Et le Gérard de la bande dessinée est…

Cinq années dans les pattes de Depardieu ! Entre errance bucolico-intime et journal de bord, entre carnet de route(s) et chronique d’une vie pantagruélique, le Gérard de BD de Mathieu Sapin est un roc, un pic, un cap, un concentré de Depardieu dans le texte et le dessin.

Mathieu Sapin n’en est pas à sa première expérience de dessinateur embedded croqueur de coulisses : il a déjà couvert Libé (Feuille de chou – Journal d’un journal, Delcourt en 2010), le présidentiable et le président Hollande (Campagne présidentielle et Le Château, Dargaud en 2012 et 2015). Gérard est une occasion de plus d’aller à la rencontre du talent de l’auteur-dessinateur quand il s’agit de raconter par le menu, sans fard et avec une autodérision salutaire, le quotidien, les petites histoires dans l’histoire, les anecdotes, de retranscrire les citations du sujet qu’il suit pour en tirer une substantifique moelle (bio)graphique. Qui plus est quand le coeur, le centre, la matière s’appelle Gérard Depardieu.

Retour en octobre 2012, Mathieu Sapin rencontre Gérard Depardieu à son domicile parisien. Une société de production cherche un dessinateur pour suivre l’acteur en Azerbaïdjan pendant le tournage d’un documentaire intitulé Retour au Caucase. Un livre d’Alexandre Dumas écrit en 1859 (Impressions de voyage, Le Caucase), constitué de notes et de gravures sert de trame au film de Stéphane Bergouhnioux : Mathieu Sapin sera le nouveau Jean-Pierre Moynet. L’objectif est assumé, le film est un prétexte à un portrait du célèbre acteur. La mission et la collaboration initiales vont se transformer en périple : Mathieu «Tintin» Sapin et Gérard Depardieu vont vivre cinq ans de voyage(s) au cours desquels le dessinateur et l’acteur vont parler (surtout ce dernier), partager (des verres d’alcool), échanger, se livrer (un peu, beaucoup, passionnément)…

Loin de verser dans le panégyrique, Gérard est une oeuvre passionnante, foisonnante, qui fait toutefois la part belle aux outrances de l’acteur, sans jamais (pré)juger, réussissant à dépasser l’écueil du tout est bon dans le Gérard, soulignant les excès de l’homme, pointant l’emphase du comédien, relatant les postures et la personnalité à facettes de ce monstre sacré du cinéma. Car Gérard Depardieu est monstrueux, physiquement, humainement, son aura internationale est indéniable, sa célébrité et sa stature pesantes… Mathieu Sapin relate, retranscrit, remet en perspective, la trajectoire personnelle (la jeunesse à Châteauroux, le père analphabète, les failles, les considérations philosophiques, la mort de Guillaume…), la carrière, la boulimie  professionnelle, le sentiment de solitude, l’autocritique, les qualités et les défauts d’un homme qui ne s’aime pas au fond. Et les voiles qui se lèvent présentent l’interprète de près de 250 rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision sous des jours nouveaux pour qui en serait resté aux frasques médiatisées et aux choix de vie et à la russophilie controversés.

Petit bémol, il n’y a pas parfois loin entre la foison et l’indigestion − le mode de narration cher à Mathieu Sapin avec ces annotations, bulles, astérisques et renvois explicatifs surnuméraires y est pour beaucoup − et le portrait se fait à la longue excessif. Mais comment faire autrement quand l’objet est lui-même dans un excès permanent. Gérard est un ogre, qui mange, vit, boit comme il se doit : intensément, jusqu’à la limite. On découvre un Depardieu cultivé, qui se questionne autant qu’il refuse (parfois) les réponses, un homme pour lequel le « connais-toi toi-même » est plus qu’un mode de vie, presque une malédiction. Avec respect et la distance qu’il faut, Mathieu Sapin a su capter et traduire ce côté hors norme, « plus grand que » du Gégé national… Cinq ans d’une vie, un album, putain de films !

Mathieu Sapin, Gérard (Cinq années dans les pattes de Depardieu), 160p. couleur, Dargaud, 19,99€

Crédit images Dargaud
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