« Être fan » : documentaire de Maxime Donzel (Arte, ce soir)

Nous connaissons tous, à notre corps défendant souvent, les paroles de cette chanson de Pascal Obispo et son efficacité de earworm (ces vers d’oreille analysés par Peter Szendy dans Tubes) : « si j’existe, c’est d’être fan ». C’est à ce phénomène des fans, débordant largement du seul synonyme de groupies hystériques pour devenir un mouvement créatif, qu’est justement consacré le documentaire de Maxime Donzel, Tellement fan, diffusé sur Arte ce soir à 22 h 25.

Il s’agit moins pour le réalisateur de revenir sur les hordes de groupies rivalisant de gammes dans les aigus pour scander le prénom de leur idole, que d’analyser, sérieusement mais non sans piquant, un phénomène culturel, certes propre à la Pop culture — dès 1969, Rolling Stones consacre un numéro aux groupies — et pourtant plus ancien : avant les fans des Beatles et autres groupes anglais, il y eut ceux de Sinatra et bien avant encore une véritable lisztomania, pour reprendre le mot de Heinrich Heine sur lequel sera ensuite calqué le terme de Beatlemania, et avant encore un culte entourant les castrats au XVIIIè siècle.

Le documentaire rappelle combien les fans sont généralement objets de moqueries mais aussi de peur, parfois légitime — en témoignent des faits divers restés dans les annales comme l’assassinat de John Lennon, bien sûr, mais aussi des œuvres littéraires ou cinématographiques dont celles de Stephen King — Misery, adapté par Rob Reiner avec une terrifiante Kathy Bates ou les plus récents Carnets noirs, en 2016 — ou Fan, film de Maneesh Sharma.

Il ne faudrait pourtant pas réduire le phénomène aux psychopathes ou de faire du fan un singulier sans nuance, alors qu’il est des fans esthètes (celui en quête du vinyle introuvable), collectionneurs (amassant tout ce qui se rapporte à l’objet de leur culte), érudits (dont certains alimentent sites et wikis de leurs connaissances encyclopédiques sur un artiste ou un groupe) mais encore le fan solitaire, le fan militant, celui qui s’épanouit dans une communauté ou les disbelievers qui refusent de croire à la mort de leur idole.

Surtout, et ce sont eux qui intéressent tout particulièrement l’auteur du documentaire, les fans sont des créateurs : que l’on pense au phénomène du cosplay (se déguiser et devenir un personnage) ou aux fanfictions, il s’agit d’une culture, passant par une réappropriation comme une invention.


Le fan produit un contenu, du fanart, des transfictions — Star Trek ou Harry Potter ont été l’objet de millions d’histoires dérivées. 50 Shades of Grey (à partir de Twilight) ou After d’Anna Todd (une histoire d’amour avec un membre des One Direction, Harry Styles) en sont des exemples planétaires.
Le travail de Cynthia Plaster Caster, évoqué dans le documentaire, est peut être moins connu avec sa collection de fétiches, les moulages des sexes en érection de chanteurs, 70 environ, dont celui de Jimi Hendrix en 1968.
Ajoutons que le phénomène touche évidemment la France : Côme Martin-Karl a ainsi récemment publié Styles chez Jean-Claude Lattès (mars 2017) qui n’est pas une nouvelle version du Gradus (précision à destination des plus de 20 ans) mais une variation romanesque sur la fascination que provoque décidément le chanteur des One Direction, Harry Styles. Et dans une parfaite boucle métadiscursive, Yann Barthes, recevant le chanteur dans Quotidien, lui a offert le roman le célébrant…

Le fan, comme le montrent les très sérieuses et universitaires fan studies, peut ainsi devenir un producteur de contenu, un artiste, il a parfois lui-même des fans… Il joue avec l’objet de sa fascination, son totem, sans tabou — le fan assume la part érotique de son culte —, produisant des versions alternatives, des fictions dérivées, des pastiches, participant en ce sens à la starification planétaire de l’idole.

C’est l’ensemble de ce phénomène culturel que déploie ce documentaire piquant, à voir sur Arte ce soir à 22 h 25 puis disponible pendant une semaine sur Arte+7.

Tellement fan, documentaire de Maxime Donzel, 2017, 52 m (coproduction Arte, Agat Films et Cie)