Héritage impossible

SJL, 2014, Jean-Luc Verna (galerie Air de Paris)

Je tremble presque à l’idée de commencer ce texte, cette lettre que je t’adresse. Ce n’est pas exactement trembler, c’est une grande appréhension, un vertige, je sais aussi que tous ces mots, ceux déjà là et ceux qui s’annoncent, finiront peut-être à la corbeille, on verra. Je mesure tout le ridicule, le risque d’emphase et l’insignifiance peut-être de mon geste, sa vacuité, sa et ses vanité(s). Mais je ne suis pas seul tout en l’étant, une amie m’a conseillé de t’écrire il y a de ça un mois, de t’écrire une lettre, en conscience, de le faire vraiment, pour de vrai, « pour de vrai vraiment, et de la brûler après. On ne fait pas si souvent les choses vraiment. On ne les dit pas non plus, vraiment, pour de vrai, même quand on croit le faire, quand on jurerait en toute bonne foi qu’on le fait. Je ne dis pas qu’on ment. Parfois on ment ou on se ment mais la plupart du temps, non. C’est-à-dire qu’on est pris si souvent dans des narrations multiples, qui se croisent, se superposent, venant de nous, de nos nous et des autres, de quoi en perdre son latin, sa langue maternelle, morte.

Une respiration, la pensée qui s’envole, s’effiloche, va vers le bruit de la tondeuse du jardin d’à côté, il fait chaud, le trouble revient, il coagule. Tu ne voudrais tellement pas te payer de mots, tellement pas, tu retombes, ça revient sur la phrase. Ne pas se payer de mots, ne pas se regarder faisant, s’écouter, faire taire l’égo, tout cela est aussi l’un des sujets de ta lettre. Mais qu’est-ce que je veux, qu’est-ce que je peux ? Traiter le sujet ou simplement, plus sagement, nommer les choses et les problèmes, faire une liste ?

L’amie qui est une personne très bienveillante te dit qu’elle sent quelque chose de très lourd, impossible à porter. Elle dit que c’est ton histoire, par un drôle de processus c’est devenu ton histoire mais en même temps ce n’est pas la tienne. Elle dit : les camps ?

Touché-coulé, elle tape juste, dans le mille, en plein centre. Les camps, ce qui ne passe pas. Mais chez toi c’est un peu particulier. tu t’appelles Jérôme Léon et tu es né le 15 février 1976 à Tarbes, tu n’as pas connu les camps. A peine as-tu eu un grand-père « parti » 4 ans en camp de travail du STO pendant la guerre mais peut-on parler de déportation ? Bien sûr il fut déporté, dans les faits ça revient à ça mais tu n’oses employer ce mot de déportation, trop chargé, trop sacré, il y aurait comme une aristocratie du malheur. Et il y eut un summum dans le malheur : les camps d’extermination. Ce qui ne passe pas. Et ce n’est pas ton histoire, ni même l’histoire de ta famille, et pourtant. Difficile à dire. Les silences dans la parole de Simone Veil, quand, au moment d’évoquer certaines choses, elle baisse les yeux. La colère de Chantal Akerman quand elle parlait des trains, des wagons fermés, la nuit, la Pologne, cette colère immense qui te faisait peur, que tu ne pouvais comprendre, à laquelle personne ne pouvait répondre, de quoi devenir fou. La longue plainte d’Ana Novac que tu avais connu en Grèce. Honte à toi, tu n’as pas le droit d’en parler, tu n’as rien vécu même si tu as lu, si tu as vu les films. Si c’est un homme, La douleur, L’espèce humaine, Nuit et brouillard, Shoah ou plus récemment L’oubli de Fédérika Amalia Finkelstein. L’amie t’a demandé de te pardonner mais c’est en accusations que tu as envie de te dresser contre Jérôme Léon, quel orgueil, quelle ambition et quelle folie de s’être choisi ce nom de Steiner. Certes, à l’époque tu n’y as vu que Duras et ton romantisme échevelé a fait le reste, Yann Andréa oblige. Mais quand même, ce lourd nom de pierres, de quel droit as-tu osé le faire tien ? De quel droit as-tu osé t’incruster dans la longue cohorte des enfants des victimes de l’innommable ? Et pourtant, tu ne sais par quel mauvais génie ou torsion de la mémoire, il se trouve que cette histoire que tu n’as pas vécu, qui n’est pas dans tes gènes, tu la portes en toi, tu n’en reviens pas, tu ne sais même pas pourquoi, c’est comme une ombre, ça te ronge, c’est là, c’est le mal éternellement vivant, éternellement puissant, qui agit, continue de te hanter, dans tes rêves parfois, tes cauchemars, la nuit, les nuits. Alors tu as pris ce nom de Steiner, comme pour inscrire quelque chose, puis vingt ans plus tard tu as fait ces tatouages sur les doigts des mains, INRI sur la main droite, un jour, comme ça, JLOS sur la main gauche, comme un passage à l’acte, presque sans réfléchir, inscrire encore quelque chose, un des symboles de la crucifixion, fiction ? Tatouage !

Tu te vis alors, parfois, souvent, comme une imposture, quelque chose comme un sacrilège, et la honte est un de tes fardeaux. A la rigueur tu n’aurais pas le droit de prononcer ce mot d’Auschwitz, peut-être que seuls ceux qui ont connu « vraiment » auraient le droit d’en parler, « le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement. »

Les derniers survivants sont en train de mourir, Simone Veil il y a quelques jours, on est en train de perdre notre lien direct avec cet événement indépassable, inaugural, inqualifiable, et j’ai bien peur que les générations actuelles ou futures n’oublient ou relativisent ce qui ne devrait jamais être relativisé, comparé. Et on ne peut leur en vouloir ! On aurait peut-être préféré le contraire mais l’herbe a reverdit dans la petite prairie aux bouleaux, Birkenau. Des nouvelles cernes se sont ajoutées dans les troncs des arbres, les oiseaux ont fait des nids, les œufs ont éclos, sur les lieux mêmes du mal absolu. Peut-on en vouloir à la nature dont l’instinct ou la programmation soient de vivre et de renaître coûte que coûte, partout où c’est possible ?

La plaie est vive, elle est un grand secret, comment cela a-t-il pu arriver ? Comment cela a-t-il pu être possible, pensable ? Hannah Arendt a répondu, il existe quelques réponses illustres (Celan, Adorno, Hans Jonas) mais aucune ne vient complètement éteindre le feu de la question.

Ce crime, son intensité est telle qu’il ne peut être porté que par tous, si tant est qu’il puisse être porté. C’est le crime de l’homme envers l’homme. Il irradie vers le passé et l’avenir, il est imprescriptible et hors du temps. Il s’est produit et il se reproduira à nouveau, son visage sera alors très différent et on aura peut-être du mal à la reconnaître au début. Mais il ne faut pas oublier que sa possibilité est là, qu’elle plane au-dessus de nos têtes. Ce qui a eu lieu aura lieu à nouveau, ce qui a eu lieu a eu lieu pour toujours.

Il faut rire, maintenant, ou danser comme le fait Thierry Thieû-Niang par exemple. Il faut lire et écrire, s’amuser, plaisanter, le faire sans angélisme et sans malice. Il faut peindre des oiseaux noirs comme le fait Jean-Luc Verna, et faire la folle, faire le con, au comble du tragique et du comique. Il faut, il faut, il y a aussi qu’il ne faut pas, qu’il ne faut rien. Se pardonner, peut-être, commencer par le pardon. En passer par le pardon. Je vais essayer de te pardonner, Jérôme Léon, je sais que tu ne pensais pas vraiment à mal en remuant tout ce mal. Je ne sais pas pourquoi tu es comme ça, de quelle nature est la faille originelle, narcissique comme on dit ou autre, et peut-être qu’il n’est pas si important de le savoir.