Bouzard : rires et chansons tristes

2017, année de la lose ? Assurément, si on considère le monde comme il va. Mais surtout, et c’est tant mieux, année de La Bouze, le sobriquet aussi affectueux qu’invraisemblable qui colle aux basques de Guillaume Bouzard lorsqu’il retrouve ses collègues et amis à l’occasion d’un festival de bande dessinée. La paronomase n’est pas très flatteuse et jamais surnom n’a été plus mal porté. Bouzard mériterait plutôt d’être placé au sommet des auteurs comiques contemporains, couronné des lauriers de la déconne et doté du bâton triomphant de la Pataphysique.

Ce sacrement ne date pas d’hier, car depuis son incursion foutraque dans le domaine du récit de vie (la série The Autobiography of me too de 2004 à 2008 puis The Autobiography of a Mitroll de 2008 à 2009) jusqu’à l’album inaugural des Poilus l’année dernière, Bouzard ne cesse de se distinguer par un style reconnaissable entre tous mais toujours réinventé. Son humour confine à l’absurde et au non-sens, mais sans toutefois couper les ponts avec la réalité, comme pour mieux créer des harmonies dissonantes, des résonnances graves qui teintent l’hilarité d’une légère inquiétude, des Larsens qui rappellent en permanence au lecteur le terrible inconfort de sa posture – celle d’un individu qui ne sait plus quand il doit rire ou pleurer. Si le comique de Bouzard est si grand, c’est qu’il est, malgré les apparences, souverainement mélancolique. En 2016, Les Poilus frisent le burn-out donnait à voir toute la palette de son auteur, entre comique troupier et tendresse, farce jouissive et cruauté, burlesque et tristesse : une façon unique d’aborder la Grande Guerre, et à travers elle toutes celles qui ont suivi, sans grandiloquence ni engagement trop visible, mais avec une certaine audace dans le ton, grave avec détachement, dur mais non sans poésie – le titre (improbable) en témoigne. Une des meilleures bandes dessinées de l’année dernière.

 

Le public a découvert Bouzard à la fin du siècle précédent avec l’inénarrable Plageman. Publié chez 6 pieds sous terre en 1997, le premier album fête donc cette année son 20ème anniversaire – l’occasion pour le passionnant éditeur indépendant de rééditer les deux livres de la série en une belle intégrale – l’occasion aussi de nous rappeler à quel point le style de son auteur y est déjà affirmé. Plageman est un jeune homme en vacances avec ses amis au bord de l’océan. Au terme d’une soirée un peu trop arrosée, il décide de devenir un super-héros. Son costume ? Un slip de bain, une serviette de plage en guise de cape et un masque bricolé avec un ballon de beach volley. Son credo ? Faire régner l’ordre autour de son lieu de vacances, atomiser les méchants et exercer pleinement ses super-pouvoirs. Sauf qu’il ne possède aucun pouvoir (encore moins super), qu’il se fait atomiser par tout le monde (sauf les enfants de moins de 10 ans) et qu’il ne parvient qu’à provoquer un chaos se retournant invariablement contre lui-même. Plageman, c’est un jeune type qui présume de ses forces et qui, pour cette raison, ne cesse de s’en prendre plein la figure ; c’est un stéréotype de l’imaginaire moderne qui bute contre les stéréotypes du quotidien (les beaufs, les lourds, les agents de sécurités, la société dans ce qu’elle a de plus rance), finalement plus fort que lui ; c’est un looser qui peine à comprendre à quel point il est à côté de la plaque. En conséquence, les quiproquos sont nombreux, tout autant que les décalages dévastateurs. Plageman fait beaucoup rire à ses dépens, comme toutes ces figures théâtrales un peu ridicules, trop présomptueuses et sans charisme, têtes à claques qui s’ignorent alors qu’on ne cesse de le leur rappeler à coup de bourre-pif. Anti-héros pathétique propre à vivifier nos zygomatiques, il s’impose aussi comme héros pathétique au sens strict du terme, finalement pas loin du tragique. Lorsqu’au bout de deux mois et demi de port intensif il découvre que son masque lui colle désormais à la peau, des mycoses et d’autres réjouissances s’étant développé sous le cuir, son caractère ne démontre pas seulement toute l’étendue de sa bouffonnerie crasseuse ; se distingue aussi et surtout une espèce de tristesse insondable quand il se traite de « monstre » et qu’il renonce à rentrer chez lui à la fin de l’été. Il y a une mélancolie presque romantique à le voir errer sur la plage déserte de la hors-saison, dans la grisaille et le froid. Il y a quelque chose d’extrêmement touchant à suivre les tribulations de ce personnage de farce à la lisière des normes et de la réalité, croyant dur comme fer à ses rêves et ne s’apercevant presque jamais qu’ils ne tiennent pas face aux dévorantes exigences du quotidien. Bouzard ne joue pas seulement de toutes les gammes d’un rire façon Fluide glacial, il écrit une sorte de bréviaire des freaks, un poème de la marginalité et du rejet, une ode à l’impossible accomplissement des aspirations intimes quand elles touchent au réel. Ne se raconte pas seulement l’histoire d’un éternel adolescent se croyant perpétuellement en vacances, mais l’itinéraire d’un déclassé, d’un inadapté, d’un incompris pour qui la plage est devenue le seul horizon d’attente possible. Le sable et l’océan ne s’imposent pas non plus uniquement comme une sorte de microcosme social où chacun se retrouve et se côtoie dans une proximité pas toujours fraternelle, mais une image de la limite et du seuil auxquels sont assignés les personnages, toujours dans un entredeux, toujours en dehors de la normalité mais jamais suffisamment loin pour ne plus en souffrir. Les acolytes que Plageman se trouve ne font qu’en décliner le motif, en particulier Kingfish, l’homme mer, qui s’avère être réellement un humanoïde d’origine sous-marine. Qu’il hante les plages aux côtés de notre infra-héros dit tout de l’incapacité des personnages de Bouzard à évoluer dans leur milieu, préférant toujours la marge, là où tout est encore possible. Encore que cette marginalité n’est un refuge que si elle est vécue dans le bonheur d’une valeur irréductible : celle de l’amitié.

20 ans plus tard, Bouzard se retrouve aux commandes d’une reprise de Lucky Luke, pour un album dans la lignée de celui de Mathieu Bonhomme l’année dernière, répondant à la logique d’un héros « vu par ». Jolly Jumper ne répond plus témoigne d’abord de l’évolution graphique du dessinateur. Plageman était visiblement habité par un désir de sophistication et de totale maîtrise du trait : l’œuvre d’un auteur talentueux et désireux de faire ses preuves. Le dessin de ce dernier album en date, dans la lignée des précédents, est beaucoup plus relâché, Bouzard privilégiant désormais la spontanéité et la souplesse au service d’une certaine efficacité comique – les preuves ayant été faites, place à l’épure virtuose. C’est sans doute là une des plus grandes réussites de cette reprise : refuser l’exercice de style pour privilégier la fraicheur, respecter l’idée (celle de Morris et sa propre singularité) plutôt que la lettre. Surtout, on retrouve dans ce Lucky Luke la signature de Bouzard : une drôlerie à nulle autre pareille accompagnée d’une mélancolie d’autant plus douce qu’elle est amère. Le comique de situation et de répétition fonctionne à plein régime, et l’album se révèle être une redoutable machine absurde réglée sur des dérèglements similaires à ceux d’un Ionesco : problème de communication, invalidation du langage, trouble des apparences. On retrouve de fait une certaine angoisse à la lecture de ce petit livre court mais extrêmement dense dans son approche. Luke y souffre de différents troubles de la personnalité : il est, selon la quatrième de couverture, « l’homme qui a eu l’idée de tirer sur son ombre ». Personne ne le reconnait quand il change de couleur de vêtement, et il ne semble plus savoir qui il est lui-même. Le silence de Jolly Jumper au centre du récit en illustre tous les enjeux : ce n’est pas tant que le cheval ne lui parle plus, c’est qu’il ne l’entend plus. Le cow-boy y apparait comme un individu rongé par la solitude, en proie aux folies de l’esprit lorsqu’il est livré à lui-même, perdu et désorienté dans l’univers mental qu’il s’est créé. C’est encore une touchante chanson de la marginalité, celle des lonesome cowboys voués à n’avoir pour seul compagnon que leur imaginaire. Un homme qui perd la raison dans un monde où la loi n’existe pas : quelle meilleure formule appliquer aujourd’hui à Lucky Luke ? Une grande bande dessinée.

2017, année de La Bouze, et pour quelques décennies encore, on l’espère.