Faits divers, l’Histoire à la Une (2) : Lady Di (Arte)

Le second épisode de la série Faits divers à la une (Arte), diffusé juste après Roswell, se déroule cinquante ans plus tard, sous un pont parisien. C’est ce moment que Robert McLiam Wilson, dans une tribune récente publiée dans Libération, a qualifié de « triomphe du rien », expression qui dit bien le paradoxe oxymorique d’un fait en apparence sans importance pourtant susceptible d’un emballement infini, en ce sens passionnant parce qu’il révèle nos imaginaires, nos constructions fictionnelles comme un moment de l’histoire sociale.

Si Roswell était la soudaine matérialisation dans un désert américain de tout un imaginaire de la science-fiction, la mort de Lady Di, dans un banal accident de la route sous le pont de l’Alma, le 31 août 1997, est la brutale confrontation du quotidien et du conte de fées. The End of the fairytale titraient déjà les journaux au moment du divorce royal, le coup de tonnerre n’était pourtant pas le dénouement de l’histoire.

Disons-le tout net, vous n’apprendrez rien de nouveau sur le Lady Day, dans cet épisode qui rappelle les éléments factuels — l’accident, la princesse blessée qui décèdera quelques heures plus tard dans un hôpital parisien, les paparazzi, l’histoire d’amour naissante avec Dodi Al Fayed, la Fiat blanche, l’état de la Mercedes, le taux d’alcoolémie du chauffeur, etc. — et le contexte d’une saga médiatique estivale, la princesse jouant au chat et à la souris avec les paparazzi, tentant (en vain) de contrôler un déferlement qu’elle a en partie provoqué et encouragé.

Le propos du documentaire est ailleurs : pas dans les révélations fracassantes et vaines mais dans l’interrogation de ce que l’accident et le dénouement d’un feuilleton qui avait tenu le public en haleine lors de chacun de ses épisodes — l’annonce de l’identité de la promise, le mariage, la naissance des princes, la séparation, le divorce, etc. — disent de notre rapport aux icônes comme d’une cassure dans la royauté britannique. L’accident sous le pont de l’Alma est à la fois le dénouement presque annoncé d’une saga qui a dépassé tous ses acteurs et toutes nos attentes scénaristiques et un mouvement paradoxal puisqu’il a ramené celle qui avait été exclue de la famille royale en son centre et obligé les Windsor à un profond renouvellement de son rapport à ses « sujets » comme à la presse.

Là est le sujet central de ce documentaire : un mouvement d’expansion (celui de l’intérêt du public, celui des médias et l’articulation des deux phénomènes) apparié à un mouvement dedans / dehors / dedans (Lady Di et la couronne britannique). La mort de Lady Di, ce n’est donc pas seulement le drame, terrible, de la disparition d’une princesse de conte de fées, à la fois inaccessible et si proche de nous, ou de la femme la plus photographiée au monde, ce n’est pas seulement un deuil à l’échelle planétaire, c’est aussi un moment où l’on cherche un coupable, où la presse people se voit sommée de s’interroger sur ses pratiques et où la couronne britannique est contrainte, elle aussi, d’infléchir ses règles.

Diana a été choisi comme faire-valoir par la monarchie britannique. C’était la fonction, documentée via un feuilleton médiatique voulu, de son mariage avec Charles. La créature, d’abord belle et candide, a dépassé les attentes. Elle était une page blanche, vierge de toute couverture médiatique, comme l’explique Claire Blandin, spécialiste de l’Histoire des médias, explicitant le phénomène de co-construction de la figure d’un conte de fées moderne (l’oie blanche plait au public, donc à la presse et inversement). Tout pouvait s’écrire depuis cette double virginité, le récit durera quinze ans avec ses épisodes obligés, génériques (le mariage, les naissances) et ses rebondissements : le divorce, l’émancipation, ses engagements caritatifs et médiatiques pour des causes non conventionnelles, ses amants, ses révélations intimes, sa mort tragique et pourtant si banale. Diana, c’est le fairytale comme dans les livres, mais à l’ère de la presse people et de la télévision (son mariage, comme son enterrement, en mondiovision). Comme l’écrit Robert McLiam Wilson toujours, dans sa tribune décapante et très juste, Diana « collabora à la rédaction du manuel de la photo opportunity ».

Le fait divers d’août 1997 bouscule des emblèmes. La reine devra s’exprimer publiquement (« pay tribute to Diana » « as a queen and a grandmother »), Elizabeth II s’inclinera — fait impensable dans l’étiquette royale — au passage devant Buckingham de la dépouille mortelle de celle qui n’était plus princesse (sinon des cœurs) dont le cortège est pourtant celui des membres de la monarchie britannique : le cercueil sur un canon, recouvert du drapeau royal, comme une réintégration symbolique et post mortem dans le cercle fermé de la monarchie. Tout est, de bout en bout, impensable et pourtant si quotidien dans ce fait divers qui marque l’histoire de la monarchie britannique comme notre rapport aux fictions (dé)construites par la presse, nos mythologies contemporaines, ce qu’analyse avec force ce deuxième épisode de la série Faits divers, l’histoire à la une.

La mort de Lady Di, La presse contre la couronne – Arte, 9 septembre 2017, 16h55 – Collection documentaire d’Emmanuel Blanchard et Dominique Kalifa (France, 2017, 10x26mn) – Réalisation : Katia Chapoutier – Coproduction : ARTE France, Program 33.

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