Jérôme Orsoni : Et encore moins écrire en écrivain (Le Feu est la flamme du feu)

Jérôme Orsoni © Action Parallèle

Étrange et beau, curieusement assertorique, le titre intrigue. D’entrée de jeu, comme s’il fallait affranchir le lecteur toujours déjà pressé d’activer sa logique portative, et l’inviter ainsi à accueillir sans prévention ce qui arrive, il déclare possible que cause et effet se retrouvent fondus dans le même creuset. Mais ce n’est pas tout, car ce qu’il dit en le disant — en un pli poétique — esquisse aussi ce qu’il posera ultérieurement en vertu d’une maxime dont on mesurera, chemin faisant, l’efficace : « il ne faut ni sentir, ni penser, ni vivre — et encore moins écrire — en écrivain ». S’il doit donc y avoir une quelconque souveraineté, ce ne sera pas celle de l’auteur. Autrement dit, pour bien jouer — ou jouer mieux —, surtout en matière d’écriture, il ne faudra pas cesser de déjouer. Bref, en lisant un livre qui déclare se méfier à ce point de ses propres démons, on aura plus d’une fois l’occasion de se demander si, finalement, il n’est pas hanté par un autre que lui.

Le livre en question, Le feu est la flamme du feu, est le dernier paru de Jérôme Orsoni. Il vient clore un triptyque commencé avec Des monstres littéraires (2015, Prix SGDL du premier recueil de nouvelles) et complété avec Pedro Mayr (2016), tous publiés dans la collection « un endroit où aller » des éditions Actes Sud. On remarquera en passant l’équilibre suggestif plaçant précisément un roman (Pedro Mayr) entre deux recueils de nouvelles, comme si la continuité romanesque avait éprouvé le besoin pour se conforter elle-même de la discontinuité propre au recueil de fictions brèves.
Voici donc quinze nouvelles, de longueur variable mais d’égale intensité inventive, dont une donne précisément son titre à l’ouvrage lui-même, ce qui peut justifier qu’on aille y voir, ne serait-ce que pour estimer la portée de cette homonymie.

Humble magasinier employé dans une maison d’édition, le personnage principal est par ailleurs — qui l’eût cru ? — l’auteur d’une thèse de doctorat consacré à Héraclite d’Éphèse. Bonhomme qu’on imagine aussitôt travaillé par le mystère du devenir autant que par la recherche de l’énoncé lapidaire, mais c’est une autre histoire. Toujours est-il que l’écart manifeste entre l’excellence d’une pareille qualification et le caractère plus que modeste de cette activité professionnelle — le type passe littéralement sa vie à manipuler des cartons — lui vaut chaque dimanche le reproche véhément de sa sœur, laquelle poursuit de son côté une carrière universitaire, brillante, ça va sans dire. Comment peux-tu supporter de mener une vie pareille ? s’agace-t-elle. Est-il permis de se contenter d’une tâche aussi insignifiante lorsqu’on a les moyens de prétendre à mieux, sauf à avoir, hélas pour toi, renoncé à toute ambition ?

Qui donnerait tort à Elisabeth, la sœur du narrateur ? N’est-ce pas là le simple bon sens ? Au reste, lui-même ne la contredit pas. Le travail qu’il accomplit, il le sait mieux que quiconque, n’est ni intéressant ni seulement gratifiant : « Ce n’est pas que j’aime particulièrement les cartons ». À ceci près qu’il se permet d’ajouter, on ne peut plus tranquillement, à la frangine sûre de son fait : « je me sens bien dans les tâches simples, dans les choses répétitives et bien réglées, les choses qui recommencent et semblent ne jamais changer, comme si elles pouvaient durer ainsi pour l’éternité. » Bizarre pour un héraclitéen de répugner au changement, se dit-on… Mais l’essentiel est ailleurs. Le magasinier, et Jérôme Orsoni avec lui, vient en effet de convertir le problème posé par sa sœur — la question rebattue de l’insertion et de la réussite sociale — en lui donnant un tour proprement éthique.

Renvoyant à deux conceptions inconciliables, le différend entre frère et sœur n’empêche cependant pas qu’ils s’accordent sur un point : aucune vie n’est digne d’être vécue sans qu’on décide de la manière de la conduire. Elisabeth a choisi son camp. Lui importent avant tout la reconnaissance, le sentiment d’appartenance, l’ascension et les mérites qui s’ensuivent. Elle ne se prive pas de le faire savoir, fût-ce le jour du gigot dominical.

À ce jeu social, serait-il prestigieux, inscrit dans une nécessité présupposée, légitimante de surcroît, son petit employé de frère déclare pour sa part préférer le repli. Bizarre, décidément… De prime abord, cette condition de quasi invisibilité n’a en effet rien d’enviable. Lui affirme pourtant qu’elle permet de concevoir et surtout d’expérimenter l’existence dans des termes affranchis de la norme commune : « je me suis extirpé en quelque sorte des affaires courantes, je me suis extirpé du monde des hommes qui parlent et disent des choses qu’ils ne comprennent pas pour me concentrer sur des choses simples, des choses dont la valeur ne réside pas dans la matière, mais dans le sens qui se détache de la matière. »

John Cage

Célébrant en une phrase la puissance paradoxale de la banalité — pilonnant du même coup un pénible cartonnage œdipien — , celui (un rien pompette, il en convient) que sa propre sœur considérait comme un déserteur de la philosophie vient de lui administrer sans frais la preuve irréfutable qu’elle n’a rien vu. Il ne se réclame d’aucune doctrine, ne se déclare pas être l’auteur d’un système, se veut simplement attentif à l’émergence d’un sens, habité par une exigence de nature éthique. En cela, il agit en philosophe et, d’une certaine manière, sauve sa peau.

Sans rien dévoiler du dénouement aussi superbe que foutraque de cette fiction, on ne peut qu’être frappé par sa tonalité, présente de nouvelle en nouvelle, qui nous conduit à tenir Le feu est la flamme du feu pour un livre dont la singularité tient moins à sa facture formelle qu’à son pragmatisme — on pense à William James, à John Dewey — nourri par une passion de vivre et de raconter des histoires (à moins que ce soit la même chose).

Qu’il s’agisse en effet de la disparition inopinée des objets quotidiens, de la découverte d’un couple logé entre les lames du parquet du salon (mystère de l’« anfractuosité » happant l’imagination), d’un nuage de brume persistant, d’un rêve insolite sollicitant John Cage, de la lecture d’un roman de Roberto Bolaño, pour s’en tenir à quelques-unes des nouvelles qu’on pourra lire ici, on se dit qu’avec ce troisième volet, Jérôme Orsoni, alliant l’inquiétude assumée à l’humour, parachève ce qu’on serait tenté de nommer une esthétique de la perplexité, laquelle récuse en même temps la tentation nihiliste — tout se vaut, rien ne vaut — et l’arrogance dogmatique — la littérature, et elle seule, expose et comprend l’état du monde. Cela suffit d’ores et déjà à rendre son projet passionnant en démarquant son écriture de bien d’autres qui se donnent à lire aujourd’hui.

On commençait en indiquant qu’un livre pouvait, sinon en cacher un autre, du moins être habité par lui. On aurait pu observer aussi bien qu’un magasinier abritait en secret un philosophe, ou encore que la philosophie elle-même n’était peut-être qu’une modalité réglée d’une manie fictionnelle procédant de cette « fonction fabulatrice » dont Bergson a montré combien elle nous est essentielle.

En bon lecteur de Wittgenstein cette fois (avant d’être écrivain, traducteur, musicien à ses heures, Jérôme Orsoni a étudié sérieusement la philosophie), l’auteur sait bien que loin de se contenter de produire des énoncés, l’acte philosophique consiste avant tout à les élucider. Validant l’existence de mondes possibles, d’ « univers parallèles », chacune de ses nouvelles présente ainsi des mises en intrigue qui autorisent ce travail (et plus d’une fois de revenir de loin). Reste à en déterminer l’objet et la fin. Pour ce qui concerne le premier, on s’en doute, ce sont les aléas de la vie elle-même qui le fournissent. On aura donc l’embarras du choix puisqu’ici la fantaisie est reine et que ce livre, comme les précédents, propose un catalogue réjouissant de situations toutes plus insolites et plus édifiantes les unes que les autres. Quant à ce qui est espéré de ces expériences de pensée (tel est l’enjeu réel de chaque nouvelle), les choses sont, pour Jérôme Orsoni, tout sauf ambiguës. Si écrire, c’est-à-dire pour lui fictionner, est une activité nécessaire, elle demeure par elle-même assez dérisoire, si ce n’est, lorsqu’elle s’en rend capable, au regard de l’effort qu’elle déploie pour parvenir, autant qu’il est permis, à « vivre mieux ».

Bien, mais que peut bien vouloir dire l’expression « vivre mieux » ? On songe évidemment à mille choses. On sent que ça se bouscule à l’intérieur, que ça bloque souvent à l’extérieur (une des nouvelles revisite la question cartésienne : entre ses désirs et l’ordre du monde, que faut-il réformer ?), puis on finit par recourir à l’appareil classique des moyens et des fins dont l’idée de bonheur fixerait l’horizon. Or, là encore, une surprise nous attend.

Une des nouvelles les plus étonnantes et des plus belles du recueil fait apparaître sur la scène du rêve John Cage, tout à la fois compositeur génial et humain souriant, ce qui, chez lui, revient au même. En ne la racontant surtout pas — sa subtilité l’interdit —, cette formule nous retient : « pour être heureux comme ça, il ne fallait pas porter une attention littéraire aux choses — il fallait une attention musicale. » Une position inattendue qui s’explique cependant à la lumière du projet qu’a le narrateur d’écrire ici un Traité de la musique et de la littérature du point de vue du bonheur et du malheur.

Cette fois, on tient la confirmation de ce qu’on pressentait. Cette « attention musicale » est bel et bien ce qui oriente et soutient, non sans chicanes ni ironie, l’aventure littéraire de Jérôme Orsoni. Lui-même s’en explique. Si John Cage riait tout le temps, écrit-il, ce n’était pas parce qu’il était béat « dans sa manière d’accepter les sons tels qu’ils sont, les choses telles qu’elles sonnent (ce que John Cage n’est pas : le Bouddha), mais qu’ils les accueillait toujours, que c’était sa façon à lui de penser, de penser à haute voix, de penser en riant. » De cette forme d’accueil à l’essai de « vivre mieux », la conséquence a de grandes chances d’être bonne.

Jérôme Orsoni

Au fond, dans ce livre comme dans ceux qui l’ont précédé, Jérôme Orsoni rappelle que si perplexité il ne peut qu’y avoir — comment supposer le contraire sans rire ? —, elle procède toujours du simple fait de vivre, en tant même qu’il est une expérience. Quels que soient donc le tragique ou l’absurde de nos existences, ladite perplexité ne perd pas de vue que c’est vers la vie, telle qu’elle se donne, et « vers les vivants qu’il faut se tourner ». Dès lors, les choses qui adviennent sont claires mais fatalement distribuées puisque « la littérature dit non, […] elle ne sait que dire non, alors que la musique dit oui, qu’elle peut dire oui. » Faut-il en conclure qu’écrire est un acte vain ? On pourrait le croire mais en l’espèce, c’est faux. Le feu est la flamme du feu est un livre qui dit non tellement bien qu’il finit, dès le début, par dire oui.

Jérôme Orsoni, Le Feu est la flamme du feu, Actes Sud, « Un endroit où aller », 2017, 173 p., 20 € — Lire un extrait en pdf

Demain, à 11 heures, publication du grand entretien de Pierre Parlant avec Jérôme Orsini.