilise peut-être trop systématiquement encore, avec une introduction, une montée, un break, etc. C’est à l’intérieur de cette structure générale que l’on se laisse aller pour trouver des moments particuliers, mais l’ensemble, le plus fréquemment, n’est pas écrit à l’avance.

On a du mal à ranger ce que vous faites dans une catégorie, étant entendu que ranger dans des catégories n’est pas forcément très intéressant. Votre musique synthétise beaucoup de choses a priori hétérogènes…

Néman : On aime beaucoup de styles. Dans la façon de procéder, d’improviser, on est sans doute assez proche du jazz, même si beaucoup de morceaux de jazz sont des morceaux très écrits. Mais on prend dans le jazz une façon de fonctionner entre des musiciens qui jamment ensemble et que l’on retrouve dans notre manière de faire. Ceci dit, ce que l’on fait n’entre pas non plus dans la case « jazz » puisque l’on aime des formes très différentes de musique.

Zombie Zombie © Jean-Philippe Cazier

On associe volontiers Zombie Zombie au Krautrock, mais dans le dernier album apparaît de manière très manifeste ce qui était déjà présent dans les disques précédents, peut-être selon un traitement qui le mettait moins en avant, à savoir justement le rapport au jazz…

Étienne : En fait, on ne cherche pas à synthétiser tout ça. Ce sont des choses qui sont en nous et avec lesquelles on travaille sans nous poser la question des catégories. C’est l’esprit de tous les styles que l’on écoute qui nous anime…

Puisque le rapport au Krautrock est en même temps réel et très marqué dans ce que vous faites, qu’est-ce qui vous intéresse dans ce style musical ?

Néman : Kraftwerk, par exemple, est un groupe étonnant. C’est sans doute un des premiers – et un des rares – qui a su prendre cette musique électronique et la rendre pop. Beaucoup de groupes de Krautrock sont restés plus obscurs, en tout cas ne sont pas allés dans la direction du pop. Kraftwerk, ou en France Jean-Michel Jarre, ont rendu populaire, et d’une manière très élégante, cette musique électronique.

Est-ce qu’il y a des artistes actuels qui vous semblent travailler dans le même champ que vous ?

Etienne : Oui, il y a plusieurs groupes qui mixent la musique tribale, électronique, répétitive, avec une énergie rock. En France, il y a Romain Turzi qui partage cet amour du Krautrock et qui regarde aussi du côté de la musique italienne avec des thèmes forts, des instrumentations originales. En Angleterre, il y a un groupe que j’aime beaucoup, qui s’appelle Tomaga. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui cherchent à faire de la musique instrumentale en sortant de la structure habituelle couplet/refrain et qui puisent dans le jazz, l’improvisation.

Si je considère, dans votre musique, l’alliance forte entre l’électronique, les synthés, la rythmique, une direction vers la musique dance, la recherche de structures complexes, je pense au jeune groupe français Colorado. Vous les connaissez ?

Étienne : Non, mais on va écouter.

Dans vos morceaux, sauf de rares exceptions, il n’y a pas de paroles. Pourquoi ?

Étienne : Oui, sauf dans les reprises de Fela ou New Order. Dans le dernier disque, on a essayé un peu, avec « Looose », où on scande quelques mots. Peut-être que ça viendra, il faut qu’on trouve le truc…

Néman : Écrire des paroles, ça vient pas comme ça. Il y a des gens qui le font très bien, ça prend du temps, ça ne s’improvise pas. Même si ce sont juste quelques mots, ça se travaille. Le chanteur de The Fall le fait très bien, mais pas nous.

Il y a quand même des mots, ce sont les titres. Les titres de vos morceaux sont très allusifs, énigmatiques. Je pense, par exemple, dans le dernier album, à « Ils existent »…

Étienne : « Ils existent », ça vient d’un film de Pialat qui s’intitule L’amour existe. On devait faire, dans un festival, un ciné-concert, créer une BO sur ce moyen-métrage de Pialat. Donc, on a fait le morceau qui est maintenant sur le disque mais le titre du film, L’amour existe, nous paraissait loin de notre univers. C’est pour ça qu’on a gardé quelque chose de plus énigmatique, « Ils existent ». Dans le film, à un moment quelqu’un dit : « et pourtant, ils existent », et il ne parle pas du tout des extraterrestres. C’est ce qu’on a gardé.

Je pense également au morceau « Livity », qui donne son titre à l’album. Ça peut se référer au Lévitique ou à la Livity que l’on trouve dans la pensée rasta…

Néman : Oui, ça vient du courant rastafari. Ce qui nous intéresse aussi, c’est l’idée de jouer avec un mot qui ressemble à un mot de l’univers de la science-fiction mais qui n’en est pas un. Mais la référence à la musique jamaïquaine nous plaît bien, le dub utilise des effets que l’on emploie également dans notre musique, le space echo, la reverb, passer des bandes à l’envers, etc.

Puisque Dr Schönberg est là, et que son nom renvoie évidemment à Arnold Schönberg, quel est votre rapport à la musique dite classique ?

Néman : On n’est pas spécialistes de musique classique, mais on écoute pas mal de musique contemporaine : Philip Glass, Steve Reich, Xenakis, Cage, etc. Récemment, on est allés voir Midori Takada en concert : c’est une musique qui nous intéresse beaucoup, les structures sont très novatrices, et également le son, les expérimentations, etc.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans les principes de la musique répétitive, de la musique minimaliste, que l’on retrouve autant chez Kraftwerk que chez Steve Reich, et bien sûr dans ce que vous faites ?

Néman : Ce qui nous intéresse, c’est l’effet de la musique répétitive sur le cerveau, les sensations. A force d’être répété, tel segment musical n’est plus simplement une répétition, il se transforme dans l’esprit, on ne sait plus si c’est la musique qui a changé ou si à force d’écouter la même chose on la perçoit différemment.

Dr Schönberg : C’est une musique qui s’oppose au zapping. La musique répétitive oblige à une certaine perception du temps, de la durée, et conduit à une forme de méditation…

La musique répétitive est aussi une musique de la variation, des petites variations, ce qui me semble être un des principes importants de vos compositions…

Néman : Oui, ce sont les micro-variations qui font que les répétitions se mélangent, c’est comme un effet optique.

Le disque qui va sortir a été enregistré en live…

Étienne : C’est ce que l’on fait pour chaque disque. Souvent, on fait 90 % du morceau à la première prise. Ensuite, on peut ajouter des choses, parfois pas du tout. En enregistrant en live, on a l’impression que l’on joue vraiment ensemble. J’ai du mal à refaire les mêmes choses, d’une fois sur l’autre, avec les mêmes intentions. C’est le jeu des autres musiciens qui détermine ce que tu dois jouer, et ça arrive quand on joue en même temps. Si on enregistrait séparément, il faudrait que chacun pense à l’avance ce qu’il doit faire précisément, en fonction de ce qui aurait été prévu, et ça rendrait les choses trop rigides. On préfère la spontanéité de ce qui se passe entre nous lorsque l’on joue ensemble. Néman et Dr Schönberg, contrairement à la plupart des autres batteurs, ne comptent pas les mesures et s’appuient plus sur leurs sensations…

Du coup, comment abordez-vous les concerts ? Puisque les morceaux existent déjà sur un disque, comment faites-vous pour les reprendre lors d’un concert ? Vous ajoutez de l’improvisation ?

Dr Schönberg : Il y a toujours des surprises. L’un d’entre nous va rebondir sur tel passage, les autres le suivent comme ils peuvent, etc. Le rapport au public fait aussi que la setlist prévue peut changer durant le concert…

Néman : Même si on fait une musique répétitive, si on utilise des séquences et des boucles répétées, rien n’est préenregistré, Étienne fabrique tout ça au fur et à mesure.

La pochette du disque a été composée par Philippe Druillet. Pourquoi avez-vous fait appel à lui ? L’univers de ses BD résonne particulièrement avec le vôtre ?

Néman : On connaissait évidemment son travail pour la BD. C’est un ami commun qui nous a donné l’idée de le contacter, ce que l’on n’aurait peut-être pas osé faire nous-mêmes. On a pas mal de disques dont il a fait la pochette, comme ceux de Richard Pinhas. Ce qu’il fait nous renvoie à l’époque où la science-fiction américaine arrive en France et lui y apporte une touche française et presque punk, par exemple dans le magazine Métal hurlant

Dr Schönberg : Ce qu’il fait est aussi très lié, dans l’histoire, à la musique…

Est-ce qu’en dehors de la musique, il y a d’autres arts qui vous attirent, que vous pratiquez ?

Étienne : Le cinéma, le dessin, la photo. Je prends beaucoup de photos. Je n’en fais pas quelque chose d’artistique mais je suis devenu sensible au fait de photographier. C’est quelque chose qui fait partie de mon quotidien. Ça m’aide à adhérer au présent, aux choses que je vis.

Néman : Beaucoup de formes d’art nous intéressent. Le cinéma, pour lequel on a d’ailleurs travaillé en composant des BO. La danse, le théâtre, etc. En art, le champ des possibles est très large, c’est inspirant de voir ce qui se fait dans d’autres domaines artistiques.

Étienne : Ce que nous faisons donne aussi lieu à des échanges avec des artistes. On a travaillé par exemple avec Xavier Veilhan, qui a représenté la France lors de la dernière Biennale de Venise. Il avait créé un espace et un environnement sonore dans lequel le public pouvait circuler et assister à une création musicale. Donc, on a participé à cette sorte de performance. C’est une rencontre qui permet de créer autrement… Sinon, on lit beaucoup.

Pour la sortie du disque, vous allez tourner ?

Néman : On essaie de jouer un peu partout. Le fait de faire une musique instrumentale fait sauter l’obstacle de la langue. Pour la sortie de l’album, on va d’abord jouer ponctuellement ici ou là. Ensuite, on verra…

Zombie Zombie © Jean-Philippe Cazier

Zombie Zombie, Livity, sortie le 20 octobre, Versatile Records.

Jusqu’au 21 octobre se tient à la galerie Barbier & Mathon une exposition consacrée à Philippe Druillet.