« Regarder les images pour voir la réalité » : entretien avec Marc-Antoine Serra

Marc-Antoine Serra © Jean-Philippe Cazier

A l’occasion de son exposition à Paris, A backroom is a backroom is a backroom, à la Galerie Arnaud Deschin, rencontre avec le photographe et vidéaste Marc-Antoine Serra pour un entretien où il est question, entre autres, d’images et de littérature, de désir, de Walter Benjamin et de Roland Barthes, de Marseille, de Cézanne, de BD, d’imaginaire, d’Instagram, de jeunesse ou de solitude.

Tu as commencé à faire régulièrement de la photo en 2012. Comment est venue l’idée ?

L’idée était sans doute là avant 2012. Quand j’étais ado, je dessinais beaucoup, de la bande dessinée, je racontais des histoires avec des BD. Je faisais aussi des photos et des films, mais en tant qu’amateur, sans penser à en faire quelque chose d’autre. Ensuite, j’ai travaillé dans une agence de pub où j’étais directeur artistique. J’ai été directeur artistique pendant vingt ans. J’ai évolué vers la presse et je travaillais avec des photographes. Je les rencontrais et me disais que ce qu’il faisait, leur activité, c’était pas mal. Quand j’étais directeur artistique dans la presse, la photographie a commencé à m’intéresser réellement. Surtout certains photographes, leur manière de faire, leurs techniques.

Quand j’ai arrêté ce travail, j’ai rencontré quelqu’un qui était photographe et qui avait besoin d’un coup de main pour le tournage d’une vidéo. Je l’ai aidé et, dans la foulée, j’ai continué à faire de la vidéo. Ça m’a plu, je trouvais que je m’en sortais pas mal. Parallèlement, je faisais de la photo pour moi et j’avais un véritable plaisir à en faire. J’ai eu rapidement des commandes qui concernaient plus la vidéo que la photo. On m’a commandé une sorte de documentaire sur Rachid Taha. Puis, on m’a demandé de faire les photos pour son album, pour la presse. En faisant de la vidéo, j’ai retrouvé ce que je faisais, ado, avec mes BD : je mettais des images bout à bout, je m’inventais une histoire. Lorsque je fais de la photographie, je travaille par série. Souvent, on ne voit qu’une image alors qu’en réalité elle fait partie d’une série. A travers chacune de ces séries, j’invente une histoire. A chaque fois, j’invente une histoire avec le modèle.

Chacune de tes photos fait partie d’une séquence…

Elle peut fonctionner seule mais, quand je travaille, elle est située à l’intérieur d’une série. En digital, je fais généralement beaucoup de photos. Si, lorsque je travaille en argentique, j’en réalise moins, j’ai quand même tendance à faire des séries de photos. Faire des séries me permet de me raconter des histoires. Ce qui est bien dans le fait de travailler avec des modèles, c’est qu’à l’intérieur de l’histoire que je m’invente, il y a une personne réelle qui entre dans mon jeu, qui peut faire des propositions.

Tu fais aussi de la peinture. On y retrouve l’aspect sériel dont tu parles : des séries de croix, des séries de crânes, etc. Qu’est-ce qui t’intéresse dans le fait de travailler selon ce procédé de la série ?

C’est vraiment la possibilité de raconter une histoire. J’aime raconter des histoires mais je ne suis pas à l’aise avec l’écriture, je ne suis pas non plus un grand lecteur. La photo est le moyen que j’ai trouvé pour créer et raconter des fictions.

Ça rejoint une question que je voulais te poser. Si ton travail avec la photo implique de raconter des histoires, pourquoi ne pas le faire aussi par l’écriture ? Tu me dis que tu n’es pas un grand lecteur, mais on n’a pas besoin d’être un grand lecteur pour écrire, non ?

Il y a peut-être, aussi, des questions personnelles. Comme mes parents sont beaucoup dans la littérature, j’ai sans doute envie de faire autre chose. Ceci dit, en lisant un livre, je me trouve dans un univers qui m’envoie des images, qui produit des images. C’est quelque chose qui m’intéresse et que je peux utiliser, ça peut me donner des idées pour mes photos.

What is known I strip away, n18, Fabio, Paris, 2015 © Marc-Antoine Serra

Est-ce que ta préférence pour la photo ne vient pas aussi du fait que, même si les séries que tu réalises sont traversées par une trame narrative, les images, en tout cas les images que tu fais, permettent à cette narration d’être flottante, ouverte ? Peut-être que l’image suggère, alors que l’écrit tendrait à limiter la narration, à la fermer – un certain type d’écrit pour le moins…

C’est vrai. Même si le livre peut provoquer un travail de l’imagination qui laisse de la liberté à chacun. Inversement, une image photographique peut trop fixer et bloquer les choses, le sens…

Mais, justement, pas les tiennes… Est-ce qu’il y a des photographes qui t’ont donné envie de faire de la photo ?

Par exemple, j’ai collaboré avec Lise Sarfati, je travaillais avec elle lorsque j’étais directeur artistique dans la presse. Ce que je fais n’a rien à voir avec ses photos, mais j’aimais sa démarche, la façon dont elle en parlait, sa façon de travailler que j’observais lorsque je l’accompagnais. La photographie ou la vidéo, ce sont des moments que l’on vit, que l’on provoque, et j’aimais l’idée de transformer sa vie en film, en fiction.

Est-ce qu’il y a des photographes ou des cinéastes qui te rejoignent sur ces aspects-là et qui t’intéressent ?

Il y en a beaucoup, c’est difficile de n’en citer qu’un ou deux. D’autant que je suis aussi amateur d’autres choses, comme les séries télé que je regarde beaucoup. Je regarde également des blockbusters américains autant que du cinéma d’auteur. Je suis perméable à beaucoup de choses. Le plaisir véritable de la photo, pour moi, c’est de m’inventer une histoire. Ce qui ne veut pas dire que ce que je fais est autobiographique, même si en un sens ça l’est un peu. Ça me permet de me planifier une vie, comme une vie rêvée…

A partir du moment où tu as commencé à faire de la photo de manière très régulière, comment est-ce que tu t’y es pris pour diffuser ton travail, et d’abord est-ce quelque chose qui t’intéresse ?

Ça m’intéresse mais c’est un peu difficile. Il y a les réseaux sociaux, ce que tout le monde fait, et je n’y suis pas connecté en permanence. Pour le travail de promotion et de diffusion, je préfère le confier à d’autres car je ne suis pas à l’aise pour faire ça. Je déteste parler en public…

Tu détestes les entretiens ?

(Rires). C’est difficile de parler de ce que l’on fait. Ce que j’aime dans les entretiens, ou lorsque des gens me parlent de mon travail, c’est de découvrir des choses auxquelles je n’avais pas forcément pensé. Dans mon travail, j’agis d’une manière plutôt spontanée, sans forcément tout réfléchir. Donc, ça m’intéresse de voir ce que cela produit chez d’autres, la façon dont ils le perçoivent.

Ce qui ressort dans ce que tu dis, c’est que ta démarche est plus spontanée, pulsionnelle, qu’élaborée de manière abstraite.

C’est exactement ça. Pour les photos, souvent, je ne sais pas trop ce que je vais faire. Ou j’ai une vague idée… Comme j’habite dans le sud, je vais souvent à Aix-en-Provence. A force de passer devant et de la voir, je me suis intéressé à la montagne Sainte-Victoire. Ce qui m’a conduit, par association, à regarder à nouveau le travail de Cézanne. Comme je passe devant la montagne selon des itinéraires différents, je la vois selon différents angles, de différentes manières. Parfois il y a du soleil, parfois il y a des nuages, ce n’est jamais la même montagne. Ce n’était pas prémédité mais j’ai commencé une série sur la Sainte-Victoire…

Cézanne était aussi un artiste sériel…

Je ne sais pas si je vais continuer cette série mais je pense que oui. En regardant les peintures de Cézanne, j’ai eu aussi l’idée de faire une série sur les baigneurs. Il faut que je trouve quelqu’un qui ait envie de montrer ses fesses.

Tu continues à faire de la peinture ?

Moins qu’avant. Je dessine un peu.

Quelle différence fais-tu entre ta peinture et tes photos ?

Ce qui me plait dans la photographie, c’est que ce n’est pas une activité solitaire, puisque je travaille souvent avec des modèles. Comme je suis timide, ça me permet d’aller vers les gens. J’aime travailler avec des gens. Lorsque j’édite des photos ou que je réalise un montage, je suis seul. Mais je ne suis pas tout le temps un vrai solitaire, j’aime être avec d’autres et travailler avec d’autres, les rencontres, ce que les gens m’apportent. Avec les modèles, ce qui me plaît, c’est l’interaction. Si mes modèles sont généralement jeunes, c’est parce que je veux qu’ils aient gardé quelque chose de l’enfance, une forme de spontanéité. J’ai travaillé avec des modèles très beaux, qui avaient plus de vingt-cinq ou trente ans, mais ils avaient perdu cette spontanéité. Les photos que j’ai faites avec eux étaient le plus souvent banales. Il n’y avait pas de jeu. Ils étaient peut-être trop conscients de leur image, prenaient des poses qu’ils pensaient devoir correspondre à cette image.

Tu élabores tes photos aussi à partir de ce que le modèle apporte ?

Oui, à partir de ce qu’il apporte, mais pas seulement. Ce qui compte également, c’est ce que je réussis à lui faire faire, à exprimer. Les modèles qui n’ont aucune expérience sont souvent les meilleurs. Certains me demandent ce qu’ils doivent faire et je leur réponds : « rien ». A partir de là, quelque chose peut se passer. J’ai fait une vidéo avec un modèle d’origine russe à qui je n’avais pas donné d’indication particulière. Ce n’était pas évident pour lui d’être filmé en plan séquence de plusieurs minutes sans indication – et ce qu’il a inventé était génial.

© Jean-Philippe Cazier

Puisque tu fais des vidéos, est-ce que aurais envie de passer au film, de faire un long-métrage ?

Je travaille actuellement sur un moyen-métrage mais je n’en suis pas le réalisateur, j’en assure la direction artistique. C’est Lionel Soukaz qui réalise. Il s’agit du remake d’un film qu’il avait fait en 1985 avec Guy Hocquenghem, Tino. Parmi mes projets, je vais aussi faire la photographie pour un autre film. Mais dans ces deux projets, je ne réalise pas…

Peut-être un jour ?

Pourquoi pas…

Tu dis que tu as une certaine distance par rapport à l’écriture, mais les titres que tu donnes à tes photos sont très littéraires…

Ce sont des titres que j’emprunte à des livres – à des livres, d’ailleurs, que je n’ai pas forcément lus. Je peux prendre un livre, le feuilleter et y trouver une phrase qui me plaît, qui m’intéresse pour telle photo que j’ai faite. De cette façon, j’associe une phrase, un titre, à une image, même si généralement les deux n’ont rien à voir l’un avec l’autre. En fait, j’essaie que le titre raconte autre chose que l’image pour ouvrir cette image. Le titre ne décrit pas l’image, il ouvre sur quelque chose d’autre.

Tu as aussi travaillé avec des écrivains. Par exemple, Jean-Jacques Viton intègre parfois tes photos dans ses livres. Comment se passe cette forme de collaboration ? Comment est abordé le rapport entre la photographie et le texte ?

Ici, la photographie demeure un peu illustrative. En même temps, comme je le disais, le texte pour moi évoque des images. Dans ce cas, c’est le même procédé : on me donne un texte et, à partir de là, je cherche une image, ou j’en fais une. C’est un peu le même processus qui est le mien d’habitude, lorsque je fais une photo et que je ne pense pas au titre, puisque c’est après coup que je colle un titre, mais à l’envers…

Ce n’est pas l’écrivain qui te demande une photo particulière, telle photo…

Non, on me donne le texte et c’est moi qui pense la photo à partir de ce que le texte m’évoque. Le rapport entre texte et photo se fait par ce type d’association.

Il y a par exemple une de tes photos qui s’intitule « Madame de Sade », alors que la photo montre un mur…

C’est un mur du château de Lacoste, le château de Sade. Comme on n’en voit que le mur, on ne le reconnait pas…

Ce que je veux dire, c’est que lorsque tu dis que tes séries photographiques racontent une histoire, il me semble que ce qui t’intéresse surtout, ce n’est pas que l’histoire soit explicitement racontée mais plutôt évoquée, suggérée de manière oblique, voire qu’elle existe en dehors de l’image…

Exactement. Oui, c’est ça. J’aime les films auxquels on ne comprend rien, où tu es perdu. Par exemple Mulholland Drive de Lynch. J’aime ça parce que dans ce cas c’est toi qui fais l’histoire, qui l’inventes. J’aime qu’on ne saisisse pas tout, ce qui permet de créer ses propres images mentales.

Est-ce que les photographies que tu fais sont la réalisation d’images mentales ?

Elles sont en partie élaborées ainsi. Quand j’étais ado, je lisais beaucoup de BD de Marvel avec des super-héros. Quand je regarde les modèles dans mes photos, je me dis que ce sont un peu des héros, des sortes de personnages. J’y retrouve aussi le noir et blanc, l’aspect graphique que j’aimais dans certaines BD.

Quel est le matériel que tu utilises pour photographier ?

Du numérique et de l’argentique. Dans les deux cas, ce n’est pas la même manière de photographier. Avec le numérique, je peux faire des centaines de photos pour une séance. Avec l’argentine, j’ai des pellicules de trente-six poses, il faut recharger, etc. Les gestes, le rythme, le regard ne sont pas les mêmes. Pour la série sur la Sainte-Victoire, j’ai commencé en digital puis j’ai eu l’idée de continuer en argentique. Avec le numérique, tout est parfait, un peu trop, il n’y a pas d’accidents. Alors qu’avec l’argentique, il y a souvent des accidents. Surtout que je suis nul en technique, mes photos sont toujours surexposées ou sous-exposées. Et c’est très bien car l’image est une surprise. Quand tu regardes les aquarelles de Cézanne, celles de la Sainte-Victoire, certaines sont comme surexposées, tremblées, presque organiques. C’est comme avec l’argentique, il y a des taches, des zones floues… En tout cas, avec l’argentique et le numérique, je ne travaille pas de la même façon. Lorsque je photographie en argentique, je double avec le numérique et les deux résultats n’ont rien à voir.

Et pour la vidéo ?

Je n’ai pas filmé avec de la pellicule, j’aimerais bien. J’utilise du matériel digital…

Tu filmes avec quel type de caméra ? Du matériel pour professionnels, comme on dit, ou tu peux te servir de ton IPhone pour filmer ?

Ça m’est arrivé, mais je préfère des caméras. Il y a des gens qui font des trucs géniaux avec un IPhone. C’est comme les selfies avec un portable, parfois ça peut être bluffant. Les modèles avec lesquels je travaille, je les trouve parfois sur Instagram. Ils y montrent des selfies d’eux, avec leurs copains, qui peuvent être excellents. Dans certains cas, je me dis que j’aimerais bien faire des trucs qui ressemblent à ce qu’ils font…

Pour les modèles, tu les trouves sur Instagram…

Ça peut être aussi le hasard, dans la rue. Je fais également appel à des directeurs de casting.

Haschich a Marseille, Mehdi, n°1, 2016 © Marc-Antoine Serra

Qu’est-ce qui te retient dans un modèle que tu choisis ?

J’ai un critère d’âge. J’ai plus de facilité à travailler avec des jeunes. Je photographie surtout des garçons et peu de filles, peut-être que j’y viendrai davantage. Quand ça m’est arrivé de photographier des filles, c’était plus compliqué, il y avait des histoires de maquillage, etc. Je n’ai peut-être pas encore rencontré de bons modèles féminins, mais jusqu’à présent avec les garçons les choses se passent plus facilement, de manière plus détendue.

Dans tes photos, les modèles semblent décontextualisés. Rien de leur contexte de vie, habituel, ne transparaît. Il y a parfois un prénom, mais peut-être inventé. C’est comme si le modèle était avant tout un corps et que tout ce qui relève de l’expression devait passer par le corps, ses postures, ses regards, ses gestes, la texture de la peau. Même l’espace, l’environnement, est très « abstrait »…

Oui, le « décor » est quasi inexistant. Ce qui m’intéresse dans cette façon de faire, c’est de laisser sa place au hors-champ, de laisser la liberté d’interprétation. J’omets les détails qui pourraient trop refermer les choses. C’est comme dans une case de BD : une bulle ou un personnage, ça suffit.

Est-ce que tu demandes à tes modèles de s’inventer une histoire, un personnage ?

Parfois, mais pas spécialement. Ils font ce qu’ils veulent. Quand je les ai choisis, quand j’en ai choisi un, c’est parce que j’avais déjà mon personnage en tête. Généralement, quand ça se passe bien, ils correspondent à ce personnage que j’avais imaginé.

Je reviens à une question que je voulais te poser lorsqu’on parlait de ton rapport à l’écriture, à la littérature, et que j’ai oubliée en cours de route. Un écrivain qui semble t’intéresser, c’est Walter Benjamin

Quand je suis retourné à Marseille, j’ai relu Benjamin. Lui-même a été à Marseille et a écrit Haschich à Marseille. Ce texte est très descriptif, précis. Il donne le nom des rues, des restaurants. Il a écrit ça en 1923 et je me suis rendu compte que depuis, les choses n’ont pas tellement changé. Je me suis documenté pour retrouver des lieux, des commerces, un restaurant dont il parle. J’ai regardé de vieilles cartes postales. Ce restaurant a été remplacé par un Hippopotamus ou un Quick. Mais, à part ça, tout est encore présent. Je me suis aperçu que la ville de Marseille n’avait pas tellement changé. J’ai aussi regardé de vieux films où l’on voit Marseille et dans lesquels il y a toujours une ou plusieurs scènes avec des pauvres. Je me disais que des pauvres tels qu’on les voyait dans ces films, ça n’existait plus – une sorte d’image d’Epinal du pauvre, de cliché. Eh bien en fait si, je les ai vus, les mêmes que ceux qui étaient déjà là dans les années 1920 ! La tête des gens n’a pas changé, leur dégaine…

Marc-Antoine Serra © Jean-Philippe Cazier

En t’écoutant, je me dis que dans ton discours revient l’image, la place de l’image. Ton rapport aux textes implique l’image. Là, quand tu parles de Benjamin et de Marseille, tu me dis que tu as cherché des images de Marseille, des cartes postales, des films. Tu as cherché des pauvres qui collaient à l’image du pauvre. Même ton rapport à la Sainte-Victoire passe par des images, celles de Cézanne, celles que tu produis. Tu dis aussi que tu es timide et que la photographie est un moyen d’entrer en contact avec les gens. Est-ce que cela signifie que ton rapport au monde passe nécessairement par l’image ?

Oui, parce que sinon on ne regarde pas vraiment, on ne fait pas attention, on ne regarde pas les gens dans la rue. Je crois qu’il faut regarder les images, peinture ou photographie, pour voir la réalité. Il faut faire ce travail, qui peut aussi passer par la littérature. Par exemple, il y a des gens, tu les vois, il ne se passe rien, ils ne dégagent rien, mais si tu prends une photo d’eux, c’est magnifique. L’inverse est pareillement vrai. L’image, ce n’est pas la réalité, et heureusement, mais c’est aussi l’image qui, peut-être, rend la réalité plus supportable…

Pour les modèles que tu choisis, tu disais qu’il y avait un critère d’âge mais il y a aussi des critères physiques très marqués. A travers ceux que tu photographies, je constate qu’il y a, de manière récurrente, un type de corps : mince, imberbe, etc. Le fait qu’ils soient jeunes ne me semble pas intéressant en soi, mais plutôt le fait qu’ils soient comme entre deux âges, l’enfance et l’âge adulte. C’est cet entre-deux que je retiens, car il me semble que ce que tu photographies est cette espèce de moment de passage…

Ce sont aussi des corps plus graphiques que d’autres…

En même temps, photographier ce type de corps pourrait facilement tomber dans le cliché, le stéréotype de l’éphèbe. Comment travailles-tu pour ne pas tomber dans ce piège ?

Je n’aime pas toutes ces photos homoérotiques stéréotypées. Ça ne m’a jamais intéressé. Je n’ai pas envie de faire ce type d’images. Quand j’ai travaillé avec des modèles plus âgés, mes images ressemblaient à ça, peut-être parce que les modèles avaient eux-mêmes cette culture-là. Mes photos ne s’adressent pas forcément aux homosexuels et mes modèles ne prennent pas des poses de beaux gosses, je ne sais même pas si ce sont des beaux gosses. Je n’ai pas l’impression que mes images tombent dans ces clichés…

C’est pour ça que je te pose la question. Je crois que ce qui fait que tu échappes au cliché tient, par exemple, aux poses de tes modèles. Ce sont des poses relativement neutres, sans signification particulière, sans intention codée. On a l’impression qu’ils sont là, dans le rapport le plus simple, le plus minimal entre un corps et un regard. Il y a aussi un travail particulier sur la lumière, la façon dont elle modèle les corps, la façon dont elle les cache aussi ou, en un sens, les efface – le verbe « effacer » n’est pas le bon…

Le mieux, c’est la lumière naturelle. Je ne veux pas avec la lumière produire un éclairage artificiel. C’est la lumière telle qu’elle est qui m’intéresse, la lumière au moment de la photo, dans telle situation.

Tu privilégies le corps, sa dimension visible, le regard qui le voit. L’équation est minimale et tu travailles de manière très belle à l’intérieur de cet espace volontairement réduit…

Oui, le corps. Et le cadrage, la lumière, font exister le corps. En situant le corps dans cet espace minimal, je peux me raconter des histoires…

Tu insistes sur le fait que tes photos suscitent chez toi des histoires, alors que ce que je ressens fortement en les regardant, c’est la difficulté d’y poser des mots. La construction des photos est minimaliste, et c’est difficile d’y introduire des mots, un récit, de réaliser une mise en langage. Si je cherche la raison de cette difficulté, je me dis que c’est peut-être dû à l’extrême présence de ces corps, au fait qu’ils sont ramenés à une sorte de présence pure qui impose son évidence, à un visible poussé à un degré tel que le dicible en est comme évacué, en tout cas très empêché.

On m’avait dit quelque chose comme ça. On m’a demandé pourquoi je mets des titres alors que mes images n’en ont pas besoin. Ce qui n’est pas faux. C’est pour ça que j’utilise des titres qui ne se rapportent pas directement aux images, pour ne pas que le titre, le langage, morde sur l’image. Parfois, je n’indique que le prénom du modèle, le lieu et la date, pour que le langage garde le maximum de neutralité par rapport à la photo.

Quels sont les critères qui te font dire que telle photo, parmi les nombreuses autres que tu as prises, est la bonne ?

C’est un travail assez long. Ça part toujours de l’histoire que j’ai en tête, ce qui permet une première sélection. Et comme je réalise des séries, il faut que telle photo trouve sa place dans la série. Il y a aussi une part d’intuition. Et, bien sûr, des critères formels, la composition, l’intensité que dégage la photo.

J’ai en tête le titre d’une de tes photos qui indique sans doute le mieux ce que je perçois dans ton travail. Le titre auquel je pense est : « Quelque chose d’éphémère dans la persistance ». On en parlait à l’instant : il y a une volonté, dans le choix des modèles, de prendre des gens qui montrent cet éphémère du corps, le moment d’un passage, celui où un entre-deux apparaît, devient visible, peut exister. Je repère aussi dans tes photos le fait que souvent tes modèles fument, qu’ils expirent de la fumée. J’ai l’idée que cette fumée est comme un symbole de ce que sont ces corps et de ce que tu photographies : un moment éphémère, fragile, une substance changeante saisie dans son changement…

C’est comme un nuage, une chose qui n’est pas entièrement définie. Fumer une cigarette, c’est un geste qui n’a pas de signification particulière, un geste où l’on ne fait rien en quelque sorte, le geste dans sa plus simple expression. Que le modèle fume, c’est aussi une façon de le mettre à l’aise, qu’il oublie un peu la présence du photographe. Mais c’est vrai, tu as raison lorsque tu dis que la fumée est comme un symbole de ces corps. Ce sont presque des fantômes.

Est-ce que le cinéma ne rejoindrait pas davantage que la photo cet état éphémère et fantomatique du corps, puisqu’il y a le mouvement ?

D’autant qu’au cinéma, il y a une projection. Dans le projet de Lionel Soukaz sur lequel je travaille, le film est une sorte de fantôme d’un film qui a déjà été fait. Et j’y utilise des images du premier film que je projette, comme le retour ou la présence du fantôme…

A backroom is a backroom is a backroom

L’exposition que tu présentes à Paris, à la galerie Arnaud Deschin, s’intitule « A backroom is a backroom is a backroom ». On peut noter un clin d’œil à Gertrude Stein, avec « A rose is a rose is a rose », mais aussi, évidemment, une référence affirmée trois fois aux backrooms.

L’idée vient d’Arnaud Deschin. Il a dans sa galerie de Paris un espace, à l’arrière, qu’il appelle « backroom ». Il dit qu’une galerie est une « projectroom », et là il invente cet espace à l’écart qu’il appelle « backroom ». J’ai une série de photos qui sont des nus masculins et je me suis dit que ce serait cohérent de les exposer dans cet espace de la « backroom ». C’est une série que j’ai débutée lorsque j’ai commencé à faire de la photographie et que j’ai continuée jusqu’à aujourd’hui.

L’idée de backroom met en avant une connotation liée au désir…

Dans le rapport au modèle, il y a du désir, un désir, des deux côtés. Pas forcément sexuel, évidemment…

En parlant de désir, je pensais aussi à Roland Barthes, à ce qu’il écrit dans son livre sur la photographie, La chambre claire. Il y distingue le studium et le punctum, distinction que je traduis de la façon suivante : le studium est la dimension codée, culturellement signifiante de la photo, et le punctum est le détail qui trouble, qui échappe au code, s’impose par l’affect qu’il engendre. Le punctum a un rapport avec le désir, il retient et attire.
Il me semble que tes photos réduisent au maximum la part du studium et donnent au contraire une expansion maximale à la dimension du punctum, qu’il n’y a rien à y voir que des corps qui échappent à la signification, s’imposent comme corps à contempler, des corps intensifs qui troublent la pensée et le langage. On y voit le grain de la peau, le délié des articulations, la maigreur ou la musculature à peine esquissée. Ce sont des corps que tu photographies souvent de près, qui ne font rien d’autre qu’être là, offerts à un regard qui est un regard désirant, immédiat, sans filtre culturel, ou en tout cas au maximum à l’écart d’un tel filtre, un regard tout entier happé ou fasciné par la pure présence d’un corps. Quand je parle d’un regard qui désire, je ne parle pas d’un désir comme celui qui fait consommer des images pornographiques, pas du tout…

Je suis d’accord avec ce que tu dis. C’est vrai que lorsque je fais une photo, je ne la conçois pas à l’avance. La photo n’est pas élaborée intellectuellement. Elle est faite dans une sorte d’immédiateté qui rejoint peut-être ce rapport presque immédiat au corps dont tu parles…

Marc-Antoine Serra, A backroom is a backroom is a backroom, Arnaud Deschin Galerie, 16-18 rue des Cascades 75020 Paris, du 5 mai au 30 juin 2017 (horaires et conditions de visite — sur rendez-vous — sur le site de la Galerie) — Du 9 au 15 mai l’exposition se déplace à Venise

Le site de Marc-Antoine Serra

Marc-Antoine Serra sur Diacritik