Martin Page : Les animaux ne sont pas comestibles (Faut-il manger les animaux ? 7)

En quatrième de couverture du livre de Martin Page, une citation de Milan Kundera, « le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont les relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux ».
En écho, une phrase de Martin Page, à la page 155 de Les animaux ne sont pas comestibles, « les animaux sont tués et partout niés, invisibilisés et disséminés ».
Martin Page rappelle un certain nombre d’éléments éthiques, d’analyses et faits patents dans ce texte qui est aussi, et surtout, le récit de son chemin vers le véganisme et s’offre comme un véritable guide pratique au quotidien, un discours de la méthode, alimentaire, social, amical.

Non, les animaux ne sont pas une matière, pour reprendre le titre de l’un des chapitres du livre. Pourtant, des bouts d’animaux sont partout : évidemment dans la viande, le lait, les œufs (et dérivés), la laine et le cuir mais aussi, ce qu’on ignore souvent, dans la colle, les pneus, le vin, les feux d’artifice… et même certaines conserves de légumes ! Être végane, c’est justement refuser de porter et consommer des produits issus des animaux et de leur exploitation, c’est affirmer qu’ils ne sont pas « une ressource exploitable ».

C’est considérer, poursuit Martin Page, qu’il ne s’agit pas d’améliorer les conditions d’élevage ou d’abattage mais qu’il faut cesser ces pratiques. C’est changer d’ethos comme de mode de vie, de rapport culturel, affectif, addictif — entretenu par la tradition comme le marketing et l’industrie alimentaire — aux animaux, considérés comme des individus sensibles et non plus comme des numéros dans des espèces homogènes et interchangeables.

Martin Page cite The Pornography of Meat (2003) de Carol J. Adams, se demandant par quel phénomène on peut en arriver à considérer quelqu’un comme quelque chose, un objet (« How does someone become something ? How does someone come to be viewed as an object, a product, a consumable ? »).
C’est ce « how », ce « comment » qui est doublement interrogé par l’écrivain : comment (et pourquoi) les animaux sont-ils devenus objets et matières ? Comment vivre autrement ?

Le chemin entre théorie et pratique est loin d’être simple et c’est cette aventure vers le véganisme que raconte Martin Page, « une aventure poétique créative », complexe, moins parce qu’il s’agit d’un « changement existentiel » que parce que rien n’est fait dans une société qui « plébiscite le carnisme » et un environnement carnophallocentriste (Derrida), pour faciliter un tel mode de vie. Il explicite sa prise de conscience, au moment de la maladie de son père, d’« oppressions invisibilisées », raconte les étapes d’une disparition progressive de la viande de ses repas : plus de bébés animaux d’abord (veau, agneau, cochon de lait) puis suppression de la viande industrielle (ce qui induit d’en consommer moins, prix oblige), végétarisme puis véganisme.

Le véganisme n’est pas seulement un régime alimentaire : c’est refuser la domination d’une espèce sur les autres, c’est œuvrer pour une organisation sociale et économique nouvelle, c’est sortir de structures capitalistes, impérialistes et néocolonialistes, fondées sur des hiérarchies de pouvoir. De fait, comme l’a énoncé Foucault, notre corps est utopique, donc politique, « le corps humain est l’acteur principal de toutes les utopies ». Ainsi, faire le choix du véganisme revient à échapper à la main mise de l’industrie, à « quitter notre état d’inculture nutritionnelle », à lutter contre le réchauffement climatique, à échapper à nombres de maladies liées aux pesticides, aux antibiotiques, etc.

Et s’il est d’abord complexe de vivre cette « révolution mentale », véritable « bouleversement éthique et pratique », de l’appliquer strictement au quotidien, cela devient rapidement simple, comme l’illustre Martin Page d’une image parlante, « c’est un peu comme d’apprendre à nager ».
Et l’écrivain est un peu ce maître-nageur en véganisme : tout en rappelant un contexte historique, philosophique, littéraire, ce livre s’offre comme un guide. Martin Page raconte son quotidien d’homme, compagnon et père, ses dîners chez des amis, ses sorties au restaurant, ses achats au marché, ses recettes, déployant l’inventivité et les perspectives créatrices qu’ouvre le véganisme.

Il y est, de son aveu même, plus que jamais écrivain, militant et engagé, montrant combien « être végane a changé (s)a manière d’écrire », la place qu’il donne désormais aux animaux dans ses romans, la description des repas de ses personnages et plus généralement son regard sur les êtres et le monde. Par le véganisme on mesure que « les êtres humains ont des pouvoirs qui changent, positivement, le monde et son agencement, les normes et les rôles ». La littérature est ce qui déplace nos a priori et préjugés, elle « étend notre monde », comme l’écrit Susan Sontag citée par Martin Page.

Martin Page, Les animaux ne sont pas comestibles, éd. Robert Laffont, 2017, 267 p., 18 € 50

Cet article est le septième volet d’une série, Faut-il manger les animaux ?, présentée ici.